{"id":2669,"date":"2007-01-01T00:00:00","date_gmt":"2006-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/rennes-genes-le-politique-au2669\/"},"modified":"2007-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-12-31T23:00:00","slug":"rennes-genes-le-politique-au2669","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2669","title":{"rendered":"Rennes, G\u00eanes, le politique au th\u00e9\u00e2tre"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Deux spectacles du beau festival Mettre en sc\u00e8ne (1), \u00e0 Rennes, en tourn\u00e9e prochaine, l&#8217;un de Rodrigo Garcia, l&#8217;autre de Fausto Paravidino\/Stanislas Nordey : deux modes de tension entre th\u00e9\u00e2tre et engagement. Deux usages du texte th\u00e9orique au th\u00e9\u00e2tre. <\/p>\n<p><strong> AGIT&#8217;PROP ET CONSOMMATION <\/strong><\/p>\n<p> Rodrigo Garcia, Argentin vivant en Espagne depuis 1986, est connu des sc\u00e8nes europ\u00e9ennes pour des spectacles-performances, dont on souligne \u00e0 loisir l&#8217;iconoclastie, toujours mettant en cause une sorte de posture bourgeoise d&#8217;acceptation du capitalisme et de son ordre social. Il fait partie de ces artistes qui \u00e9crivent et mettent en sc\u00e8ne leurs propres textes. Son premier spectacle en France avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1999 \u00e0 Rennes. Cette ann\u00e9e il montrait Et dispersez mes cendres \u00e0 Eurodisney au m\u00eame festival, Mettre en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>C&#8217;est un travail d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment agressif qui juxtapose un certain nombre de s\u00e9quences, toutes jouant sur les deux tabous constitutifs du th\u00e9\u00e2tre, et tout particuli\u00e8rement de la performance, le sexe et la mort. On ne baise pas sur sc\u00e8ne, et on ne tue pas, et Dispersez&#8230; flirte tout le temps avec ces limites-l\u00e0. Deux sc\u00e8nes : un des trois com\u00e9diens-perfomeurs manque de noyer des souris dans un aquarium ; deux com\u00e9diens commencent de baiser sur sc\u00e8ne, l&#8217;homme essayant de se masturber, sc\u00e8ne assez violente. Autre s\u00e9quence, qui elle aussi, de fa\u00e7on peut-\u00eatre plus int\u00e9ressante, travaille sur cette id\u00e9e d&#8217;un irr\u00e9m\u00e9diable qui aurait lieu sur sc\u00e8ne, d&#8217;un non-jeu de l&#8217;ordre du r\u00e9el : les deux hommes tondent une jeune femme. Le premier coupe le gros de la chevelure aux ciseaux, le second la passe \u00e0 la tondeuse \u00e9lectrique, le tout dans une sorte de d\u00e9sinvolture et de non-rituel, cens\u00e9 renforcer l&#8217;effet de violence de la sc\u00e8ne. La question qui se pose est : \u00e0 quoi cela force-t-il \u00e0 penser ? Que sert cette humeur belliqueuse (l&#8217;adjectif en italique est de Garcia) ?<\/p>\n<p>Il ne suffit pas de dire qu&#8217;un spectacle est provoquant, tout d\u00e9pend de ce que la transgression transgresse et dans quel sens. Toutes ces s\u00e9quences sont accompagn\u00e9es d&#8217;un texte, de Garcia, projet\u00e9 traduit, parfois dit, sur un \u00e9cran g\u00e9ant au fond de la salle Gabily de la Plaine de Baud o\u00f9 le spectacle avait lieu. Loin de nous l&#8217;id\u00e9e de dire que \u00e7a ne dit rien, au contraire, \u00e7a dit des choses, dont trois particuli\u00e8rement saillantes. Tout d&#8217;abord, l&#8217;exaltation de la vie intense, la n\u00e9cessit\u00e9 de revenir \u00e0 une vie \u00ab par \u00e0-coups \u00bb, pour sortir de la banalit\u00e9 du quotidien, de la fadeur de l&#8217;exp\u00e9rience commune. La fin du spectacle est significative : la com\u00e9dienne a \u00e9t\u00e9 film\u00e9e pendant un vol plan\u00e9, m\u00e9taphore de ce qu&#8217;il r\u00e9clame d&#8217;un rapport \u00e0 la vie r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le risque. Qu&#8217;il ait lu Bernard Stiegler (2 ) ou pas, r\u00e9f\u00e9rence heidegerienne \u00e0 l&#8217;appui, il d\u00e9veloppe cette id\u00e9e, r\u00e9currente dans ses spectacles, de l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;un troupeau de fourmis par la massification de l&#8217;exp\u00e9rience subjective n\u00e9e du capitalisme. Pour sortir de cet \u00e9tat, il faudrait s&#8217;\u00e9lever, d&#8217;o\u00f9 l&#8217;image, par une vie courageuse, \u00ab ces instants r\u00e9clamaient de l&#8217;audace mais personne n&#8217;avait les couilles pour \u00e7a \u00bb.