{"id":2786,"date":"2007-06-26T00:00:00","date_gmt":"2007-06-25T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/philippe-corcuff-une-grande-partie2786\/"},"modified":"2007-06-26T00:00:00","modified_gmt":"2007-06-25T22:00:00","slug":"philippe-corcuff-une-grande-partie2786","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2786","title":{"rendered":"Philippe Corcuff : &#8220;Une grande partie de la gauche fait l&#8217;impasse sur la dimension libertaire&#8221;"},"content":{"rendered":"<p>Sociologue engag\u00e9 (il milite \u00e0 la LCR depuis 1999 et est membre du conseil scientifique d&#8217;ATTAC depuis 2002), Philippe Corcuff est ma\u00eetre de conf\u00e9rences de sciences politiques \u00e0 l&#8217;IEP de Lyon, et est un des fondateurs de l&#8217;Universit\u00e9 Populaire de Lyon. Dans le cadre de son engagement politique, il d\u00e9fend un projet politique alternatif au capitalisme qu&#8217;il nomme &#8220;social-d\u00e9mocratie libertaire&#8221;. Pour lui, l&#8217;\u00e9chec de la gauche est notamment associ\u00e9 au tournant n\u00e9olib\u00e9ral qu&#8217;elle a pris au d\u00e9but des ann\u00e9es 80, comme \u00e0 l&#8217;\u00e9vitement de la question du rapport au pouvoir et aux institutions, tous deux accompagn\u00e9s d&#8217;un &#8220;flou&#8221; intellectuel et th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Q : Pour vous, Nicolas Sarkozy et S\u00e9gol\u00e8ne Royal se situent tous deux dans le m\u00eame &#8220;cadre social-lib\u00e9ral d&#8217;adaptation \u00e0 la mondialisation n\u00e9olib\u00e9rale du capitalisme&#8221;(1), \u00e0 quelques diff\u00e9rences pr\u00e8s, ce qui revient \u00e0 remettre en cause la diff\u00e9rence entre la gauche et la droite. Quelle a \u00e9t\u00e9 l&#8217;\u00e9volution de la gauche ces vingt derni\u00e8res ann\u00e9es pour en arriver \u00e0 ce point de convergence avec la droite ? O\u00f9 se situe la gauche aujourd&#8217;hui ?<\/p>\n<p>Ph.C. : Avant 1981, au niveau europ\u00e9en, il y avait trois grands types de gauches(2). Une gauche &#8220;sociale-d\u00e9mocrate&#8221;, fond\u00e9e sur le compromis social \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du capitalisme, s&#8217;effor\u00e7ant de faire progresser la situation des travailleurs par rapport au capital, mais dans le cadre m\u00eame du capitalisme. C&#8217;est le cas notamment des &#8220;mod\u00e8les&#8221; allemand et surtout su\u00e9dois (la Su\u00e8de sociale-d\u00e9mocrate des ann\u00e9es 1970 appara\u00eet finalement tr\u00e8s progressiste, sur le double plan social et soci\u00e9tal, en comparaison des reculs n\u00e9olib\u00e9raux et conservateurs en cours). \u00c9galement une gauche &#8220;r\u00e9formiste-r\u00e9volutionnaire&#8221;, incarn\u00e9e en France par le PS et le PC, situ\u00e9e dans l&#8217;horizon d&#8217;une sortie du capitalisme, mais dans une dynamique de r\u00e9formes structurelles \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du cadre des institutions de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative. Or, le PS a quitt\u00e9 pratiquement ce cadre politique \u00e0 partir de 1983, pour occuper une position en de\u00e7\u00e0 de la social-d\u00e9mocratie su\u00e9doise des ann\u00e9es 1970. Enfin, une gauche &#8220;r\u00e9volutionnaire&#8221;, pour laquelle la sortie du capitalisme suppose le passage par des mouvements extra-institutionnels, dans le sch\u00e9ma d&#8217;inspiration bolchevique de 1917 ou d&#8217;exp\u00e9riences libertaires.<\/p>\n<p>Mais depuis les ann\u00e9es 80, le paysage de la gauche s&#8217;est profond\u00e9ment remodel\u00e9, et la social-d\u00e9mocratie a quasiment disparu. L&#8217;arriv\u00e9e de Margaret Thatcher en 1979 en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan aux \u00c9tats-Unis en 1981 a contribu\u00e9 \u00e0 une vague ultra-lib\u00e9rale qui a eu tendance \u00e0 submerger la social-d\u00e9mocratie europ\u00e9enne. Perturb\u00e9e et contrainte par le fort courant n\u00e9olib\u00e9ral, la gauche fran\u00e7aise de gouvernement a invent\u00e9 en pratique le social-lib\u00e9ralisme, mais de mani\u00e8re non-consciente, d&#8217;abord dans ce qui a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 &#8220;la parenth\u00e8se de la rigueur&#8221; face aux &#8220;contraintes internationales&#8221;. La majorit\u00e9 du PS, dans ses pratiques, s&#8217;est donc inscrite dans un nouveau social-lib\u00e9ralisme (Mitterrand, Mauroy, Fabius, Rocard, Cresson, Jospin, Strauss-Kahn&#8230;), mais ne l&#8217;a toujours pas th\u00e9oris\u00e9 (sauf Jean-Marie Bockel, le maire de Mulhouse, qui vient de rejoindre le gouvernement Sarkozy-Fillon), comme cela a \u00e9t\u00e9 le cas