{"id":2850,"date":"2004-04-01T14:08:00","date_gmt":"2004-04-01T12:08:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-paradoxe-de-la-societe2850\/"},"modified":"2004-04-01T14:08:00","modified_gmt":"2004-04-01T12:08:00","slug":"le-paradoxe-de-la-societe2850","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2850","title":{"rendered":"\u00ab Le paradoxe de la soci\u00e9t\u00e9 iranienne :  changer tout en pr\u00e9servant \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> L&#8217;anthropologue Fariba Adelkhah* analyse ici l&#8217;\u00e9volution complexe d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 en mouvement malgr\u00e9 le repli des politiques. Entretien. <\/p>\n<p>Quel est l&#8217;enseignement politique des derni\u00e8res \u00e9lections l\u00e9gislatives ?<\/p>\n<p>Fariba Adelkhah : Au del\u00e0 de la victoire des conservateurs, il faut y voir paradoxalement un succ\u00e8s des r\u00e9formateurs. Les slogans de campagne des conservateurs, par exemple, ont montr\u00e9 une n\u00e9cessit\u00e9 de s&#8217;approprier des th\u00e9matiques et une posture appartenant aux courants politiques modernes comme ceux des \u00ab reconstructeurs \u00bb, de l&#8217;ancien pr\u00e9sident Rafsandjani et des r\u00e9formistes khatamistes. De m\u00eame, les affiches indiquaient une volont\u00e9 de plaire, jeunes, dynamiques, dans l&#8217;air du temps. Avec ce que cela suppose de syncr\u00e9tisme : les ruines de Bam, mais aussi celles, antiques et pr\u00e9-islamiques, de Persepolis faisaient bon m\u00e9nage avec les mosqu\u00e9es. Cela indique un mouvement qui d\u00e9passe la simple opposition entre les factions conservatrice et r\u00e9formatrice, d&#8217;ailleurs tr\u00e8s peu homog\u00e8nes.<\/p>\n<p>Pourquoi une telle \u00e9volution ? Environ 60 % de la population ont moins de trente ans. Ils n&#8217;ont pas connu l&#8217;ancien r\u00e9gime et n&#8217;ont pas particip\u00e9 \u00e0 la R\u00e9volution. Ils ne peuvent se reconna\u00eetre dans ces slogans qui dominaient pendant les ann\u00e9es de guerre, tr\u00e8s id\u00e9ologiques et dogmatiques. En revanche, ils connaissent et revendiquent des pr\u00e9occupations tr\u00e8s concr\u00e8tes. Les aspirations de cette jeunesse accentuent un mouvement de r\u00e9forme de fond. Au-del\u00e0 des clivages, c&#8217;est l&#8217;esprit d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 qui aspire \u00e0 tourner une page tout en restant fid\u00e8le \u00e0 son pass\u00e9, marqu\u00e9 par la R\u00e9volution et la guerre. Malgr\u00e9 cet h\u00e9ritage, ces \u00e9lections montrent qu&#8217;on ne peut pas retourner en arri\u00e8re. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;appara\u00eet le succ\u00e8s des r\u00e9formateurs.<\/p>\n<p>D&#8217;autre part, la gr\u00e8ve des parlementaires r\u00e9formateurs qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les \u00e9lections a montr\u00e9 un repli sur soi des formations politiques. Dans cette lutte, les r\u00e9formateurs auraient pu, par exemple, tout en se battant sur le principe du refus de la pr\u00e9s\u00e9lection par le Conseil des Gardiens de la R\u00e9volution, recruter parmi les universitaires, les enseignants, et les repr\u00e9sentants des professions lib\u00e9rales pour mener le combat pr\u00e9\u00e9lectoral, au lieu de boycotter les \u00e9lections.<\/p>\n<p>Qu&#8217;est ce qui fait tenir le r\u00e9gime ?<\/p>\n<p>Fariba Adelkhah : D&#8217;abord, huit ann\u00e9es de guerre contre l&#8217;Irak ont fait que la soci\u00e9t\u00e9 n&#8217;a retrouv\u00e9 un espace d&#8217;expression qu&#8217;\u00e0 partir de 1990. Ensuite, l&#8217;absence d&#8217;alternative, voire de partis politiques. En Iran, l&#8217;opposition est au pouvoir ! Les r\u00e9formateurs jouent les martyrs d&#8217;un syst\u00e8me politique qui a du mal \u00e0 s&#8217;ouvrir ou \u00e0 se lib\u00e9rer des contraintes id\u00e9ologiques. Il faut aussi consid\u00e9rer l&#8217;\u00e9volution du syst\u00e8me politique lui-m\u00eame. Depuis la modification de la Constitution en 1988, le nombre des clercs est en baisse constante et le septi\u00e8me parlement, r\u00e9cemment \u00e9lu, aura sans doute le taux le plus bas de religieux en son sein. Cela n&#8217;est pas seulement li\u00e9 au vote des \u00e9lecteurs, mais \u00e9galement au choix des factions politiques elles-m\u00eames dans le recrutement de leurs candidats.