{"id":28,"date":"1995-07-01T00:00:00","date_gmt":"1995-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-soeur-sacrifiee-ou-l-etrange028\/"},"modified":"1995-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-06-30T22:00:00","slug":"la-soeur-sacrifiee-ou-l-etrange028","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=28","title":{"rendered":"La soeur sacrifi\u00e9e ou l&#8217;\u00e9trange attrait de la phrase gauchiste"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  Retour sur le score de Lutte Ouvri\u00e8re, lors du premier tour de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. Qui vote LO ? Et qui est LO ? Enqu\u00eate. <\/p>\n<p>Arlette Laguiller a recueilli, le 26 avril dernier, 1 600 000 voix, soit 5,3% des suffrages. Sept ans plus t\u00f4t, elle n&#8217;enregistrait que 600 000 voix et 1,9%. La candidate de Lutte Ouvri\u00e8re d\u00e9passe les 6% dans 13 d\u00e9partements. Ses meilleurs scores se situent \u00e0 Clermont Ferrand (7,5%), Rennes (7%) ou Saint Nazaire (6,9%). Qui vote LO ? L&#8217;\u00e9lectorat de cette formation est composite. Sur le plan sociologique, il s&#8217;agit d&#8217;un vote issu plut\u00f4t &#8211; ce qui ne veut pas dire exclusivement &#8211; de ce que la Sofres appelle &#8221; les professions interm\u00e9diaires &#8220;, dans des milieux intellectuels (\u00e9tudiants, enseignants, monde \u00e9ducatif ou universitaire). Un indice, parmi d&#8217;autres: le 13 f\u00e9vrier dernier \u00e9tait r\u00e9alis\u00e9 sur le r\u00e9seau Internet un &#8221; vote cybern\u00e9tique &#8220;. Ce scrutin virtuel, d&#8217;acc\u00e8s donc plut\u00f4t s\u00e9lectif, \u00e9tait h\u00e9berg\u00e9 sur un serveur d\u00e9pendant de l&#8217;unit\u00e9 de recherches biomath\u00e9matiques Inserm U 263 de l&#8217;Universit\u00e9 Pierre-et-Marie-Curie (1). Sur 320 votants, Arlette Laguiller arrivait en t\u00eate avec 24% des suffrages. Dans une moindre mesure, ce vote a s\u00e9duit aussi un certain nombre de jeunes salari\u00e9s, venus du service public notamment. L&#8217;\u00e9lectorat de LO est \u00e9galement diversifi\u00e9 sur le plan politique. Il semble compos\u00e9 de plusieurs strates: un &#8221; matelas &#8221; d&#8217;extr\u00eame gauche; une partie des d\u00e9\u00e7us, qui vont des tapistes aux \u00e9cologistes en passant par le PS &#8211; peu viennent du PC, beaucoup auraient pu y aller; des nouveaux \u00e9lecteurs, des jeunes en r\u00e9volte. C&#8217;est un \u00e9lectorat fragile, qui s&#8217;est constitu\u00e9 pour l&#8217;essentiel aux derniers moments de la campagne; il n&#8217;est pas fid\u00e9lis\u00e9: plus de 60% des \u00e9lecteurs de LO ont vot\u00e9 Jospin au second tour de la pr\u00e9sidentielle en d\u00e9pit de la position de cette formation qui renvoyait dos \u00e0 dos Jospin et Chirac.<\/p>\n<p> <strong>  Une imagerie reprise par les m\u00e9dias  <\/strong><\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats des municipales donnent un indicateur de la volatilit\u00e9 de cet \u00e9lectorat. LO pr\u00e9sentait en effet 54 listes (contre 13 en 1989). En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, elles perdent assez sensiblement sur le score du 26 avril, exceptions faites de Creil et Montbeliard (o\u00f9 il y avait des sortants LO) et Les Lilas, ville d&#8217;Arlette Laguiller. Cela \u00e9tant, comment comprendre le choix des 1,6 million d&#8217;\u00e9lecteurs d&#8217;Arlette Laguiller ? Il y a certes la composante gauchiste traditionnelle. Il faut aussi faire la part des choix de nature plut\u00f4t conjoncturelle. Reste cette question: pourquoi des \u00e9lecteurs, de jeunes \u00e9lecteurs, de jeunes intellectuels singuli\u00e8rement, optent pour cette formation ? A jou\u00e9, bien s\u00fbr, une certaine image de LO, faite de radicalit\u00e9 &#8211; celle du communisme d&#8217;ailleurs -, de rigueur, de constance, d&#8217;int\u00e9r\u00eat affich\u00e9 pour les salari\u00e9s. Cette image est incarn\u00e9e par Arlette Laguiller, laquelle sait mettre en valeur sa triple qualit\u00e9 de radicale, de fid\u00e8le, de &#8221; travailleuse &#8220;. Dans la construction de cette image, elle a pu compter sur quelques atouts et concours parfois \u00e9tonnants. Elle a \u00e9t\u00e9 la