en Grande-Bretagne (avec le &#8220;New Labour&#8221; de Blair) et en Allemagne (avec Schr\u00f6der); le &#8220;blairisme&#8221; prenant d&#8217;ailleurs appui sur l&#8217;exp\u00e9rience fran\u00e7aise de l&#8217;apr\u00e8s-1983. Nous avons donc affaire \u00e0 une gauche fran\u00e7aise floue intellectuellement et politiquement, qui n&#8217;assume pas son social-lib\u00e9ralisme pratique, tout en ayant abandonn\u00e9 le r\u00e9formisme r\u00e9volutionnaire anticapitaliste h\u00e9rit\u00e9 de Jaur\u00e8s et de Blum, qui \u00e9tait encore le cadre de r\u00e9f\u00e9rence du PS d&#8217;Epinay (son congr\u00e8s refondateur de 1971). L&#8217;id\u00e9e d&#8217;un au-del\u00e0 du capitalisme n&#8217;est plus pr\u00e9sente. Mais ce mouvement d&#8217;int\u00e9gration \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste n&#8217;est pas pass\u00e9 par la case &#8220;social-d\u00e9mocratie&#8221; (qui supposait la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats du travail par rapport au capital dans un rapport critique au capitalisme, au sein du capitalisme, passant notamment par le d\u00e9veloppement d&#8217;un Etat social, aujourd&#8217;hui d\u00e9mantel\u00e9 par l&#8217;ultra-lib\u00e9ralisme comme par le social-lib\u00e9ralisme). Le PS est pass\u00e9 directement, et en tr\u00e8s peu de temps, du r\u00e9formisme r\u00e9volutionnaire anticapitaliste au social-lib\u00e9ralisme, sans halte sociale-d\u00e9mocrate.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la gauche r\u00e9formiste-r\u00e9volutionnaire, elle se maintient encore au niveau des discours : 1) sur le plan partisan : dans des minorit\u00e9s du PS, plus largement au sein du PC et dans quelques secteurs de l&#8217;extr\u00eame-gauche, et 2) dans le mouvement social, en particulier dans une grande partie du courant altermondialiste. Mais la question de savoir comment on envisage une sortie du capitalisme \u00e0 partir de r\u00e9formes structurelles dans un monde davantage globalis\u00e9 \u00e0 partir des institutions politiques existantes demeure extr\u00eamement floue. Le discours r\u00e9volutionnaire de l&#8217;extr\u00eame-gauche est, quant \u00e0 lui, de moins en moins tenu. Au cours de l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, la LCR comme LO ont surtout mis l&#8217;accent sur des r\u00e9formes structurelles coupl\u00e9es \u00e0 des formes de mobilisation sociale. Mon constat est donc bien celui d&#8217;un grand flou strat\u00e9gique qui touche l&#8217;ensemble des gauches.<\/p>\n<p>Toutefois, en pratique aujourd&#8217;hui, ce n&#8217;est plus l&#8217;axe r\u00e9formiste-r\u00e9volutionnaire qui constitue l&#8217;axe h\u00e9g\u00e9monique des gauches, ni m\u00eame l&#8217;axe social-d\u00e9mocrate, mais l&#8217;axe social-lib\u00e9ral, qui consiste \u00e0 mettre en oeuvre les contre-r\u00e9formes n\u00e9olib\u00e9rales mais de mani\u00e8re un peu plus soft. Sur le plan intellectuel et th\u00e9orique, c&#8217;est le flou qui pr\u00e9domine, un brouillard, qui a succ\u00e9d\u00e9 au &#8220;tournant de la rigueur&#8221; de la gauche fran\u00e7aise de 1983 et \u00e0 la chute du mur de Berlin de 1989. Aujourd&#8217;hui, nous avons donc une gauche de gouvernement qui s&#8217;est restructur\u00e9e pratiquement autour de l&#8217;axe h\u00e9g\u00e9monique du social-lib\u00e9ralisme, mais qui se trouve dans la panade intellectuelle, comme d&#8217;ailleurs, \u00e0 un degr\u00e9 moindre, les gauches critiques qui la contestent.<\/p>\n<p>Q : Pour quelles raisons la gauche a-t-elle cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre une force d&#8217;\u00e9mancipation  aupr\u00e8s des travailleurs ? Qu&#8217;est-ce qui a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9solidariser les classes populaires de la gauche et de son id\u00e9al d&#8217;\u00e9mancipation collective ?<\/p>\n<p>Ph.C. : Il y a eu une association entre la perspective d&#8217;\u00e9mancipation, les classes populaires  et la gauche, mais il ne faut pas la survaloriser dans le temps. Cette association a \u00e9t\u00e9 active dans des p\u00e9riodes plus courtes qu&#8217;on ne le croit, alors que notre regard r\u00e9trospectif tend \u00e0 \u00eatre embrum\u00e9 par une nostalgie mythologique. Cela a \u00e9t\u00e9 par exemple le cas dans la p\u00e9riode de dynamique du Programme Commun (1972-1981), boost\u00e9e par les effets de Mai 68 et d&#8217;une s\u00e9rie de mouvements sociaux (f\u00e9minisme, \u00e9cologie, gr\u00e8ves des employ\u00e9es de banque ou des ouvriers sp\u00e9cialis\u00e9s sur les cha\u00eenes de montage automobile, le conflit Lip, le Larzac, etc.). Par ailleurs, l&#8217;insertion dans les classes