{"id":2757,"date":"2007-03-01T00:00:00","date_gmt":"2007-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/femme-devoree2757\/"},"modified":"2007-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-02-28T23:00:00","slug":"femme-devoree2757","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2757","title":{"rendered":"Femme d\u00e9vor\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Nue Propri\u00e9t\u00e9, du r\u00e9alisateur belge Joachim Lafosse, cadre une famille en crise : premier lieu de l&#8217;apprentissage de la d\u00e9mocratie et de la politique, lieu de la rencontre entre le masculin et le f\u00e9minin. La forme r\u00e9pond \u00e0 ce fond tr\u00e8s contemporain, tr\u00e8s radical. <\/p>\n<p>Devant un miroir, une femme essaye une nuisette. Achet\u00e9e en soldes, pr\u00e9cise-t-elle aux deux jeunes hommes qui assistent \u00e0 cet essayage d&#8217;un soir. \u00ab Pas cher pour avoir l&#8217;air d&#8217;une pute ! \u00bb Quel lien g\u00eet sous cette insulte machiste ? Celui d&#8217;une m\u00e8re et de ses deux fils. Pascale, Thierry et Fran\u00e7ois. Interpr\u00e9t\u00e9s respectivement par Isabelle Huppert et les deux fr\u00e8res R\u00e9nier, J\u00e9r\u00e9mie et Yannick, ces trois personnages forment la cellule en crise de Nue Propri\u00e9t\u00e9. Etouff\u00e9e dans son \u00e9panouissement, entrav\u00e9e dans ses projets de vie par la pr\u00e9sence vampirique de ses enfants, la m\u00e8re se dit qu&#8217;elle pourrait peut-\u00eatre vendre leur maison. \u00ab Elle est \u00e0 nous \u00bb, r\u00e9torque l&#8217;un des fils. \u00ab Tu veux que je cr\u00e8ve ici, c&#8217;est \u00e7a ? Tu veux ma mort ? \u00bb, hurle la m\u00e8re. Le malaise est en partie engendr\u00e9 par la relation fusionnelle qui unit ce couple de fr\u00e8res jumeaux et par leur racisme envers Jan, l&#8217;amant flamand de la m\u00e8re (Kris Cuppens). Hommes m\u00fbrs physiquement, ils se comportent comme des petits enfants : voir la bien \u00e9trange sc\u00e8ne du bain. Les chamailleries r\u00e9gressives ne tardent pas \u00e0 d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en trag\u00e9die fratricide. Rarement le machisme filial n&#8217;aura \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9 avec autant de force. Rarement une m\u00e8re n&#8217;aura paru si seule. Joachim Lafosse, r\u00e9alisateur belge n\u00e9 en 1975 \u00e0 Bruxelles, livre une \u0153uvre audacieuse et radicale, qui pourrait \u00eatre une petite cousine des films enfant\u00e9s par les fr\u00e8res Dardenne. <\/p>\n<p><strong> Si la maison est au centre de Nue Propri\u00e9t\u00e9, elle reste pourtant invisible tout au long du film pour n&#8217;appara\u00eetre qu&#8217;\u00e0 la fin dans le regard terroris\u00e9 de Thierry&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Joachim Lafosse <\/strong>. Oui. L&#8217;histoire que je raconte est tr\u00e8s banale au fond, \u00e7a pourrait \u00eatre un feuilleton de Dallas, l&#8217;histoire de la vente d&#8217;une maison. Mais quand on regarde Dallas, ce qu&#8217;on voit justement, c&#8217;est la splendeur de la maison. Ce n&#8217;est pas du tout ce qui m&#8217;int\u00e9resse. Je voulais que la maison soit la repr\u00e9sentation d&#8217;un paradis perdu, la marque du pass\u00e9. Cela me semblait int\u00e9ressant de ne la montrer qu&#8217;\u00e0 la toute fin. Le fond et la forme devaient se rencontrer. J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de faire des cadres fixes pendant la quasi-totalit\u00e9 du film. Ces cadres ne laissent pas assez de place \u00e0 tout le monde : ils sont comme une maison que les personnages n&#8217;arrivent pas \u00e0 quitter. Je voulais que chacun des personnages soit oblig\u00e9, s&#8217;il veut s&#8217;\u00e9loigner, de quitter le cadre. Ce sont les personnages qui doivent quitter le cadre et non le cadre qui doit suivre les personnages. Quand la famille n&#8217;est plus repr\u00e9sent\u00e9e que par un bien, je pense que c&#8217;est le d\u00e9but de la fin. La famille, ce n&#8217;est pas une maison \u00e0 vendre.