{"id":2758,"date":"2007-03-01T00:00:00","date_gmt":"2007-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/mohammed-rouabhi-engagements2758\/"},"modified":"2007-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-02-28T23:00:00","slug":"mohammed-rouabhi-engagements2758","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2758","title":{"rendered":"Mohammed Rouabhi. Engagements"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Vive la France, longue fresque sur les rapports entre la France et son racisme, est repris en mars et avril en Ile-de-France. Spectacle qui pose la question de l&#8217;usage de la d\u00e9nonciation au th\u00e9\u00e2tre. Entretien. <\/p>\n<p>Figure singuli\u00e8re et ambivalente que celle de Mohammed Rouabhi dans le paysage th\u00e9\u00e2tral fran\u00e7ais. Trois lignes de tir s&#8217;entrecroisent dans son parcours sans se fondre et sans produire un tout articul\u00e9 mais alternant des formes et des engagements divers. Premi\u00e8re veine, un parcours d&#8217;acteur classique qui va de la rue Blanche (Ensatt) \u00e0 un travail r\u00e9gulier de com\u00e9dien avec Jean-Paul Wenzel, Gilberte Tsa\u00ef, Patrick Pineau, Anne Torres, St\u00e9phane Braunschweig, comme tout bon com\u00e9dien sorti d&#8217;une \u00e9cole d&#8217;Etat peut se promettre de faire. Deuxi\u00e8me veine, celle du metteur en sc\u00e8ne et de l&#8217;auteur militant, en particulier sur la question du racisme. De Requiem opus 61 (2001) \u00e0 Malcom X en passant par Moins qu&#8217;un chien, c&#8217;est un r\u00e9quisitoire contre les discriminations, notamment contre la structure fondamentalement coloniale de la France. Et dans la droite ligne de cette identification aux opprim\u00e9s, Mohammed Rouabhi a engag\u00e9 tout un travail sur et dans les territoires occup\u00e9s (avec la revue Vacarme notamment). Enfin, troisi\u00e8me dimension, plus rare sans \u00eatre moins visible, un petit volant de flirts avec un esprit potache, une posture politiquement moins aigu\u00eb, avec des textes comme Providence caf\u00e9 et la collaboration avec le Th\u00e9\u00e2tre du Rond-Point qui pourrait jurer avec ce que l&#8217;engagement politique laisserait accroire de vigilance artistique, s&#8217;il n&#8217;y avait quelques coh\u00e9rences de fond, qu&#8217;il incombe \u00e0 la critique de mettre au jour.<\/p>\n<p>Vive la France participe de la seconde veine : grande fresque au titre ironique brassant les points saillants de l&#8217;histoire de la France avec ses espaces minor\u00e9s, colonies, immigr\u00e9s, pauvres, territoires d&#8217;outre-mer. Th\u00e9\u00e2tralement, c&#8217;est toute la question de l&#8217;identification que ce travail pose, de fa\u00e7on probl\u00e9matique, et c&#8217;est ce sur quoi nous avons voulu parler avec lui. <\/p>\n<p><strong> Dans le spectacle Vive la France vous juxtaposez un certain nombre de cat\u00e9gories de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise politiquement minor\u00e9es, la petite classe moyenne, les banlieusards, les habitants des DOM-TOM, les travailleurs immigr\u00e9s, etc. Quels sens voulez-vous donner \u00e0 cette juxtaposition ? Il y a une unit\u00e9 ext\u00e9rieure, qui serait celle d&#8217;\u00eatre des groupes domin\u00e9s, mais y a-t-il, de la part de ces groupes, la conscience d&#8217;une communaut\u00e9 de destin ? Peut-on parler d&#8217;unit\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Mohammed Rouabhi. <\/strong> La question n&#8217;est pas l\u00e0 du tout, en ce qui me concerne. Je ne suis pas un r\u00e9volutionnaire. Je ne pense pas qu&#8217;il y ait une prise de conscience collective n\u00e9cessaire sur le plan national : le seul qui prononce le mot r\u00e9volution aujourd&#8217;hui, c&#8217;est Jean-Marie Le Pen. Dans mes pi\u00e8ces, j&#8217;ai toujours fait parler des gens qui n&#8217;avaient pas la parole : dans les deux sens, qui n&#8217;avaient pas le droit \u00e0 cette parole ou ne la ma\u00eetrisaient pas. Prenons l&#8217;exemple de novembre 2006 : les interpr\u00e9tations des \u00e9meutes furent doubles : d&#8217;une part, dire que ces gens \u00e9taient manipul\u00e9s par des islamistes, d&#8217;autre part, dire qu&#8217;il ne fallait y voir aucune signification politique, bref une contradiction totale. En r\u00e9alit\u00e9, les \u00e9meutiers