populaires n&#8217;\u00e9tait pas l&#8217;apanage de la gauche fran\u00e7aise. Le gaullisme a aussi eu des composantes populaires. L&#8217;association \u00e9mancipation-classes populaires-gauche s&#8217;est notamment d\u00e9faite \u00e0 travers l&#8217;exp\u00e9rience r\u00e9p\u00e9t\u00e9e du d\u00e9senchantement, li\u00e9e \u00e0 la mise en oeuvre de contre-r\u00e9formes n\u00e9olib\u00e9rales in\u00e9galitaires et \u00e0 la participation de la gauche aux logiques de d\u00e9structuration des classes populaires. Par exemple, la p\u00e9riode Giscard s&#8217;inscrivait encore dans la p\u00e9riode &#8220;sociale-d\u00e9mocrate&#8221; du compromis social et elle a \u00e9t\u00e9 plus b\u00e9n\u00e9fique aux salari\u00e9s (par rapport aux revenus du capital) que les p\u00e9riodes Mitterrand et Jospin.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l&#8217;id\u00e9e m\u00eame d&#8217;\u00e9mancipation a subi beaucoup de heurts : la chute du mur de Berlin a ainsi oblig\u00e9 ceux qui regardaient encore de c\u00f4t\u00e9 et\/ou se racontaient des histoires a prendre acte que ce qui s&#8217;\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 comme la grande politique d'&#8221;\u00e9mancipation humaine&#8221; du XX\u00e8me si\u00e8cle avait produit une barbarie. Cela n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 sans cons\u00e9quence sur la perspective politique m\u00eame d&#8217;une \u00e9mancipation, au moment o\u00f9, de surcro\u00eet, le rouleau-compresseur du n\u00e9olib\u00e9ralisme affirmait qu&#8217;il n&#8217;y avait pas d&#8217;autre voie possible. A cela s&#8217;est ajout\u00e9 l&#8217;entr\u00e9e de la gauche institutionnelle dans la p\u00e9riode n\u00e9olib\u00e9rale, avec les d\u00e9senchantements qui l&#8217;ont accompagn\u00e9e. D\u00e8s lors, le terme de &#8220;r\u00e9sistance&#8221; s&#8217;est souvent substitu\u00e9 \u00e0 celui d'&#8221;\u00e9mancipation&#8221;. Le n\u00e9gatif (&#8220;l&#8217;anti&#8221; : &#8220;anti-lib\u00e9ral&#8221;, &#8220;anti-capitaliste&#8221;, etc.) a tendu \u00e0 prendre la place du positif (&#8220;le socialisme&#8221;, &#8220;l&#8217;autogestion&#8221;, etc.). Il est davantage question de &#8220;freiner&#8221; le cours n\u00e9olib\u00e9ral du capitalisme que d'&#8221;\u00e9manciper&#8221;. Petit \u00e0 petit, il y a donc eu des d\u00e9crochages entre les classes populaires et la gauche, la gauche et l&#8217;id\u00e9e d&#8217;\u00e9mancipation, les classes populaires et le d\u00e9sir d&#8217;\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>Q : Pourquoi la population fran\u00e7aise, et en particulier les travailleurs et les classes populaires, ne se reconnaissent plus dans la gauche, cens\u00e9e historiquement repr\u00e9senter leurs int\u00e9r\u00eats ? Ne se reconnaissent-ils plus dans la classe politique en g\u00e9n\u00e9ral ? Y a-t-il crise des institutions ?<\/p>\n<p>Ph.C. : Il y a une d\u00e9l\u00e9gitimation relative de la repr\u00e9sentation politique en France, et contrairement \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 dit, elle n&#8217;a pas compl\u00e8tement disparu avec la forte participation aux pr\u00e9sidentielles. D&#8217;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, une m\u00e9fiance s&#8217;est coagul\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de la repr\u00e9sentation politique, d&#8217;o\u00f9 l&#8217;abstention, un vote plus intermittent, ou le d\u00e9crochage d&#8217;une partie importante de la population vis-\u00e0-vis des enjeux de plus en plus autonomis\u00e9s des professionnels de la politique. Mais, paradoxalement, il continue \u00e0 y avoir une demande de repr\u00e9sentation et de &#8220;chefs&#8221;. Le processus appara\u00eet contradictoire, et parfois chez les m\u00eames personnes : une &#8220;servitude volontaire&#8221; (selon l&#8217;expression de La Bo\u00e9tie au XVI\u00e8me si\u00e8cle) d\u00e9l\u00e9gant \u00e0 des chefs et une m\u00e9fiance \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des repr\u00e9sentants et des professionnels de la politique. On aurait tout \u00e0 la fois une attente de d\u00e9l\u00e9gation \u00e0 des chefs, susceptibles de mettre en forme des visions du monde (en atteste le succ\u00e8s de la polarisation autour de personnages politiques comme Sarkozy, Royal, Bayrou&#8230;ou, \u00e0 plus petite \u00e9chelle, Besancenot), et une distance plus libertaire vis-\u00e0-vis des institutions. Et l&#8217;attente de d\u00e9l\u00e9gation ne concerne peut-\u00eatre pas l&#8217;action proprement dite (l\u00e0-dessus il y a souvent un grand scepticisme, li\u00e9 aux vagues de d\u00e9senchantement, et il n&#8217;est pas s\u00fbr que les \u00e9lecteurs de Sarkozy attendent beaucoup de changements dans l&#8217;action, m\u00eame dans le domaine de la s\u00e9curit\u00e9, de celui qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d&#8217;ailleurs ministre de l&#8217;Int\u00e9rieur), mais surtout le symbolique : de plus en plus d&#8217;\u00e9lecteurs semblent attendre de se reconna\u00eetre un petit peu dans les discours tenus par des personnalit\u00e9s politiques. Ils attendraient une mise en forme (et donc une l\u00e9gitimation) de choses qu&#8217;ils ressentent plus ou moins confus\u00e9ment, mais en restant dubitatifs quant au passage \u00e0 l&#8217;action. En tout cas, c&#8217;est une hypoth\u00e8se.