seule postulante \u00e0 avoir droit \u00e0 une chanson d&#8217;un artiste en vogue, Alain Souchon. Elle a acc\u00e9d\u00e9 aux Guignols de l&#8217;info, ce qui repr\u00e9sente, par les temps qui courent, une forme de reconnaissance. Son imagerie a \u00e9t\u00e9 assez souvent reprise, sans grand recul, par les m\u00e9dias. Doit-on parler de complaisance ? Le fait est que le journal LO lui-m\u00eame, sous la plume de Colette Bernard (2), note que sa candidate a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d'&#8221; une presse parfois sympathique, for\u00e7ant un peu le trait sur la-petite-employ\u00e9e-vivant-dans-un-HLM-des-Lilas-entre-les-tomes-de-Trotski-et-ses-plantes-vertes &#8220;. On ne compte plus les papiers aimables. Philippe Boggio dans le Monde, par exemple, commentait sur une pleine page, la prestation de la candidate \u00e0 &#8221; L&#8217;Heure de v\u00e9rit\u00e9 &#8221; en ces termes: elle est &#8221; fid\u00e8le &#8220;, &#8221; honn\u00eate &#8220;; ses suggestions &#8221; sonnent juste &#8220;; un brin ironique mais tr\u00e8s compassionnel, le journaliste \u00e9voque &#8221; cette gauchiste, notre soeur, notre soeur sacrifi\u00e9e qui nous aurait laiss\u00e9 aller, pour veiller sur la maison de famille et les souvenirs de nos adolescences, Arlette, une part de notre m\u00e9moire, aime encore le communisme &#8220;. Voil\u00e0 pour l&#8217;image. Est-ce qu&#8217;elle correspond \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de LO ? Et d&#8217;abord, c&#8217;est quoi LO ? Il s&#8217;agit du nom d&#8217;un journal, un hebdomadaire, dont le tirage annonc\u00e9 serait de 15 000 exemplaires. Sa lecture (3) donne assez nettement l&#8217;impression d&#8217;une double orientation, qui structure quasiment en deux parties le journal: on y trouve des consid\u00e9rations tr\u00e8s th\u00e9oricistes, formul\u00e9es dans une solide langue de bois, comme perdues dans le ciel des id\u00e9es; et puis une approche tout \u00e0 fait prosa\u00efque de luttes revendicatives. Comme si on y faisait tour \u00e0 tour de la supra-politique et de l&#8217;infra-politique et rarement de la politique proprement dite. La philosophie du journal est r\u00e9sum\u00e9e dans un entrefilet: &#8221; Les travailleurs devront d\u00e9truire l&#8217;appareil d&#8217;Etat de la bourgeoisie, c&#8217;est-\u00e0-dire son gouvernement mais aussi son Parlement, ses tribunaux, sa police, son arm\u00e9e et exercer eux-m\u00eames, directement, le pouvoir car le bulletin de vote ne peut pas changer la vie. Les travailleurs n&#8217;ont pas de patrie et ils savent qu&#8217;un peuple qui en opprime un autre ne peut pas \u00eatre un peuple libre.&#8221; Le propos est simple, certains diront simpliste, et tout \u00e9v\u00e9nement est interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 l&#8217;aune de cette grille de lecture. On a presque envie d&#8217;\u00e9crire que LO pr\u00f4ne une strat\u00e9gie de classe contre classe dans sa plus simple expression. Ce r\u00e9ductionnisme donne du monde une vision manich\u00e9enne: c&#8217;est un peu la variante gauchiste du &#8221; tous dans le m\u00eame sac &#8220;.<\/p>\n<p> <strong>  Une vision manich\u00e9enne du monde  <\/strong><\/p>\n<p>Personne ne trouve gr\u00e2ce et tout s&#8217;\u00e9gale dans une commune d\u00e9nonciation. Jospin = Chirac ;Mgr Gaillot est plut\u00f4t utile \u00e0 la hi\u00e9rarchie catholique; Robert Hue est dans le lot. On note m\u00eame un anticommunisme croissant de LO au fil de la campagne \u00e9lectorale. En mars\/avril, le journal a consacr\u00e9 deux \u00e0 trois fois plus de place \u00e0 critiquer Robert Hue que, par exemple, Jospin. La m\u00e9thode vaut sur le plan international: Arafat brade, Mandela vend, Castro c\u00e8de. C&#8217;est peut-\u00eatre commode. C&#8217;est \u00e0 coup s\u00fbr erron\u00e9. On finit ainsi par \u00e9luder les responsabilit\u00e9s des uns et des autres et par refuser de prendre les siennes. C&#8217;est le cas \u00e0 propos de Maastricht, par exemple: comment choisir, puisque des deux c\u00f4t\u00e9s se trouvaient &#8221; des ordures &#8220;, \u00e9crit LO (4), qui a aussi une certaine fa\u00e7on de r\u00e9\u00e9crire l&#8217;Histoire et d&#8217;amalgamer