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me th\u00e9matique, la revendication d&#8217;un renouvellement du rapport \u00e0 la nature. Le texte contient deux s\u00e9quences, sur un lac puis une for\u00eat, par opposition \u00e0 l&#8217;univers communicationnel d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 de la consommation, des magasins, de la ville. A nouveau ce motif de l&#8217;air : le lac, que le locuteur contemple dans toute sa majest\u00e9 d&#8217;avion, a \u00e9t\u00e9 en fait colonis\u00e9 par les activit\u00e9s humaines de loisirs : motif tout nietzsch\u00e9en de la descente. Tout cela lui para\u00eet odieux et d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, le rapport \u00e0 la nature devant \u00eatre plus pur, moins utilitariste. On devrait prendre le temps de s&#8217;asseoir sur une souche en plein bois plut\u00f4t que d&#8217;aller faire du shopping, etc. On le voit, l&#8217;anti-consum\u00e9risme grosse louche recouvre un investissement r\u00e9actionnaire new-age, une grincherie assez d\u00e9sordonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me th\u00e8me, la crise du sens et de la politique : nous serions dans la perte du langage (la boulang\u00e8re r\u00e9p\u00e9terait les milliers de fois dans sa vie les m\u00eames mots, les vidant ainsi de leur substance). \u00ab Sauf qu&#8217;en d\u00e9mocratie, ce genre de citoyens ont le droit de vote \u00bb, dit-il. A quoi s&#8217;ajoute, comme il se doit, une mini-diatribe \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de \u00ab ces inutiles qui nous gouvernent \u00bb. Un brin poujadiste, la ronchonnade, donc.<\/p>\n<p>Ainsi, tout un discours d\u00e9cadentiste et moralisant, truff\u00e9 de motifs protofascistes, qui, entre vie virile, retour \u00e0 la vraie nature, misanthropie, h\u00e2te d&#8217;en d\u00e9coudre, rel\u00e8ve d&#8217;une rh\u00e9torique qui n&#8217;est pas sans rappeler les motifs de l&#8217;extr\u00eame droite europ\u00e9enne des ann\u00e9es 1920, dans la veine amertume-de-l&#8217;ancien-combattant-d\u00e9phas\u00e9 version g\u00e9n\u00e9ration perdue r\u00e9clamant son champ de bataille, o\u00f9 l&#8217;envie d&#8217;aller au front prend le pas sur le sens du combat. Finalement, un message clos sur lui-m\u00eame, assez naus\u00e9abond et peu \u00e9clairci. Avec cet \u00e9cueil rebattu qu&#8217;\u00e0 \u00eatre le poil \u00e0 gratter de la bourgeoisie de gauche, on en devient son plus efficace lubrifiant.<\/p>\n<p><strong> TRAG\u00c9DIE ET POLICE D&#8217;\u00c9TAT <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est exactement le contraire de ce qui se passe avec le travail qu&#8217;ont fait Stanistas Nordey et les \u00e9l\u00e8ves du Th\u00e9\u00e2tre national de Bretagne sur les pi\u00e8ces de Fausto Paravidino, jeune auteur italien n\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 : deux premi\u00e8res pi\u00e8ces li\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9pisode du sommet et du contre-sommet du G8 \u00e0 G\u00eanes en 2001 (G\u00eanes 01 et Peanuts, \u00e9dit\u00e9s en fran\u00e7ais \u00e0 L&#8217;Arche). G\u00eanes 01 est, pourrait-on dire, l&#8217;envers du Garcia, et le festival a eu l&#8217;intelligence de programmer la m\u00eame semaine ces deux travaux, aux textes plus th\u00e9oriques que fictionnels, et qui, de points de d\u00e9part comparables : un constat de crise, une indignation, un souci de vigilance politique :, conduisent \u00e0 des choses diam\u00e9tralement oppos\u00e9es, \u00e0 la fois dans la forme th\u00e9\u00e2trale et la posture, militante chez Paravidino, guerri\u00e8re chez Garcia.<\/p>\n<p>Ce qui est tr\u00e8s beau d&#8217;abord dans ce travail de Nordey, et qui appara\u00eet \u00e0 chaque fois que l&#8217;on ose se confronter aux coordonn\u00e9es primordiales du th\u00e9\u00e2tre : un plateau nu avec des acteurs : c&#8217;est l&#8217;exp\u00e9rience de la puissance de ce dispositif th\u00e9\u00e2tral, la puissance du th\u00e9\u00e2tre m\u00eame. Ce n&#8217;est pas un truisme, c&#8217;est une apparition forte, qui renouvelle son \u00e9vidence \u00e0 chaque fois (o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre ne se contente pas d&#8217;invoquer la vie forte, mais o\u00f9 il s&#8217;y risque). Ici : un immense tr\u00e9teau et cinq com\u00e9diens, deux en blanc, trois en bleu, les premiers ouvrent et ferment le spectacle, les seconds portent le corps du texte. Ce dessin th\u00e9\u00e2tral \u00e9pur\u00e9 s&#8217;inscrit dans la perspective du prologue de la pi\u00e8ce de Paravidino qui est celle de la trag\u00e9die.