{"id":2666,"date":"2007-01-01T00:00:00","date_gmt":"2006-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-succes-de-la-philosophie-boulot2666\/"},"modified":"2007-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-12-31T23:00:00","slug":"le-succes-de-la-philosophie-boulot2666","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2666","title":{"rendered":"Le succ\u00e8s de la philosophie : boulot dodo philo"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Philo pour enfants, philo audio, philo t\u00e9l\u00e9, philo caf\u00e9, universit\u00e9 populaire : l&#8217;engouement pour la philosophie est incontestable. Quel r\u00f4le joue-t-elle dans la cit\u00e9 du XXIe si\u00e8cle ? Rencontre avec Genevi\u00e8ve Fraisse, Fran\u00e7ois Cusset, Eric Hazan et Alexandre Lacroix. <\/p>\n<p>Alexandre Lacroix , r\u00e9dacteur en chef de Philosophie Magazine, lanc\u00e9 au printemps 2006. Auteur de plusieurs romans et esssais, il enseigne la litt\u00e9rature \u00e0 l&#8217;Institut d&#8217;\u00e9tudes politiques  de Paris.<\/p>\n<p>Eric Hazan, \u00e9diteur \u00e0 la Fabrique et \u00e9crivain, auteur notamment de LQR, la propagande du quotidien et de Notes sur l&#8217;Occupation. Il \u00e9dite des livres de philosophes comme Jacques Ranci\u00e8re, Alain Brossat ou Bernard Aspe. <\/p>\n<p>Fran\u00e7ois  Cusset, historien des id\u00e9es, vient de publier aux \u00e9ditions la D\u00e9couverte La d\u00e9cennie. Le grand cauchemar des ann\u00e9es 1980. Ce livre passe au vitriol le paysage intellectuel fran\u00e7ais, moraliste et consensuel, au service de l&#8217;ordre \u00e9tabli, s&#8217;arr\u00eatant sur le moment de son basculement.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve Fraisse, philosophe et historienne de la pens\u00e9e f\u00e9ministe, a publi\u00e9 un livre de philosophie destin\u00e9 aux adolescents, Le M\u00e9lange des sexes, dans la nouvelle collection de Gallimard, \u00ab Chouette penser ! \u00bb. A para\u00eetre au Seuil en janvier, son essai Du consentement.<\/p>\n<p><strong> Les caf\u00e9s philo et l&#8217;universit\u00e9 populaire de Michel Onfray ont essaim\u00e9. On assiste aujourd&#8217;hui \u00e0 l&#8217;\u00e9closion de nombreuses collections de philosophie pour les enfants et au succ\u00e8s d&#8217;un nouveau magazine grand public, Philosophie Magazine. Comment analysez-vous ce ph\u00e9nom\u00e8ne ? <\/strong><\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. Il a deux lectures. L&#8217;une, purement \u00e9conomique : l&#8217;\u00e9dition est une industrie \u00e0 marge tr\u00e8s faible, pr\u00eate \u00e0 se jeter sur tous les cr\u00e9neaux juteux. Les essais philosophiques \u00e9tant devenus, depuis vingt ans, un nouveau type de best-seller, il y a eu d\u00e9clinaison de tout un tas de produits d\u00e9riv\u00e9s : philo pour enfants, philo audio, philo t\u00e9l\u00e9, philo caf\u00e9&#8230; Cette lecture n&#8217;est pas antagonique avec une autre, plus th\u00e9orique : la philosophie, telle qu&#8217;elle nous est pr\u00e9sent\u00e9e dans ce cadre-l\u00e0, est une th\u00e9rapeutique de la signification, un \u00ab faire-sens \u00bb proche des techniques d&#8217;\u00e9panouissement personnel qui se d\u00e9veloppent avec succ\u00e8s aux Etats-Unis. Ce qu&#8217;on appelle alors \u00ab philosophie \u00bb vise \u00e0 offrir le confort du signifiant, \u00e0 la fois une organisation des concepts et quelques mod\u00e8les existentiels. Ce genre de recherche philosophique d&#8217;\u00e9panouissement personnel ne pose la question du collectif qu&#8217;\u00e0 partir du sujet individuel malheureux\/\u00e9panoui. Un psychologisme qui produit surtout du consentement \u00e0 l&#8217;ordre \u00e9tabli et incite bien peu \u00e0 se singulariser.