n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 entendus. Avec le th\u00e9\u00e2tre, je n&#8217;essaye pas de me substituer \u00e0 leur parole mais de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui peut \u00e9maner de \u00e7a : qu&#8217;est-ce qu&#8217;avoir peur, qu&#8217;est-ce qu&#8217;\u00eatre masqu\u00e9 ? Sortir le discours du politique pour l&#8217;ancrer dans le social. Il n&#8217;y a aucun fondement concret \u00e0 chacune des arrestations de novembre, et c&#8217;est \u00e0 l&#8217;image de la politique r\u00e9pressive : on essaye de faire du fait divers avec du politique. L&#8217;Alg\u00e9rie fut un fait divers. Les \u00e9meutes \u00e9taient une succession de faits divers. Peut-\u00eatre faut-il attendre qu&#8217;il y ait des morts. C&#8217;est tr\u00e8s jud\u00e9o-chr\u00e9tien, ce besoin, cette justification par le martyr. La seule logique qui pr\u00e9vale est celle de la politique spectacle, jamais d&#8217;aborder le fond du probl\u00e8me.<\/p>\n<p><strong> Dans quelle mesure pensez-vous que Vive la France permette de mettre au jour le fond du probl\u00e8me ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> M.R. <\/strong> Le spectacle vivant est la forme sur laquelle je travaille et ce n&#8217;est pas celle des sciences humaines. Je met sur la sc\u00e8ne des probl\u00e8mes qui sont globalement absents des plateaux. On monte des auteurs morts sur le mode de la cons\u00e9cration, au lieu d&#8217;\u00eatre dans le spectacle \u00ab vivant \u00bb. Je souhaiterais que Requiem opus 61 sur le 17 octobre 1961 soit obsol\u00e8te ! Travailler sur cette mati\u00e8re vivante en s&#8217;appuyant sur l&#8217;histoire m&#8217;importe. Dans la deuxi\u00e8me partie du spectacle, il y a une s\u00e9quence sur les SDF qui dure \u00e0 peu pr\u00e8s trente-cinq minutes : je mets 300 personnes devant 11 personnes qu&#8217;on ne voit presque pas, avec une bande-son insupportable. J&#8217;ai fait des prises de son \u00e0 Bagnolet sous le p\u00e9riph\u00e9rique, c&#8217;est intenable. Ce n&#8217;est pas de la provocation, c&#8217;est important de raconter \u00e7a au th\u00e9\u00e2tre. Le th\u00e9\u00e2tre est l\u00e0 pour questionner. A la rue Blanche on m&#8217;a appris que le th\u00e9\u00e2tre europ\u00e9en \u00e9tait au milieu de la cit\u00e9&#8230; Travailler sur ces images d&#8217;actualit\u00e9, ce n&#8217;est pas faire rentrer \u00e7a sur sc\u00e8ne, mais poser des questions au plus pr\u00e8s. C&#8217;est de la mati\u00e8re vivante que je compile, distords, et qui devient une \u00e9criture.<\/p>\n<p><strong> Alors pr\u00e9cis\u00e9ment, comment le spectacle s&#8217;articule-t-il avec ces probl\u00e9matiques politiques ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> M.R. <\/strong> Je n&#8217;en sais rien. Il demeure l&#8217;un des derniers endroits o\u00f9 la parole est encore libre, o\u00f9 l&#8217;on peut avoir un rapport direct avec le public.<\/p>\n<p><strong> Moi, je n&#8217;y crois pas. <\/strong><\/p>\n<p><strong> M.R. <\/strong> Moi, j&#8217;y crois. Sur une sc\u00e8ne on peut dire des choses qu&#8217;on ne peut pas dire ailleurs. Certes, c&#8217;est de plus en plus restreint.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;avez-vous le sentiment que Vive la France \u00e9nonce que d&#8217;autres espaces ne feraient pas ou ne pourraient faire ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> M.R. <\/strong> Ce n&#8217;est pas dans l&#8217;\u00e9nonc\u00e9 mais c&#8217;est dans la d\u00e9marche. Sur les 26 personnes qui font ce spectacle, il n&#8217;y en a que 5 qui sont intermittentes. C&#8217;est une minorit\u00e9 qui est en train de dispara\u00eetre. Les autres sont au RMI, sont clandestins, ou travaillent \u00e0 mi-temps. Que la plupart des compagnies s&#8217;illusionnent \u00e0 d\u00e9fendre un statut d&#8217;intermittent, pour moi, c&#8217;est mort. Je suis d\u00e9j\u00e0 recycl\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es. Les com\u00e9diens professionnels sont associ\u00e9s \u00e0 un r\u00e9pertoire qui se d\u00e9tache de la r\u00e9alit\u00e9, qui n&#8217;a plus rien \u00e0 raconter. La libert\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre a trait \u00e0 la diversit\u00e9 des individus qui le composent, notamment de salari\u00e9s. C&#8217;est la nouvelle forme de