<\/p>\n<p>Enfin, le pouvoir sait remarquablement \u00ab surfer \u00bb sur les aspirations de la soci\u00e9t\u00e9, voire les anticiper. Les ph\u00e9nom\u00e8nes politiques qui ont le plus mobilis\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 li\u00e9s aux enjeux du pouvoir. Les \u00ab reconstructeurs \u00bb comme les r\u00e9formateurs viennent de l&#8217;int\u00e9rieur du syst\u00e8me politique et ont montr\u00e9 la capacit\u00e9 de celui-ci \u00e0 mobiliser une base.<\/p>\n<p>Cette contestation va-t-elle jusqu&#8217;\u00e0 la remise en question de la non-la\u00efcit\u00e9 du r\u00e9gime ?<\/p>\n<p>Fariba Adelkhah : Aujourd&#8217;hui, un mouvement politique ne peut exister que dans le cadre du respect de la constitution et cela implique le respect de la non-la\u00efcit\u00e9. Mais on pense de plus en plus que la raison d&#8217;Etat pourrait n\u00e9cessiter l&#8217;intervention d&#8217;autres principes que le principe religieux. C&#8217;est une tendance en constante \u00e9volution qui s&#8217;est d\u00e9j\u00e0 affirm\u00e9e sous Khomeiny. Ce dernier a d\u00fb arbitrer un conflit entre le Parlement et le Conseil constitutionnel, (le Conseil des Gardiens de la R\u00e9volution, ndlr). Le Conseil reprochait aux \u00e9lus d&#8217;avoir vot\u00e9 une loi non islamique. Khomeiny a arbitr\u00e9 via le Conseil de la raison d&#8217;Etat, connu en France sous le nom du Conseil du discernement, montrant ainsi que la sauvegarde du syst\u00e8me et de l&#8217;int\u00e9r\u00eat national comptait au-del\u00e0 du principe religieux. Dans le m\u00eame esprit, pour accepter les clauses additionnelles du Trait\u00e9 de non-prolif\u00e9ration nucl\u00e9aire et les inspections de l&#8217;AIEA, l&#8217;Iran a choisi d&#8217;envoyer comme n\u00e9gociateur le Dr. Rohani, pr\u00e9sident du Haut Conseil de la S\u00e9curit\u00e9 nationale. Ainsi, la R\u00e9publique, soucieuse de sa survie, et sans renier ses principes fondateurs, islamiques ou id\u00e9ologiques, a recours \u00e0 d&#8217;autres logiques ou \u00e0 d&#8217;autres cadres de rationalit\u00e9 pour sauver, comme disent souvent ses autorit\u00e9s politiques, l&#8217;\u00ab honneur du syst\u00e8me \u00bb.<\/p>\n<p>Je pense que la droite la plus conservatrice a assimil\u00e9 que si le clerg\u00e9 se m\u00eale de l&#8217;action politique, la d\u00e9faite de l&#8217;action politique peut \u00eatre imput\u00e9e au clerg\u00e9. La s\u00e9paration est donc presque impos\u00e9e de fait \u00e0 la classe cl\u00e9ricale. C&#8217;est peut-\u00eatre une fa\u00e7on pour le pouvoir de sauver la face, devant un syst\u00e8me qui rencontre ses limites. L&#8217;\u00e9volution r\u00e9sidera plus vraisemblablement dans une \u00e9volution de la Constitution.<\/p>\n<p>Comment se manifestent les voix de la contestation ?<\/p>\n<p>Fariba Adelkhah : La rue hausse le ton tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement depuis 1991. Il y a un v\u00e9ritable mouvement de rue presque chaque ann\u00e9e. Les raisons en sont variables. Gr\u00e8ves des enseignants, des ouvriers, des \u00e9tudiants, des habitants d&#8217;une banlieue ou d&#8217;un quartier d\u00e9favoris\u00e9&#8230; La soci\u00e9t\u00e9 est, contrairement au clich\u00e9, prompte \u00e0 s&#8217;exprimer. Ces mouvements sont tr\u00e8s int\u00e9ressants. On assiste \u00e0 des mouvements de foule, qui peuvent aboutir \u00e0 des actions coh\u00e9rentes. Mais d\u00e8s lors qu&#8217;il y a tentative de r\u00e9cup\u00e9ration ext\u00e9rieure ou int\u00e9rieure \u00e0 l&#8217;Iran, le mouvement s&#8217;arr\u00eate. Ce qui signifie d&#8217;abord qu&#8217;en l&#8217;absence de partis politiques, il est difficile de pr\u00e9voir les r\u00e9actions de ses composants, et un mouvement de contestation n&#8217;est pas forc\u00e9ment un mouvement politique en bonne et due forme. Ensuite, un mouvement de contestation n&#8217;a pas forc\u00e9ment envie de faire confiance \u00e0 des tiers politiques, qu&#8217;ils soient de l&#8217;int\u00e9rieur ou de l&#8217;ext\u00e9rieur. Enfin, un mouvement de contestation n&#8217;est pas un mouvement de remise en cause