{"id":2687,"date":"2007-02-01T00:00:00","date_gmt":"2007-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/mondes-a-la-derive2687\/"},"modified":"2007-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2007-01-31T23:00:00","slug":"mondes-a-la-derive2687","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2687","title":{"rendered":"Mondes \u00e0 la d\u00e9rive"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Cap-Verdiens de Lisbonne suivis par Pedro Costa, anciens Stasi \u00e0 Berlin dans le docu-drame de Florian Henckel von Donnersmarck, marginaux parano\u00efaques de l&#8217;Oklahoma vus par William Friedkin : trois cin\u00e9astes se penchent sur le manque de liens sociaux et affectifs dans des soci\u00e9t\u00e9s en d\u00e9gringolade. <\/p>\n<p><strong> Par Luce Vigo, Marcel Martin et Juliette Cerf <\/strong><\/p>\n<p><strong> D\u00e9ambulation <\/strong><\/p>\n<p><strong> En avant, jeunesse, de Pedro Costa <\/strong>, programm\u00e9 sur Arte le 13 f\u00e9vrier, avant sa sortie en salles.<\/p>\n<p>\u00c0 une intersection de ruelles plong\u00e9es dans le brouillard nocturne du quartier cap-verdien de Lisbonne, dans lequel le cin\u00e9aste portugais Pedro Costa revient pour la deuxi\u00e8me fois avec sa petite cam\u00e9ra num\u00e9rique, une femme jette bruyamment des objets par la fen\u00eatre d&#8217;une maison en retrait. Le plan suivant cadre son visage de pr\u00e8s : \u00ab Quand j&#8217;\u00e9tais gamine&#8230; \u00bb se rappelle-t-elle, un couteau vengeur \u00e0 la main. Tel un personnage de trag\u00e9die, elle s&#8217;exprime, les yeux fix\u00e9s sur un point lointain, dans un court monologue qui la renvoie \u00e0 des souvenirs de jeunesse quand elle \u00e9tait en butte avec les moqueries des gar\u00e7ons de son \u00e2ge. Elle l\u00e8ve la t\u00eate, la baisse et se retire \u00e0 reculons, seule la lame du couteau brille dans l&#8217;encadrement de la fen\u00eatre avant de dispara\u00eetre. Ce pr\u00e9lude va \u00e9clairer les d\u00e9ambulations d&#8217;un grand homme noir qui pleure sa solitude. Cet homme s&#8217;appelle Ventura, interpr\u00e9t\u00e9 par Mario Ventura Medina, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans La Chambre de Vanda. Il survient sur la gauche de l&#8217;\u00e9cran et s&#8217;engouffre dans une ruelle sombre pour s&#8217;arr\u00eater devant une fen\u00eatre. Il ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter \u00ab Ta m\u00e8re m&#8217;a quitt\u00e9, elle ne m&#8217;aime plus, elle n&#8217;aime plus ses enfants, elle m&#8217;a donn\u00e9 des coups de couteau, elle a tout cass\u00e9, tout emport\u00e9. \u00bb Ainsi va Ventura, d&#8217;une chambre \u00e0 l&#8217;autre, du vieux quartier en train de se vider aux HLM neufs, d\u00e9shumanis\u00e9s, dans un va-et-vient incessant, scand\u00e9 par la r\u00e9citation, avec quelques variantes, d&#8217;une lettre destin\u00e9e \u00e0 la femme volage, avec laquelle Ventura berce la douleur de son amour perdu. Ce film de Pedro Costa serait d\u00e9sesp\u00e9rant s&#8217;il n&#8217;y avait pas, comme dans Ossos (1997), au retour du tournage au Cap-Vert de La Casa de lava (1994) et comme Dans la chambre de Vanda (2000) un travail d&#8217;\u00e9criture rigoureux et sensible. Elle favorise la lumi\u00e8re naturelle des lieux qui laisse des zones d&#8217;ombres, l&#8217;importance accord\u00e9e au hors-champ, pr\u00e9sent par des sons de voix m\u00eal\u00e9es, de p\u00e9piements d&#8217;oiseau, de rires d&#8217;enfants, de bruits de pas, autant de signes d&#8217;une vie alentour, qui manque singuli\u00e8rement dans l&#8217;environnement du nouvel appartement accord\u00e9 \u00e0 Ventura. On ressent profond\u00e9ment ce manque de liens sociaux et affectifs que bulldozers, marteaux-piqueurs et autres outils ont d\u00e9truits en m\u00eame temps que le bidonville. Ventura a \u00e9t\u00e9 l&#8217;un