<\/p>\n<p>Trag\u00e9die dans le sens le plus ancien d&#8217;exercice critique et de mise en commun des questions politiques fondamentales, puisqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une enqu\u00eate, avec des personnages qui rel\u00e8vent du ch\u0153ur tragique, et une intrigue, le drame de la polis, dans tous les sons du terme, de la cit\u00e9 et de la violence de l&#8217;Etat. Investigation sur les \u00e9v\u00e9nements du contre-sommet du G8, qui commence par les fondements g\u00e9opolitiques et \u00e9conomiques du G8, les principes d&#8217;existence du contre-sommet et de la n\u00e9buleuse qui l&#8217;incarne ; qui se poursuit par le r\u00e9cit des \u00e9v\u00e9nements de rue avec, en \u00e9picentre, la mort de Carlo Giuliani ; et qui s&#8217;ach\u00e8ve avec la r\u00e9pression-perquisition et le tabassage de l&#8217;\u00e9cole Dias, et la d\u00e9tention et les tortures de 600 militants \u00e0 la prison de Bolzanetto. Le tout \u00e9tant structur\u00e9 en actes, de fa\u00e7on tout \u00e0 fait classique.<\/p>\n<p>Heiner M\u00fcller disait que le plus bel art \u00e9tait le plus d\u00e9mocratique, celui que tout le monde pouvait pratiquer ; cette \u00ab \u00e9tude dramatique \u00bb en serait une forme, \u00e9l\u00e9gante et serr\u00e9e. Car la seconde tr\u00e8s belle chose est la posture politique du texte, absolument partisan : il ne joue pas une fausse neutralit\u00e9, c&#8217;est explicitement du c\u00f4t\u00e9 du contre-sommet : et dans le m\u00eame temps ouvert. Il pose une probl\u00e9matique, celle du \u00ab pourquoi ? \u00bb, qui conclut la pi\u00e8ce : pourquoi la r\u00e9pression polici\u00e8re ? la terreur d&#8217;Etat ? Question qui appelle moins une r\u00e9ponse qu&#8217;un positionnement, ce n&#8217;est pas une question savante, c&#8217;est un regard. Or cette fa\u00e7on de situer le th\u00e9\u00e2tre par rapport au politique est beaucoup plus f\u00e9conde que ne le fait le spectacle de Garcia, qui, \u00e0 partir d&#8217;un constat assez flou et rebattu sur les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res du capitalisme, \u00e9nonce un code de conduite morale tout \u00e0 fait verrouill\u00e9 (et douteux), alors que le texte de Paravidino et le travail de Nordey \u00e9tablissent la topographie extr\u00eamement pr\u00e9cise d&#8217;un drame pour arriver \u00e0 une probl\u00e9matique valide aujourd&#8217;hui. Qui pose, par exemple, la question des lois Perben I <\/p>\n<p>et II, des constructions de prison \u00e0 tour de bras en France, de la r\u00e9pression des lyc\u00e9ens manifestant l&#8217;an pass\u00e9 contre le CPE, des fichiers policiers en efflorescence totale. Qui pose r\u00e9ellement toute la question des rapports entre l&#8217;individu et le pouvoir.   D.S.<\/p>\n<p>(1) Le festival \u00ab Mettre en sc\u00e8ne \u00bb a eu lieu en novembre dernier \u00e0 Rennes.<\/p>\n<p>(2) Bernard Stiegler, philosophe, analyse l&#8217;influence du capitalisme sur la formation des individus. Auteur notamment de l&#8217;ouvrage De la mis\u00e8re symbolique, \u00e9ditions Galil\u00e9e. Dernier ouvrage publi\u00e9 : La t\u00e9l\u00e9cratie contre la d\u00e9mocratie. Lettre ouverte aux repr\u00e9sentants politiques, Flammarion, novembre 2006.<\/p>\n<p><strong> Vu\/A voir <\/strong><\/p>\n<p>Esparcid mis cenizas en Eurodisney (Et dispersez mes cendres \u00e0 Eurodisney), texte et mise en sc\u00e8ne de Rodrigo Garcia, Rennes, novembre 2006<\/p>\n<p>G\u00eanes 01, Peanuts, de Fausto Paravidino, mise en sc\u00e8ne de Stanislas Nordey, Rennes, novembre 2006, Paris, Th\u00e9\u00e2tre Ouvert, d\u00e9cembre 2006<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Deux spectacles du beau festival Mettre en sc\u00e8ne (1), \u00e0 Rennes, en tourn\u00e9e prochaine, l&#8217;un de Rodrigo Garcia, l&#8217;autre de Fausto Paravidino\/Stanislas Nordey : deux modes de tension entre th\u00e9\u00e2tre et engagement. 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