<\/p>\n<p>La gauche, quant \u00e0 elle, a peu r\u00e9fl\u00e9chi au rapport au pouvoir, \u00e0 la repr\u00e9sentation politique, \u00e0 l&#8217;institutionnalisation et \u00e0 la professionnalisation politique, en dehors de quelques gadgets &#8220;participatifs&#8221; de type marketing \u00e9lectoral. Pourtant, au cours des deux derniers si\u00e8cles d&#8217;\u00e9checs des exp\u00e9riences &#8220;r\u00e9formistes&#8221; ou &#8220;r\u00e9volutionnaires&#8221; pour b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 non-capitaliste \u00e9mancip\u00e9e, les forces \u00e9mancipatrices se sont beaucoup heurt\u00e9es \u00e0 la question du pouvoir. Cette question devrait donc \u00eatre une des questions centrales, et cependant elle reste mineure. Un des aspects principaux du cadre moderne de la concentration du pouvoir politique, le processus de professionalisation politique, est m\u00eame devenu un impens\u00e9 pour la gauche, une \u00e9vidence, une logique quasi &#8220;naturelle&#8221; et ind\u00e9passable, ininterrogeable. Et lorsque qu&#8217;\u00e0 gauche, on \u00e9met quelques critiques \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de cette professionnalisation, il y a le risque qu&#8217;il ne s&#8217;agisse que d&#8217;un truc de professionnel de la politique pour trouver un &#8220;cr\u00e9neau&#8221; diff\u00e9rent dans le jeu politique professionnalis\u00e9, comme cela me semble avoir \u00e9t\u00e9 le cas avec Arnaud Montebourg. On aurait un cas de figure semblable avec le discours de Fran\u00e7ois Bayrou contre les m\u00e9dias et l&#8217;establishment.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est plus profond et plus structurel : comment se confronter au constat historique massif que ceux qui croient prendre le pouvoir dans une vis\u00e9e \u00e9mancipatrice sont le plus souvent pris par le pouvoir qu&#8217;ils croient prendre ? Cela r\u00e9clame une r\u00e9volution culturelle d&#8217;une autre ampleur que les palinodies politiciennes anti-politiciennes d&#8217;un Montebourg. Le probl\u00e8me serait alors pour la gauche d&#8217;explorer un chemin qui passe partiellement, et non pas exclusivement ou m\u00eame principalement, par les institutions politiques repr\u00e9sentatives. Cela supposerait d&#8217;inventer des dispositifs de mise \u00e0 distance de la professionnalisation politique, alors que justement les professionnels de la politique sont davantage fa\u00e7onn\u00e9s (mentalement, pratiquement comme dans leurs int\u00e9r\u00eats) par les postes qu&#8217;ils occupent qu&#8217;ils ne les fa\u00e7onnent. On aurait pourtant pu commencer \u00e0 en discuter s\u00e9rieusement dans les collectifs unitaires anti-lib\u00e9raux de l&#8217;apr\u00e8s &#8220;Non de gauche au Trait\u00e9 Constitutionnel Europ\u00e9en&#8221;. La majorit\u00e9 de la LCR en a d&#8217;ailleurs fait judicieusement, \u00e0 travers la question de la participation \u00e9ventuelle \u00e0 un gouvernement sous h\u00e9g\u00e9monie PS, un des points centraux de discussion et m\u00eame de clivage au sein des gauches antilib\u00e9rales. Mais il me semble que l&#8217;alliance implicite entre ceux qui pensaient que la participation gouvernementale demeurait, quelles que soient les conditions, le levier principal des transformations sociales (c&#8217;\u00e9tait rarement dit sous une forme positive d&#8217;ailleurs, mais sous une forme n\u00e9gative contre ceux qui r\u00e9cusaient la participation gouvernementale dans les conditions actuelles, accus\u00e9s de refuser de &#8220;mettre les mains dans le cambouis&#8221;) et ceux qui voulaient \u00e9viter les clivages au nom de &#8220;l&#8217;unit\u00e9 \u00e0 tout prix&#8221; a largement emp\u00each\u00e9 que le probl\u00e8me soit explicitement pos\u00e9 et discut\u00e9 \u00e0 une \u00e9chelle large.