des derniers \u00e0 le quitter, avec son compagnon de chambr\u00e9e. Reste une ultime habitante en attente d&#8217;\u00eatre relog\u00e9e et qu&#8217;il appelle son autre fille. Il lui rend visite r\u00e9guli\u00e8rement, s&#8217;assied dehors dans un fauteuil rouge pass\u00e9, \u00e9trange tache de couleur dans un monde de grisaille, partage, quand la jeune femme est d&#8217;humeur conviviale, un repas ou des souvenirs. De la m\u00eame fa\u00e7on, il se rend chez Vanda, la Vanda que Pedro Costa nous a fait conna\u00eetre dans un premier r\u00f4le, celui de Mathilde dans Ossos, puis dans le sien propre dans La Chambre de Vanda. Elle habite dans le sous-sol d&#8217;un de ces immeubles blancs presque cubiques, que l&#8217;on d\u00e9couvre en contre-plong\u00e9e, fa\u00e7on nouvelle de filmer chez Pedro Costa qui, le plus souvent, le fait frontalement, camera fixe saisissant l&#8217;immobilit\u00e9 d&#8217;un personnage perdu dans ses pens\u00e9es ou en attente de quelqu&#8217;un, ou son entr\u00e9e et sa sortie du cadre qui laisse au spectateur le loisir de s&#8217;impr\u00e9gner des lieux, de leur forme, de leur vide ou de leur encombrement. Chez Vanda, un grand lit occupe l&#8217;espace (comme dans La Chambre de Vanda), mais on ne la voit plus se droguer \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Elle se raconte volontiers \u00e0 son \u00ab p\u00e8re \u00bb, son r\u00e9cit est entrecoup\u00e9 de quintes de toux secouant son corps alourdi, elle revit, avec une telle vitalit\u00e9 que ses mots font images, les affres de son accouchement, l&#8217;indispensable m\u00e9thadone, l&#8217;importance de sa petite fille que l&#8217;on d\u00e9couvre fra\u00eeche et vive. Ventura \u00e9coute, quand il ne regarde pas la t\u00e9l\u00e9vision, qui, bien qu&#8217;invisible, a pris possession de l&#8217;espace sonore de la pi\u00e8ce. Ainsi vit Ventura qui ignore de combien d&#8217;enfants il est p\u00e8re. Il a pris un grand appartement pour les loger tous comme il le dit \u00e0 un de ses \u00ab fils \u00bb mal en point.<\/p>\n<p>En parlant des films de Pedro Costa, on fait souvent r\u00e9f\u00e9rence au travail d\u00e9pouill\u00e9 de Robert Bresson, de Jean-Marie Straub et Dani\u00e8le Huillet. C&#8217;est sans doute justifi\u00e9. Ce n&#8217;est un hasard si le cin\u00e9aste a r\u00e9alis\u00e9 pour \u00ab Cin\u00e9astes de notre temps \u00bb, un magnifique portrait du couple de cin\u00e9astes au travail, devenu \u0153uvre de m\u00e9moire depuis la disparition r\u00e9cente de Dani\u00e8le Huillet. Pedro Costa, par sa fa\u00e7on de filmer ses personnages et de reconstruire leur r\u00e9el, nous impr\u00e8gne de l&#8217;amour et du respect qu&#8217;il leur porte.   Luce Vigo<\/p>\n<p><strong> Surveillance <\/strong><\/p>\n<p><strong> La Vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck <\/strong><\/p>\n<p>En salles le 31 janvier<\/p>\n<p>Ce film captivant constitue un document accablant sur l&#8217;obsession s\u00e9curitaire qui a fait de la d\u00e9funte R\u00e9publique d\u00e9mocratique allemande une soci\u00e9t\u00e9 polici\u00e8re digne de l&#8217;Inquisition m\u00e9di\u00e9vale. L&#8217;instrument de cette soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9pressive \u00e9tait la Stasi, la S\u00e9curit\u00e9 d&#8217;Etat qui comptait plus de 100 000 agents et a prononc\u00e9 plus de 200 000 condamnations. L&#8217;un des op\u00e9rateurs de cette machinerie diabolique occupe la plupart du temps le devant de l&#8217;action : casque sur les oreilles, il enregistre chaque parole venue d&#8217;un appartement mis sur \u00e9coute apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 truff\u00e9 de micros, en l&#8217;occurrence celui d&#8217;un dramaturge soup\u00e7onn\u00e9 d&#8217;\u00eatre oppos\u00e9 au r\u00e9gime. En r\u00e9alit\u00e9, l&#8217;ordre de surveillance vient d&#8217;un