<\/p>\n<p><strong> C&#8217;est le lien familial qui vous int\u00e9resse ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> J.L. <\/strong> C&#8217;est la difficult\u00e9 \u00e0 vivre le lien au sein de la famille, la n\u00e9cessit\u00e9 de s&#8217;\u00e9loigner, de trouver la distance juste, de faire respecter les limites de chacun. Pour moi, la famille c&#8217;est le premier lieu de l&#8217;apprentissage de la d\u00e9mocratie et de la politique, le lieu de la rencontre entre le masculin et le f\u00e9minin aussi. Quand la m\u00e8re dit \u00e0 ses enfants : \u00ab si vous ressemblez \u00e0 votre p\u00e8re, je me flingue \u00bb, on comprend beaucoup de choses de la violence des enfants. Dans une famille, le fait que le d\u00e9sir de chacun puisse exister sans emp\u00eacher l&#8217;autre de s&#8217;\u00e9manciper rel\u00e8ve pour moi de la d\u00e9mocratie. La politique commence l\u00e0, m\u00eame si, bien s\u00fbr, on peut ne pas avoir de famille et \u00eatre un vrai d\u00e9mocrate. Pour ma part, j&#8217;ai grandi dans une famille qui n&#8217;avait rien de classique. Ce qui m&#8217;int\u00e9resse, c&#8217;est d&#8217;interroger le lien en g\u00e9n\u00e9ral. Je suis parti de la famille, mais j&#8217;ai d\u00e9sormais envie d&#8217;aller vers le groupe, de parler de l&#8217;amiti\u00e9 ou du travail. Mon prochain film portera sur l&#8217;\u00e9ducation, sur les limites de la transmission. C&#8217;est l&#8217;histoire d&#8217;un adolescent en d\u00e9crochage scolaire qui rencontre un adulte qui veut l&#8217;aider mais qui va d\u00e9passer les limites, aller trop loin. Cela s&#8217;appelle El\u00e8ve libre. Le film dira la n\u00e9cessit\u00e9 de la gratuit\u00e9 de l&#8217;enseignement public.<\/p>\n<p><strong> Pourriez-vous revenir sur le titre de votre film, Nue Propri\u00e9t\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> J.L. <\/strong> Le titre s&#8217;est impos\u00e9 tr\u00e8s vite. On ne peut h\u00e9riter avant la mort de quelqu&#8217;un, or ces deux fils se comportent un peu comme des h\u00e9ritiers. C&#8217;est toute l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 de la nue-propri\u00e9t\u00e9. La confrontation entre les deux mots me plaisait : quand on est nu, on ne poss\u00e8de rien. Peut-on \u00eatre nu et en m\u00eame temps propri\u00e9taire ? Qu&#8217;est-ce qui compte le plus dans la vie, ne pas \u00eatre propri\u00e9taire mais avoir la jouissance de son existence ou en \u00eatre propri\u00e9taire sans en avoir la jouissance ? Ce qui compte, me semble-t-il, c&#8217;est quand les lieux sont vivants, qu&#8217;ils permettent d&#8217;\u00eatre dans la cr\u00e9ation, de vivre ici et maintenant. Les fils jouissent de leur m\u00e8re aussi. Elle alimente d&#8217;ailleurs cette jouissance en ne cessant de nourrir ses bourreaux. Elle est victime de ses fils, mais en m\u00eame temps, c&#8217;est elle qui les nourrit.<\/p>\n<p><strong> C&#8217;est pour cette raison que vous avez donn\u00e9 une si grande place aux sc\u00e8nes de repas ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> J.L. <\/strong> Filmer des sc\u00e8nes \u00e0 table, c&#8217;est une fa\u00e7on de parler des personnages sans faire de psychologisation. La nourriture, c&#8217;est la libido, la pulsion de vie. Les fils d\u00e9vorent. Ce sont des ogres, un couple de monstres. O\u00f9 sont, qui sont les parents de ces ogres ? Il y a une phrase dans les familles qu&#8217;on entend souvent : \u00ab Qu&#8217;est-ce que j&#8217;ai fait pour avoir des enfants pareils ? \u00bb Dans cette famille, ils s&#8217;entred\u00e9vorent.