les contraires. Plusieurs articles de LO \u00e9voquent la Seconde Guerre mondiale. Le r\u00e9gime capitaliste \u00e9tant le fautif, tous ses partisans sont renvoy\u00e9s dos \u00e0 dos et leurs responsabilit\u00e9s dans la guerre s&#8217;\u00e9galent de fait, qu&#8217;il s&#8217;agisse des hitl\u00e9riens et des alli\u00e9s, des p\u00e9tainistes et des gaullistes et, lorsque le journal parle de la Lib\u00e9ration, c&#8217;est entre guillemets. Le politologue Marc Lazar juge que &#8221; les militants de LO se sont enferm\u00e9s dans un sectarisme sans bornes &#8220;. Il s&#8217;agit l\u00e0 de la premi\u00e8re entr\u00e9e dans le journal. Il en est une seconde. L&#8217;hebdomadaire consacre en effet la moiti\u00e9 de sa pagination \u00e0 des correspondances d&#8217;entreprise avec un int\u00e9r\u00eat pointilliste pour les luttes revendicatives et une tonalit\u00e9 bien plus anti-patrons, et plus encore anti-petits chefs, qu&#8217;anticapitaliste proprement dite. Comme le dit un de leurs militants \u00e0 l&#8217;usine Evry de Belin: &#8221; Lutte ouvri\u00e8re, les jeunes connaissent pas. La lutte des classes, c&#8217;est peut-\u00eatre pas leur langage, mais la guerre contre les patrons, \u00e7a, ils pigent bien.&#8221; (5) Cette formation sort tous les quinze jours des journaux d&#8217;entreprise, des &#8221; bulletins de bo\u00eetes &#8220;, selon le jargon.<\/p>\n<p> <strong>  S\u00e9duire les intellectuels, flatter la col\u00e8re de jeunes salari\u00e9s  <\/strong><\/p>\n<p>On parle de 400 entreprises touch\u00e9es, de &#8221; peut-\u00eatre 500 000 personnes contact\u00e9es &#8220;. Le chiffre est sans doute excessif mais montre la priorit\u00e9 &#8211; ou l&#8217;image &#8211; que LO entend se donner, ce qui lui vaut parfois, de mouvements concurrents, l&#8217;\u00e9tiquette d'&#8221; ouvri\u00e9riste &#8220;. La pr\u00e9sence de ses militants est signal\u00e9e dans des conflits comme ceux de GEC Alsthom ou \u00e0 la Snecma, un activisme qui n&#8217;a pas de traduction \u00e9lectorale automatique. Le ton des articles est volontiers dur: il faut &#8221; faire peur aux patrons &#8221; proclament les \u00e9ditoriaux d&#8217;Arlette Laguiller. Cette double caract\u00e9ristique, th\u00e9oriciste et anarcho-syndicaliste, peut s\u00e9duire certains intellectuels et flatter la col\u00e8re de jeunes salari\u00e9s. LO est le journal d&#8217;un parti dont le titre est peu connu: l&#8217;Union communiste (trotskiste). Il r\u00e8gne une certaine opacit\u00e9 autour de son organisation. Cette absence de transparence y est m\u00eame revendiqu\u00e9e comme une qualit\u00e9 r\u00e9volutionnaire. A LO, il n&#8217;y a pas d&#8217;adresse, pas de t\u00e9l\u00e9phone: simplement une bo\u00eete postale. C&#8217;est le secret complet sur la direction: qui y figure ? Nomm\u00e9 par qui ? &#8221; Les chefs sont inconnus des militants, \u00e9crit Lib\u00e9ration. Arlette Laguiller elle-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9e en 1974 porte-parole par on ne sait qui puisque la d\u00e9mocratie militante est un mot inconnu, plus exactement honni au sein de l&#8217;organisation.&#8221; Les r\u00e8gles de fonctionnement y sont proches de celles de la clandestinit\u00e9 (6). On est assez loin du tableau idyllique de M. Boggio.<\/p>\n<p>1. L&#8217;Express, 16 f\u00e9vrier.<\/p>\n<p>2. 28 avril no 1399.<\/p>\n<p>3. Il s&#8217;agit des num\u00e9ros de janvier\/avril 1995.<\/p>\n<p>4. En fait, LO souffre d&#8217;un penchant europ\u00e9iste; son &#8221; internationalisme &#8221; l&#8217;am\u00e8ne \u00e0 se prononcer pour la monnaie unique ou pour Schengen.<\/p>\n<p>5. Lib\u00e9ration, 3 juin.<\/p>\n<p>6. &#8221; C&#8217;est une secte flagellante &#8220;, dit l&#8217;ancien dirigeant de la LCR Henri Weber.Selon l&#8217;Express, &#8221; les dirigeants ne peuvent avoir aucune vie sociale ou familiale &#8220;.A la direction de LO, estime le Monde, &#8221; seraient tabous le mariage et les enfants &#8220;.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  Retour sur le score de Lutte Ouvri\u00e8re, lors du premier tour de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. Qui vote LO ? Et qui est LO ? 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