<\/p>\n<p>Alexandre Lacroix. Il est abusif de plaquer l&#8217;\u00e9tiquette technique de d\u00e9veloppement personnel sur l&#8217;ensemble de la mode de la philosophie. Elle vaut pour quelques auteurs de best-sellers qui peuvent se compter sur les doigts d&#8217;une main. L&#8217;engouement pour les universit\u00e9s populaires, les conf\u00e9rences de vulgarisation de philosophie et les collections pour enfants recouvrent des contenus tr\u00e8s vari\u00e9s. Par ailleurs, la philosophie b\u00e9n\u00e9ficie d&#8217;une grande estime dans le public. Tr\u00e8s sensible \u00e0 tous les produits d\u00e9riv\u00e9s abusifs, il a une exigence de difficult\u00e9, voire d&#8217;herm\u00e9tisme vis-\u00e0-vis de cette discipline. Lorsque, pensant r\u00e9pondre \u00e0 une attente du lectorat, nous avons mis l&#8217;accent sur des aspects existentiels dans le num\u00e9ro z\u00e9ro de Philosophie Magazine, le test a \u00e9t\u00e9 catastrophique. Tout ce qui \u00e9tait assimilable \u00e0 de la psychologie a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 avec une violence incroyable. A mes yeux, la rencontre entre la philosophie et le public s&#8217;explique par un double mouvement : d&#8217;une part, celui du public vers des questions qui d\u00e9passent le moi et l&#8217;exp\u00e9rience subjective et, d&#8217;autre part, celui de la philosophie vers ce qui concerne le si\u00e8cle et la fluctuation des conjonctures. Aujourd&#8217;hui, les philosophes travaillent sur des faits divers, des ph\u00e9nom\u00e8nes de soci\u00e9t\u00e9, ils ont m\u00eame pris l&#8217;habitude de citer dans leurs ouvrages, \u00e0 l&#8217;instar de Slavoj Zizek, des films hollywoodiens. Quant au public, le 11 Septembre a fait jaillir chez lui des questions collectives face auxquelles il est totalement d\u00e9sempar\u00e9, des pr\u00e9occupations g\u00e9opolitiques, \u00e9cologiques ou sociales sur la marche du monde. Ce besoin de philosophie n&#8217;\u00e9mane pas du d\u00e9sir d&#8217;\u00eatre flatt\u00e9 dans ses convictions, mais d&#8217;une v\u00e9ritable inqui\u00e9tude. Or, contrairement \u00e0 la psychologie, la philosophie permet une saisie conceptuelle des ph\u00e9nom\u00e8nes complexes qui n&#8217;appartiennent pas au moi, mais au monde.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. La philosophie a toujours \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e, en particulier en France, s\u00e9par\u00e9ment des autres formes de pens\u00e9e. Au regard des anthologies et des cursus universitaires du m\u00eame nom, la philosophie politique est, par exemple, une d\u00e9marche qui isole la politique pour en faire une sph\u00e8re id\u00e9ale, intemporelle, anhistorique. Le d\u00e9go\u00fbt de voir cette discipline souill\u00e9e par des pratiques psychologiques, sociologiques, litt\u00e9raires et artistiques contribue \u00e0 la sacraliser. Cens\u00e9e embrasser l&#8217;ensemble des champs existants dans leurs contradictions, leurs conflits, leur technicit\u00e9, elle devient un discours de substitution rassurant auquel tout le monde aurait d&#8217;un coup miraculeusement acc\u00e8s.