<\/p>\n<p>La question du pouvoir est donc demeur\u00e9e un impens\u00e9, sous une certaine h\u00e9g\u00e9monie implicite de l&#8217;id\u00e9e selon laquelle la participation gouvernementale serait la seule voie praticable (\u00e0 travers &#8220;l&#8217;argument cambouis&#8221;). Certes, la r\u00e9ponse oppos\u00e9e &#8211; la r\u00e9ponse anarchiste (&#8220;le pouvoir corrompt&#8221; donc &#8220;attendons que la multitude des individualit\u00e9s surgisse spontan\u00e9ment pour qu&#8217;il y ait une transformation sociale r\u00e9elle&#8221;) &#8211; n&#8217;est pas plus satisfaisante, car elle n&#8217;a pas plus prouv\u00e9 son efficacit\u00e9 \u00e9mancipatrice que les autres r\u00e9ponses. L&#8217;anarchisme appara\u00eet plus int\u00e9ressant dans son versant critique de l&#8217;institutionnalisation et de l&#8217;autorit\u00e9 que dans ses r\u00e9ponses positives, en tout cas au niveau strat\u00e9gique (c&#8217;est-\u00e0-dire le plan du &#8220;comment on va vers?&#8221;). Ainsi il n&#8217;y a pas de r\u00e9ponse \u00e9vidente \u00e0 la question du pouvoir et de la place du pouvoir dans les strat\u00e9gies \u00e9mancipatrices. C&#8217;est pourquoi il faudrait d\u00e9battre publiquement, r\u00e9fl\u00e9chir collectivement et contradictoirement, exp\u00e9rimenter, explorer, t\u00e2tonner&#8230;<\/p>\n<p>Finalement, dans cet impens\u00e9 assez g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 vis-\u00e0-vis de la question du pouvoir (et encore plus parmi ceux qui vivent mat\u00e9riellement de la politique ou aspirent \u00e0 en vivre), un des rares qui l&#8217;ait pos\u00e9e, en pratique, c&#8217;est Olivier Besancenot, qui de ce point de vue a davantage une sensibilit\u00e9 libertaire que &#8220;l\u00e9niniste&#8221;; sensibilit\u00e9 libertaire qu&#8217;il met en tension avec une culture pragmatique. Il l&#8217;incarne d&#8217;abord par son choix de vie, en conservant une activit\u00e9 salari\u00e9e \u00e0 la Poste. Il s&#8217;est construit ainsi un dispositif \u00e9thique pratique qui l&#8217;emp\u00eache d&#8217;\u00eatre tout \u00e0 fait un cadre professionnel de la LCR, en demeurant davantage autonome mentalement et mat\u00e9riellement vis-\u00e0-vis des routines des jeux politiques professionnalis\u00e9s. Et puis, dans le d\u00e9bat des pr\u00e9sidentielles, il a pr\u00e9serv\u00e9 une distance libertaire au pouvoir, en ne s&#8217;inscrivant pas dans la logique oblig\u00e9e de &#8220;la carri\u00e8re politique&#8221;. La gauche dans son ensemble aurait int\u00e9r\u00eat \u00e0 incorporer une telle composante libertaire, si elle ne veut pas continuer \u00e0 se caricaturer et \u00e0 alimenter alors le d\u00e9senchantement par rapport \u00e0 la politique.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, la gauche aurait \u00e0 se coltiner une \u00e9quation difficile, entre n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une r\u00e9serve libertaire \u00e0 l&#8217;\u00e9gard du pouvoir et vanit\u00e9 de &#8220;la rebellitude&#8221;(3). Car composante libertaire ne veut pas dire logique exclusivement libertaire. Il faut aussi un pragmatisme vis-\u00e0-vis des institutions, mais \u00e0 partir d&#8217;une distance libertaire quant \u00e0 la professionnalisation politique. Il faut donc aussi prendre garde \u00e0 la diffusion d&#8217;une vulgate anti-partis aujourd&#8217;hui ; les partis \u00e9tant indistinctement stigmatis\u00e9s sous l&#8217;appellation d'&#8221;appareils&#8221; (ce qui dans la gauche de la gauche vise la PCF et la LCR). Cette vulgate risque de g\u00e9n\u00e9rer plusieurs \u00e9cueils : 1) plonger dans une politique professionnelle mais sans partis, davantage centr\u00e9es sur des &#8220;personnalit\u00e9s m\u00e9diatiques&#8221;, comme si en enlevant le cadre partisan on avait fait dispara\u00eetre les probl\u00e8mes aff\u00e9rents \u00e0 la professionnalisation et \u00e0 la concentration du pouvoir; on risque d&#8217;avoir une professionnalisation davantage individualis\u00e9e sans les contrepoids des cadres collectifs propres aux partis (ce risque est sans doute particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9 dans l&#8217;espace de circulations entre la gauche institutionnelle et l&#8217;extr\u00eame-gauche); 2) l&#8217;\u00e9mergence contre les partis de nouvelles formes appel\u00e9es &#8220;mouvements&#8221; qui pr\u00e9tendraient avoir r\u00e9solu par avance les probl\u00e8mes du pouvoir, car d\u00e9barrass\u00e9s des m\u00e9chants &#8220;appareils&#8221;, et pour qui le pouvoir demeurerait encore, ce faisant, un impens\u00e9 (c&#8217;est un risque que l&#8217;on trouve tout particuli\u00e8rement dans des essais de recomposition dits &#8220;altermondialistes&#8221; de la gauche issus notamment des &#8220;comit\u00e9s Bov\u00e9&#8221;); et 3) le refus d&#8217;utiliser des outils institutionnels dans la transformation sociale sous pr\u00e9texte des imperfections et des travers in\u00e9vitables de toute institution (\u00e9cueil classiquement anarchiste). Un rapport libertaire et pragmatique \u00e0 la politique demeure encore \u00e0 inventer.