<\/p>\n<p><strong> La violence machiste que vous montrez est gla\u00e7ante. Elle concerne tous les hommes. <\/strong><\/p>\n<p><strong> J.L. <\/strong> Le p\u00e8re et les deux fils sont terrifiants de machisme. Je crois que Jan, l&#8217;amant de la m\u00e8re, l&#8217;est moins. Il lutte contre elle plus positivement. Il lui propose de parler \u00e0 ses enfants, il la soutient. Quand elle finit par l&#8217;inviter \u00e0 d\u00eener et qu&#8217;il prend la parole, elle lui dit de se taire parce qu&#8217;il provoque trop de violence. Je trouve que c&#8217;est l&#8217;un des seuls personnages du film qui a la volont\u00e9 d&#8217;aller \u00e0 contresens. Ces hommes souffrent de leur machisme : Thierry va devoir faire un sacr\u00e9 bout de chemin pour pouvoir cohabiter avec quelqu&#8217;un plus tard.<\/p>\n<p><strong> Le contexte social et professionnel : le ch\u00f4mage des fils : est tr\u00e8s pr\u00e9sent sans \u00eatre toutefois mis au premier plan. Pourquoi ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> J.L. <\/strong> Ces fils n&#8217;ont pas de d\u00e9sir propre : ils passent plus de temps \u00e0 essayer de ne pas perdre ce qu&#8217;ils ont, leur m\u00e8re et leur maison, la maison de leur enfance, que d&#8217;aller vers leur d\u00e9sir, d&#8217;avancer, de gagner, d&#8217;acqu\u00e9rir leur vie. Cela me semble assez contemporain. Ce probl\u00e8me n&#8217;est pas uniquement social ou \u00e9conomique : le fait de sortir du lien, de prendre des distances, quand on est une m\u00e8re c\u00e9libataire, semble beaucoup plus difficile que pour d&#8217;autres parents. Les trentenaires d&#8217;aujourd&#8217;hui comme moi ont presque tous des parents s\u00e9par\u00e9s et je pense que, sociologiquement, c&#8217;est un vrai \u00e9v\u00e9nement. Que va faire cette g\u00e9n\u00e9ration ? Je suis assez curieux de le savoir.<\/p>\n<p><strong> Le cin\u00e9ma des fr\u00e8res Dardenne, Belges comme vous, est-il l&#8217;une de vos sources d&#8217;inspiration ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> J.L. <\/strong> Oui, j&#8217;admire beaucoup leurs films. Au-del\u00e0 de leur cin\u00e9ma, c&#8217;est la rigueur, la coh\u00e9rence de leur rapport au travail qui m&#8217;impressionnent. Ce sont des gens qui n&#8217;ont pas capitul\u00e9, qui luttent pour qu&#8217;un certain cin\u00e9ma continue \u00e0 exister.<\/p>\n<p><strong> \u00c7a rend heureux, votre film pr\u00e9c\u00e9dent, vient de recevoir le grand prix du Jury du festival \u00ab Premiers plans \u00bb d&#8217;Angers, pr\u00e9sid\u00e9 par Abderrahmane Sissako. <\/strong><\/p>\n<p><strong> J.L. <\/strong> Ce film met en sc\u00e8ne des copains qui d\u00e9cident de partager une utopie, de lui donner forme. \u00c7a rend heureux raconte l&#8217;histoire de Fabrizio, un cin\u00e9aste au ch\u00f4mage qui a fait un premier film sans argent qui n&#8217;a pas du tout march\u00e9 et qui, malgr\u00e9 tout, d\u00e9cide d&#8217;en faire un deuxi\u00e8me. C&#8217;est l&#8217;histoire de ce tournage&#8230;<\/p>\n<p> Propos recueillis par J.C.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Nue Propri\u00e9t\u00e9, du r\u00e9alisateur belge Joachim Lafosse, cadre une famille en crise : premier lieu de l&#8217;apprentissage de la d\u00e9mocratie et de la politique, lieu de la rencontre entre le masculin et le f\u00e9minin. 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