<\/p>\n<p>Eric Hazan. Cet engouement est premi\u00e8rement une affaire financi\u00e8re. Deleuze disait des nouveaux philosophes des ann\u00e9es 1970 qu&#8217;ils avaient invent\u00e9 le marketing en philosophie. Cette d\u00e9couverte ne s&#8217;est pas perdue en route. Pascal Bruckner ou Bernard-Henri L\u00e9vy, ex-nouveaux philosophes toujours en activit\u00e9, continuent de pratiquer l&#8217;autopromotion. La deuxi\u00e8me op\u00e9ration : c&#8217;est un fusil \u00e0 deux coups : est d&#8217;ordre moral. Les discours de Luc Ferry et Alain Renaut autour de la pens\u00e9e 1968 pr\u00f4nent un retour, au fond n\u00e9o-p\u00e9tainiste, \u00e0 l&#8217;autorit\u00e9. Il existe aussi une version \u00ab de gauche \u00bb de la philosophie pour grandes surfaces : Michel Onfray, par exemple, qui se d\u00e9finit comme nietzsch\u00e9en de gauche, ce qui est pour le moins singulier.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. A c\u00f4t\u00e9 de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, il existe aussi une philosophie qui, elle, a cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre un discours totalisant. Connect\u00e9e \u00e0 d&#8217;autres pratiques (militantes, artistiques, p\u00e9dagogiques), elle participe \u00e0 la pens\u00e9e critique. L&#8217;adjectif \u00ab critique \u00bb ne renvoie pas ici \u00e0 l&#8217;id\u00e9e de \u00ab protestation \u00bb mais \u00e0 la d\u00e9finition kantienne de la philosophie, reprise par Foucault, comme analyse du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve Fraisse. Cette d\u00e9marche m&#8217;int\u00e9resse plus que la recherche du comment bien vivre. La pratique, j&#8217;entends la pratique qu&#8217;elle soit d&#8217;action ou de r\u00e9flexion, consiste \u00e0 identifier un objet philosophique. Philosopher, c&#8217;est mettre des mots sur un probl\u00e8me, des mots que nous n&#8217;avons pas au moment o\u00f9 le probl\u00e8me survient. Par ailleurs, je ne peux pas, comme Fran\u00e7ois Cusset, passer l&#8217;institution et les ann\u00e9es 1980 au rouleau compresseur. Cette p\u00e9riode \u00e9tait aussi offensive, pas seulement promotionnelle. Enfin, concernant l&#8217;histoire de la mode, je prendrais comme contre-exemple le lancement du Coll\u00e8ge international de philosophie dans les ann\u00e9es 1980 qui croisait la philosophie \u00e0 d&#8217;autres champs du savoir, en m\u00ealant les acteurs, sans hi\u00e9rarchie institutionnelle. Cette initiative exprimait une passion philosophique d&#8217;une autre nature que le ph\u00e9nom\u00e8ne marketing \u00e9voqu\u00e9 jusqu&#8217;ici.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. Ma vision n&#8217;est pas monolithique. Simplement, il existe des diff\u00e9rences d&#8217;\u00e9chelle qui ne permettent pas de parler d&#8217;autre chose que d&#8217;enclaves critiques dispers\u00e9es. En face, le philosophe m\u00e9diatique producteur de consensus, l&#8217;intellectuel organique de l&#8217;ordre dominant, nous fait trois chantages : au r\u00e9el, au sens, au mal. D&#8217;abord, il faudrait s&#8217;en tenir au r\u00e9el, \u00e0 ce qui est possible. Attention aux doux r\u00eaveurs, ce seraient des irresponsables. Ensuite, il faudrait produire du sens et surtout pas du myst\u00e8re, de la question, de l&#8217;opacit\u00e9. Enfin, tout d\u00e9bat th\u00e9orique est porteur d&#8217;une moralisation sur un mode impr\u00e9cateur jud\u00e9o-chr\u00e9tien qui oblige \u00e0 prendre parti avant m\u00eame d&#8217;avoir analys\u00e9 le probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve Fraisse. Ce point-l\u00e0 est tr\u00e8s important. Sur la question des sexes, nous sommes assign\u00e9s \u00e0 l&#8217;opinion, somm\u00e9s de dire si nous sommes pour ou contre la diff\u00e9rence, la prostitution, etc. Il est tr\u00e8s difficile d&#8217;\u00e9chapper \u00e0 l&#8217;injonction, de revendiquer le droit \u00e0 prendre le temps de la r\u00e9flexion, plus encore de donner les conditions de possibilit\u00e9 de penser la question, sans pour autant suspendre le jugement et l&#8217;action. L&#8217;opinion et la pens\u00e9e, ce n&#8217;est pas la m\u00eame chose.