responsable qui convoite l&#8217;\u00e9pouse du suspect et veut se d\u00e9barrasser du mari. Il y aura d&#8217;autres accommodements avec la morale : m\u00eame politique, ce qui prouvera que personne n&#8217;est totalement mauvais et que les agents de la Stasi, comme le montre le film, ont pu se r\u00e9ins\u00e9rer dans la soci\u00e9t\u00e9 normale apr\u00e8s la fin de la RDA. On peut appr\u00e9cier comme il convient le clin d&#8217;\u0153il du r\u00e9alisateur, trop jeune pour avoir connu la p\u00e9riode, qui fait lire par l&#8217;inquisiteur un ouvrage de Brecht saisi chez le suspect. Ce film est une sorte de docu-drame qui a tous les m\u00e9rites de la reconstitution documentaire la plus scrupuleuse et se nourrit d&#8217;un imaginaire qui n&#8217;est jamais tr\u00e8s loin du r\u00e9el. Le r\u00e9alisateur, Florian Henckel von Donnersmarck m\u00e9rite des compliments pour ce travail scrupuleux et honn\u00eate qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 couvert de multiples prix allemands et internationaux.   Marcel Martin<\/p>\n<p><strong> D\u00e9lires <\/strong><\/p>\n<p><strong> Bug de William Friedkin <\/strong>. En salles le 21 f\u00e9vrier<\/p>\n<p> William Friedkin, le r\u00e9alisateur <\/p>\n<p>de French Connection (1971) et de L&#8217;Exorciste (1973) : n\u00e9 en 1935 :, revient sur les \u00e9crans ce mois-ci. ?uvre d\u00e9rangeante travers\u00e9e par une violence inou\u00efe, Bug (qui, en anglais, signifie \u00ab insecte \u00bb) traque jusqu&#8217;au vertige les m\u00e9canismes du ph\u00e9nom\u00e8ne parano\u00efaque. C&#8217;est dans un motel perdu de l&#8217;Oklahoma o\u00f9 vit Agnes (Ashley Judd) que la liaison entre le moi et le monde explose. Le jour o\u00f9 Peter (Michael Shannon) vient prendre la place de son mari ultraviolent tout juste sorti de taule, la menace r\u00e9elle v\u00e9cue par cette femme battue se change en un ennemi int\u00e9rieur. \u00ab Je remarque des choses qui ne se voient pas \u00bb, r\u00e9p\u00e8te Peter, ancien soldat envoy\u00e9 dans le Golfe, qui dit avoir pris la fuite apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 cobaye d&#8217;exp\u00e9riences m\u00e9dicales et \u00eatre poursuivi par le gouvernement am\u00e9ricain et la CIA. La folie ronge tout progressivement, comblant les failles, contaminant l&#8217;esprit d&#8217;Agnes dont l&#8217;enfant a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9 dix ans auparavant. Les deux \u00eatres se barricadent et s&#8217;automutilent pour repousser l&#8217;attaque de ces minuscules insectes invisibles, les aphides. Mis\u00e8re humaine (\u00ab Je pr\u00e9f\u00e8re parler d&#8217;insectes avec toi que de rien avec personne \u00bb), inqui\u00e9tude suscit\u00e9e par le d\u00e9lire s\u00e9curitaire et les amalgames en tout genre (\u00ab machines \u00bb, \u00ab m\u00e9canismes \u00bb, technologie, information, produits chimiques, \u00e9pid\u00e9mies), Bug radiographie le cerveau d&#8217;une Am\u00e9rique en proie au d\u00e9lire.   Juliette Cerf<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Cap-Verdiens de Lisbonne suivis par Pedro Costa, anciens Stasi \u00e0 Berlin dans le docu-drame de Florian Henckel von Donnersmarck, marginaux parano\u00efaques de l&#8217;Oklahoma vus par William Friedkin : trois cin\u00e9astes se penchent sur le manque de liens sociaux et affectifs dans des soci\u00e9t\u00e9s en d\u00e9gringolade. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-2687","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2687","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2687"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2687\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2687"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2687"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2687"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}