<\/p>\n<p>Q : D\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour la chose politique, comportements de plus en plus individualistes, encourag\u00e9s par les conditions de vie dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Y a-t-il encore la possibilit\u00e9 de penser le collectif, l&#8217;action collective, le vivre-ensemble ? Ou bien l&#8217;individuel a pris le dessus par rapport au collectif ?<\/p>\n<p>Ph.C. : Un mouvement d&#8217;individualisation est en cours d&#8217;acc\u00e9l\u00e9ration dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Et, alors que cela a tout d&#8217;abord affect\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960-1970 des secteurs nouveaux des couches sup\u00e9rieures et moyennes, cela tend aujourd&#8217;hui \u00e0 toucher la plupart des milieux sociaux, m\u00eame si c&#8217;est selon des modalit\u00e9s diff\u00e9renci\u00e9es. Or la gauche s&#8217;est beaucoup construite historiquement \u00e0 travers des r\u00e9f\u00e9rents collectifs, notamment en prenant appui sur une lecture &#8220;collectiviste&#8221; du marxisme (alors qu&#8217;on trouve toute une s\u00e9rie de pistes individualistes chez Marx lui-m\u00eame). D\u00e9phas\u00e9e \u00e0 cause de ses r\u00e9f\u00e9rents traditionnels, la gauche risque de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des &#8220;individus r\u00e9els&#8221;, qui aujourd&#8217;hui sont des individus davantage individualis\u00e9s, en ne parlant plus qu&#8217;\u00e0 des &#8220;individus imaginaires&#8221; (pour Marx l&#8217;approche &#8220;mat\u00e9rialiste&#8221; se s\u00e9parait de l&#8217;approche &#8220;utopiste&#8221;, en ce que les mat\u00e9rialistes partaient des &#8220;individus r\u00e9els&#8221;, et non des &#8220;individus imaginaires&#8221; comme les utopistes). Dans le m\u00eame temps, des fractions plus opportunistes de la gauche pourraient, \u00e0 l&#8217;inverse, abandonner les rep\u00e8res collectifs au profit d&#8217;un marketing du &#8220;tout individu&#8221;. L&#8217;enjeu consisterait plut\u00f4t \u00e0 mettre en rapport solidarit\u00e9s collectives et individualit\u00e9s, tant dans les modes d&#8217;organisation des partis, syndicats, associations, etc. que dans l&#8217;analyse de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine ou que dans l&#8217;\u00e9laboration des propositions alternatives(4).<\/p>\n<p>Tout d&#8217;abord le processus d&#8217;individualisation a des cons\u00e9quences sur l&#8217;espace public et l&#8217;action collective, \u00e0 travers notamment une certaine d\u00e9saffection vis-\u00e0-vis des formes collectives traditionnelles. En m\u00eame temps, \u00e9mergent des &#8220;nouveaux mouvements sociaux&#8221; qui s&#8217;efforcent de donner une place plus importante \u00e0 l&#8217;individualit\u00e9. Mais cela concerne, num\u00e9riquement, moins de monde que ce que de grosses institutions collectives, comme la CGT et le PCF, avaient pu mobiliser au lendemain de la 2\u00e8me Guerre Mondiale. Il y a tout \u00e0 la fois un net recul des formes classiques et la fragile \u00e9mergence de formes plus \u00e9quilibr\u00e9es dans le rapport collectif\/individuel. Dans la sph\u00e8re dite &#8220;priv\u00e9e&#8221; de la famille, les sociologues mettent aussi en \u00e9vidence des recompositions sous le coup de l&#8217;individualisation : Fran\u00e7ois de Singly observe ainsi de nouveaux \u00e9quilibre entre &#8220;l&#8217;individu seul&#8221; et &#8220;l&#8217;individu avec&#8221;, ne correspondant pas \u00e0 l&#8217;enfermement narcissique sur soi souvent d\u00e9nonc\u00e9 dans &#8220;l&#8217;individualisme&#8221;. En s&#8217;inspirant de formes \u00e9mergentes dans les mouvements sociaux comme dans les transformations familiales, les gauches auraient int\u00e9r\u00eat \u00e0 tenir compte de l&#8217;individualisme contemporain pour inventer des dispositifs politiques renouvel\u00e9s, \u00e9quilibrant davantage cadres collectifs et rythmes des individualit\u00e9s.