travail. Ce fonctionnement m&#8217;est particulier et c&#8217;est rare. J&#8217;utilise aussi le spectacle et la production du spectacle pour pouvoir faire vivre des gens : j&#8217;ai embauch\u00e9 des gens dont je n&#8217;avais pas forc\u00e9ment besoin. Les repas fournis par la production \u00e9taient tr\u00e8s pr\u00e9cieux pour certains. Ce n&#8217;est pas rien. Faire un spectacle pour moi aujourd&#8217;hui, c&#8217;est le penser en termes \u00e9conomiques et en termes de mis\u00e8re. Par exemple, composer un calendrier en fonction de personnes qui n&#8217;ont pas les moyens de payer leurs cartes de transport. Je ne s\u00e9pare pas la sc\u00e8ne de la vie quotidienne. Je ne suis pas schizophr\u00e8ne. Je sors du th\u00e9\u00e2tre et je me fais arr\u00eater par les flics, quelle fronti\u00e8re ?<\/p>\n<p><strong> J&#8217;entends bien ce souci politique en amont, mais quels effets en attendez-vous ? La question demeure enti\u00e8re de savoir comment la sc\u00e8ne s&#8217;adresse au public. Dans Vive la France j&#8217;avais le sentiment que ce qui \u00e9tait dit \u00e9tait que le pouvoir est une chose verticale, et que vous pr\u00e9sentiez des portraits de victimes de cette oppression-l\u00e0. Comment id\u00e9alement voudriez-vous que l&#8217;on re\u00e7oive Vive la France ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> M.R. <\/strong> L&#8217;effet qu&#8217;il a eu l\u00e0 : la salle \u00e9tait comble.<\/p>\n<p><strong> Est-ce le succ\u00e8s que vous cherchez ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> M.R. <\/strong> Non. Il faut remettre le contexte : le spectacle fait partie d&#8217;un triptyque que je veux jouer autour des rendez-vous \u00e9lectoraux de ces deux ann\u00e9es \u00e0 venir. Chacun va alors tirer \u00e0 soi le bleu-blanc-rouge. L&#8217;id\u00e9e initiale \u00e9tait de prendre place dans ce dispositif. \u00c7a parle de tout : l&#8217;urbanisme, la jeunesse, la pr\u00e9carit\u00e9, l&#8217;\u00e9ducation, l&#8217;identit\u00e9. J&#8217;ai renou\u00e9 avec la prise de conscience politique des moins de vingt ans en France que j&#8217;avais occult\u00e9e un temps. Une loi a \u00e9t\u00e9 abrog\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 la mobilisation de ces jeunes gens !<\/p>\n<p><strong> Mais ces portraits de victimes absolues ne permettent-ils pas seulement l&#8217;identification ? Dans quelle mesure cela ne fait-il pas le jeu de ce que cela d\u00e9nonce ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> M.R. <\/strong> Je ne crois pas. La distribution est extr\u00eamement m\u00e9lang\u00e9e, et c&#8217;est rare aujourd&#8217;hui en France. Les Fran\u00e7ais tautologiques y sont minoritaires. En m\u00eame temps, on ne voit plus qui est noir ou blanc ou asiatique. Il y a plus de Noirs \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale que dans les \u00e9coles d&#8217;art dramatique parisiennes ! Je ne suis pas d&#8217;accord : ce n&#8217;est pas le m\u00e9chant pouvoir contre les gentils jeunes. Ce sont d&#8217;abord des enfants, on l&#8217;oublie. S&#8217;il y a une empathie du public, avec non pas les acteurs mais les individus m\u00eames, tant mieux ! C&#8217;est n\u00e9cessaire pour moi que les gens puissent se dire : cette chose que je vois parle de mon monde.  Entretien r\u00e9alis\u00e9 par diane scott<\/p>\n<p><strong> A voir <\/strong><\/p>\n<p>Vive la France, spectacle de Mohammed Rouabhi :La Ferme du Buisson, Sc\u00e8ne nationale de Marne-la-Vall\u00e9e, 23 et 24 mars, 01 64 62 77 77,www.lafermedubuisson.com <http:\/\/www.lafermedubuisson.com\/> <\/p>\n<p>L&#8217;Hexagone : Sc\u00e8ne nationale de Meylan, 27 et 28 mars, 04 76 90 09 80,<\/p>\n<p> www.hexagone-meylan.asso.fr<\/p>\n<p>Centre dramatique national de Montreuil, du 3 au 6 avril,01 48 70 48 90, <\/p>\n<p>www.cdnm-theatre-montreuil.com<\/p>\n<p>Un Enfant comme les autres, de Mohammed Rouabhi, Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Est parisien, du 16 mars au 6 avril.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Vive la France, longue fresque sur les rapports entre la France et son racisme, est repris en mars et avril en Ile-de-France. Spectacle qui pose la question de l&#8217;usage de la d\u00e9nonciation au th\u00e9\u00e2tre. 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