des valeurs de la soci\u00e9t\u00e9, de l&#8217;islam, de la R\u00e9volution, de la guerre et de ses cons\u00e9quences tragiques&#8230; Ce que les gens reprochent au r\u00e9gime, ce n&#8217;est pas vraiment l&#8217;islam, la R\u00e9volution ou la guerre, mais le monopole de ces trois donn\u00e9es. Le discours du Pr\u00e9sident Khatami est r\u00e9v\u00e9lateur de cela. Il faudrait comprendre la revendication du mouvement de r\u00e9forme et sans doute son succ\u00e8s dans ce cadre bien d\u00e9fini. Khatami a fait partie du syst\u00e8me politique, il n&#8217;\u00e9tait pas un outsider, mais il voulait en m\u00eame temps \u00eatre ouvert aux d\u00e9bats et aux nouvelles aspirations de la soci\u00e9t\u00e9. C&#8217;est ce qui rend complexe l&#8217;\u00e9volution politique de ce pays qui ne semble ob\u00e9ir \u00e0 aucun programme pr\u00e9\u00e9tabli.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 iranienne serait-elle conservatrice ?<\/p>\n<p>Fariba Adelkhah : Elle est en tout cas tr\u00e8s d\u00e9pendante des valeurs familiales. La d\u00e9pendance \u00e9conomique des jeunes par rapport \u00e0 leur famille rend encore plus difficile la conception d&#8217;un mouvement autonome de jeunes. La soci\u00e9t\u00e9 iranienne demeure tr\u00e8s conservatrice, on le voit par exemple avec le retour d&#8217;un attachement ind\u00e9fectible au mariage, tr\u00e8s ritualis\u00e9. Il s&#8217;agit d&#8217;un repli de la soci\u00e9t\u00e9 sur la sph\u00e8re priv\u00e9e pour sans doute oublier ce qu&#8217;elle n&#8217;a pas ailleurs, par exemple au niveau de la libert\u00e9 d&#8217;expression, que celle-ci soit politique ou morale, et dans la soci\u00e9t\u00e9 iranienne les deux se confondent. Certes, l&#8217;interdit politique se fait sentir d\u00e8s l&#8217;\u00e2ge de la maturit\u00e9 sexuelle, quand le r\u00e9gime commence \u00e0 vouloir contr\u00f4ler la relation entre sexes \u00e0 partir de 14 ans. Mais le traditionalisme de la soci\u00e9t\u00e9 n&#8217;est pas forc\u00e9ment li\u00e9 \u00e0 la classe politique ou \u00e0 la religion. La p\u00e9riph\u00e9rie, les petites villes et les provinces souffrent souvent plus que la capitale, en ce qui concerne la libert\u00e9 des m\u0153urs.<\/p>\n<p>Le rapport \u00e0 la politique demeure \u00e9galement tr\u00e8s ambigu. On a vu, par exemple, lors de la derni\u00e8re pr\u00e9sidentielle, la population voter en masse pour le pr\u00e9sident Khatami, tout en se d\u00e9sint\u00e9ressant totalement des meetings et des d\u00e9bats politiques organis\u00e9s par les r\u00e9formateurs. Au m\u00eame moment, on a vu en revanche cette population assister en masse \u00e0 des moments de religiosit\u00e9 organis\u00e9s par des t\u00e9nors de la droite : ils sont les plus populaires et se situent dans la tradition. Voil\u00e0 un paradoxe tout \u00e0 fait iranien. Les lieux traditionnels de sociabilit\u00e9 religieuse mobilisent en masse, sans m\u00eame que cela emp\u00eache de voter \u00e0 gauche.<\/p>\n<p>D&#8217;une certaine mani\u00e8re, la soci\u00e9t\u00e9 iranienne n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9formatrice, si l&#8217;on entend par r\u00e9forme la remise en cause des liens traditionnels ou familiaux, l&#8217;attachement \u00e0 l&#8217;ordre patriarcal, l&#8217;emprise des guildes et du bazar. Mais il ne faut nullement sous-estimer la recomposition de ces cadres. Les valeurs familiales sont revendiqu\u00e9es par des acteurs non pas soumis, mais autonomes, lettr\u00e9s et responsables. Aujourd&#8217;hui le bazar est constitu\u00e9 de soci\u00e9taires modernes, et l&#8217;ordre patriarcal ne peut d\u00e9sormais se passer de la contribution \u00e9conomique des femmes. C&#8217;est l\u00e0 tout le paradoxe de la soci\u00e9t\u00e9 iranienne : changer tout en pr\u00e9servant. <\/p>\n<p>Entretien r\u00e9alis\u00e9 par R\u00c9MI DOUAT<\/p>\n<p>* Chercheuse au Centre d&#8217;\u00e9tude et de recherche internationale (CERI).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> L&#8217;anthropologue Fariba Adelkhah* analyse ici l&#8217;\u00e9volution complexe d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 en mouvement malgr\u00e9 le repli des politiques. 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