<\/p>\n<p>L&#8217;analyse marxisante de la soci\u00e9t\u00e9, encore active dans les secteurs de la gauche qui n&#8217;ont pas abandonn\u00e9 la r\u00e9flexion, s&#8217;est centr\u00e9e sur la fa\u00e7on dont la contradiction capital\/travail g\u00e9n\u00e9rait des in\u00e9galit\u00e9s de classes. La contradiction capital\/travail permet toujours de penser des caract\u00e9ristiques importantes du capitalisme contemporain. Mais cela est insuffisant. D&#8217;abord, il faudrait pouvoir prendre aussi en compte une pluralit\u00e9 de modes de domination (masculine, politique, h\u00e9t\u00e9rosexuelle, post-coloniale, etc.) ne se r\u00e9duisant par au  rapport d&#8217;exploitation capital\/travail, dans le sillage de la sociologie critique de Pierre Bourdieu(5). Ensuite, pour revenir \u00e0 l&#8217;individualisation, on devrait pouvoir \u00eatre sensible \u00e0 ce que j&#8217;appelle la contradiction capital\/individualit\u00e9 dans le capitalisme contemporain(6); contradiction \u00e0 la fois parall\u00e8le et en interaction avec la contradiction capital\/travail (il faudrait aussi int\u00e9grer une contradiction capital\/nature propre \u00e0 une critique \u00e9cologiste du capitalisme, mais c&#8217;est une autre histoire). Qu&#8217;est-ce \u00e0 dire ? Le capitalisme participerait \u00e0 une individualisation plus pouss\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s humaines, et donc \u00e0 des d\u00e9sirs d&#8217;\u00e9panouissement personnel stimul\u00e9s, mais dans le m\u00eame temps il limiterait et tronquerait l&#8217;individualit\u00e9, par la marchandisation. Il ferait ainsi na\u00eetre des d\u00e9sirs de r\u00e9alisation individuelle qu&#8217;il ne pourrait pas vraiment satisfaire dans le cadre de sa dynamique d&#8217;accumulation du capital ne s&#8217;int\u00e9ressant qu&#8217;aux dimensions commercialisables des aspirations individuelles; les d\u00e9sirs individuels frustr\u00e9s seraient (comme les salari\u00e9s dans la contradiction capital\/travail) des \u00ab fossoyeurs \u00bb potentiels du capitalisme. Il y aurait au moins deux grands r\u00e9servoirs potentiels de d\u00e9veloppement des critiques du capitalisme : les injustices sociales et les individualit\u00e9s bless\u00e9es. Or la gauche n&#8217;a appris \u00e0 politiser, au mieux, que les premi\u00e8res et ignore le plus souvent les secondes. Une enqu\u00eate que j&#8217;ai men\u00e9e sur les t\u00e9l\u00e9spectatrices fran\u00e7aises de la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e am\u00e9ricaine &#8220;Ally McBeal&#8221; met bien en \u00e9vidence le potentiel de r\u00e9sistance \u00e0 la marchandisation dans les imaginaires personnels de nos contemporains(6). Mais cela est appr\u00e9hend\u00e9 par les personnes concern\u00e9es sur le mode de l&#8217;intime et non du politique. Il y a donc tout un champ de politisation de l&#8217;intime \u00e0 explorer pour la gauche. Non pas dans l&#8217;oubli des classes sociales et des injustices sociales, ni dans une acceptation du cadre n\u00e9olib\u00e9ral, mais dans des convergences critiques (justice sociale\/individualit\u00e9s\/\u00e9cologie notamment) contre le capitalisme et plus largement contre la pluralit\u00e9 des modes de domination. Dans cette perspective, les programmes de la gauche radicale s&#8217;inscrivent encore trop exclusivement dans une vision &#8220;collectiviste&#8221;. Avec le programme des collectifs unitaires antilib\u00e9raux, on se situe encore dans la lign\u00e9e &#8220;collectiviste&#8221; remontant au programme du Conseil National de la R\u00e9sistance et passant par le Programme commun de la gauche. La question de la socialisation des moyens de production, une socialisation qui ne soit pas une \u00e9tatisation, demeure une question importante, comme celle de la lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s sociales, mais les aspirations des individualit\u00e9s bless\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste doivent aussi pouvoir se traduire en propositions alternatives.<\/p>\n<p>Q : Vous \u00e9voquiez pr\u00e9c\u00e9demment le flou actuel dans lequel est pong\u00e9 la gauche institutionnelle depuis son tournant social-lib\u00e9ral et l&#8217;abandon du cadre intellectuel marxiste. Y a-t-il encore une culture de gauche, des r\u00e9f\u00e9rences de gauche ? qu&#8217;est-ce qui fait encore autorit\u00e9 intellectuellement parlant \u00e0 gauche ? La gauche, les gauches sont-elles en pleine crise intellectuelle ?<\/p>\n<p>Ph.C. : Jusque dans les ann\u00e9es 80, le marxisme \u00e9tait bien le cadre politico-intellectuel dominant des gauches, de la gauche institutionnelle comme de la gauche extra-institutionnelle. Mais, entre 1978 et 1984, ce cadre a subi une d\u00e9valorisation radicale. En un rien de temps, de cadre politico-intellectuel dominant il est devenu marginalis\u00e9. Un de ces points forts r\u00e9sidait dans le lien pos\u00e9 entre l&#8217;action politique et l&#8217;\u00e9laboration intellectuelle, dans le sillage des Lumi\u00e8res du XVIII\u00e8me si\u00e8cle. Or, \u00e0 partir du tournant n\u00e9olib\u00e9ral, la gauche institutionnelle a peu \u00e0 peu perdu ses r\u00e9f\u00e9rences intellectuelles. La gauche de gouvernement est m\u00eame entr\u00e9e de plein pied dans &#8220;la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle&#8221;, privil\u00e9giant le marketing politique, en se d\u00e9sintellectualisant, voire en participant \u00e0 l&#8217;anti-intellectualisme m\u00e9diatique. Le PC et l&#8217;extr\u00eame-gauche ont gard\u00e9 une dimension de production intellectuelle beaucoup plus grande du fait de l&#8217;attachement au cadre d&#8217;analyse marxiste. En attestent le nombre important de publications, de revues, de colloques, etc. Une association altermondialiste comme ATTAC, h\u00e9riti\u00e8re d&#8217;une certaine fa\u00e7on des Lumi\u00e8res et du marxisme, s&#8217;est aussi constitu\u00e9e sur une double exigence de production intellectuelle et d&#8217;\u00e9ducation populaire. L&#8217;exigence intellectuelle et le d\u00e9bat d&#8217;id\u00e9es ont donc \u00e9t\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9s \u00e0 la gauche de la gauche. La r\u00e9f\u00e9rence marxiste est assez pr\u00e9sente, ce qui permet de conserver ce lien entre la r\u00e9flexion et l&#8217;action. Toutefois, la pr\u00e9gnance de cette r\u00e9f\u00e9rence peut aussi constituer un frein. Par exemple, des questions importantes comme celles du pouvoir, de l&#8217;\u00e9cologie, de l&#8217;individualit\u00e9 ou de la pluralit\u00e9 des dominations supposeraient de s&#8217;\u00e9manciper d&#8217;une r\u00e9f\u00e9rence trop exclusive au marxisme, d\u00e9j\u00e0 dans une lecture moins orthodoxe de Marx lui-m\u00eame (en red\u00e9couvrant, par exemple, ses dimensions individualistes et libertaires), mais bien au-del\u00e0 en s&#8217;ouvrant \u00e0 d&#8217;autres courants des mouvements sociaux, des sciences sociales et de la philosophie. Sur le plan des sources intellectuelles, la reconstruction d&#8217;une perspective d&#8217;\u00e9mancipation individuelle et collective a besoin de davantage de pluralisme et de davantage d&#8217;imagination.<\/p>\n<p>Notes :<\/p>\n<p>(1) Voir &#8220;Sur le &#8220;sarkozysme&#8221;, le PS, la possibilit\u00e9 d&#8217;une gauche radicale et le tragi-comique &#8211; Contribution au d\u00e9bat post-pr\u00e9sidentiel&#8221;, par Philippe Corcuff, 18 juin 2007, mis en ligne sur le site Europe Solidaire Sans Fronti\u00e8res : http:\/\/www.europe-solidaire.org\/spip.php?article6394 .<\/p>\n<p>(2) Pour une mise en perspective historique de la gauche fran\u00e7aise, voir Les socialismes fran\u00e7ais \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve du pouvoir (1830-1947) &#8211; Pour une critique m\u00e9lancolique de la gauche, sous la direction de Philippe Corcuff et d&#8217;Alain Maillard, Paris, \u00e9ditions Textuel, collection &#8220;La Discorde&#8221;, 2006.<\/p>\n<p>(3) Voir &#8220;La gauche radicale et le pouvoir, entre r\u00e9serve libertaire et vanit\u00e9 de la rebellitude&#8221;, par Philippe Corcuff, 7 mai 2007, mis en ligne sur la revue web Les Cahiers de Louise : http:\/\/www.lescahiersdelouise.org\/article.php?article=76 .<\/p>\n<p>(4) Voir des pistes dans Philippe Corcuff, Jacques Ion et Fran\u00e7ois de Singly, Politiques de l&#8217;individualisme &#8211; Entre sociologie et philosophie, Paris, \u00e9ditions Textuel, collection &#8220;La Discorde&#8221;, 2005.<\/p>\n<p>(5) Voir Bourdieu autrement &#8211; Fragilit\u00e9s d&#8217;un sociologue de combat, par Philippe Corcuff, Paris, \u00e9ditions Textuel, collection &#8220;La Discorde&#8221;, 2003.<\/p>\n<p>(6) Voir &#8220;Individualit\u00e9 et contradictions du n\u00e9ocapitalisme&#8221;, par Philippe Corcuff, revue web SociologieS (Association Internationale des Sociologues de Langue Fran\u00e7aise), 2006, http:\/\/w3.univ-tlse2.fr\/aislf\/spip\/article.php3?id_article=147 .<\/p>\n<p>(7) Voir  &#8220;De l&#8217;imaginaire utopique dans les cultures ordinaires &#8211; Pistes \u00e0 partir d&#8217;une enqu\u00eate sur la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e Ally McBeal&#8221;, par Philippe Corcuff, dans Claude Gautier et Sandra Laugier (\u00e9ds.), L&#8217;ordinaire et le politique, Paris-Amiens, PUF, collection CURAPP, 2006.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sociologue engag\u00e9 (il milite \u00e0 la LCR depuis 1999 et est membre du conseil scientifique d&#8217;ATTAC depuis 2002), Philippe Corcuff est ma\u00eetre de conf\u00e9rences de sciences politiques \u00e0 l&#8217;IEP de Lyon, et est un des fondateurs de l&#8217;Universit\u00e9 Populaire de Lyon. 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