<\/p>\n<p><strong> Ce philosophe anim\u00e9 du souci d&#8217;identifier les probl\u00e8mes ne trouve-t-il donc jamais sa place dans le d\u00e9bat public ? <\/strong><\/p>\n<p>Eric Hazan. Dans le d\u00e9bat public, la r\u00e9ponse est non. A la t\u00e9l\u00e9, n&#8217;en parlons pas, \u00e0 la radio, c&#8217;est exceptionnel, quant \u00e0 la presse \u00e9crite, elle est verrouill\u00e9e. Les opinions non conformistes et les livres de philosophie qui les expriment ne sont jamais recens\u00e9s, m\u00eame pour \u00eatre critiqu\u00e9s. Les journaux font le silence sur ces ouvrages.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. A partir des ann\u00e9es 1980, un certain nombre de concepts, d&#8217;objets de d\u00e9bat et d&#8217;auteurs ont \u00e9t\u00e9 concr\u00e8tement \u00e9vacu\u00e9s du d\u00e9bat public. Aujourd&#8217;hui, on voit de nouveau \u00e9merger des formes de contre-culture intellectuelle, des r\u00e9seaux de prescription, de lectures et de travail conceptuel parall\u00e8les, notamment \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de quelques enclaves universitaires. Cette \u00e9mergence est li\u00e9e \u00e0 la fois \u00e0 des raisons techniques, comme Internet, et \u00e0 la richesse de la production critique. Dans un journal qui joue exactement le r\u00f4le qui vient d&#8217;\u00eatre d\u00e9crit, il reste parfois un journaliste qui continue \u00e0 faire de la place \u00e0 des auteurs int\u00e9ressants.<\/p>\n<p>Eric Hazan. Il faut aussi rendre hommage \u00e0 une s\u00e9rie de librairies ind\u00e9pendantes. Si ces lieux-l\u00e0 plongent, la pens\u00e9e critique ne sera plus visible.<\/p>\n<p><strong> Des lieux comme l&#8217;universit\u00e9 populaire de Michel Onfray pr\u00e9tendent \u00e9largir l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la philosophie. Que pensez-vous de la vulgarisation ? <\/strong><\/p>\n<p>Alexandre Lacroix. Je trouve ridicule la diabolisation d&#8217;Onfray et de son succ\u00e8s. La France est un des seuls pays au monde o\u00f9 des livres de philosophie deviennent des best-sellers. Que 250 000 personnes, parce qu&#8217;elles ne savent pas quoi acheter, se tournent vers le philosophe le plus m\u00e9diatique du moment et se mettent \u00e0 lire des r\u00e9flexions sur la religion, je trouve cela positif. Ces lecteurs ne sont pas victimes d&#8217;un projet marketing. Ils ont une demande, une attente vis-\u00e0-vis de la philosophie. Et les intellectuels ont le devoir de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la fa\u00e7on d&#8217;inscrire leur parole dans l&#8217;espace public. Il existe une place pour la vulgarisation de qualit\u00e9. Que ceux qui travaillent sur des sujets plus pointus que Michel Onfray transmettent leur savoir !<\/p>\n<p>Eric Hazan. Je suis tout \u00e0 fait partisan de la vulgarisation de qualit\u00e9, m\u00eame si je lui pr\u00e9f\u00e8re le terme \u00ab divulgation \u00bb. Mais les livres de Luc Ferry ou de Michel Onfray ne rel\u00e8vent pas de la divulgation, ce sont des trompe-l&#8217;\u0153il. J&#8217;essaie de porter \u00e0 la connaissance du public des livres de philosophie. Il arrive que ces livres aient un certain retentissement mais comme leur parution n&#8217;est pas coupl\u00e9e \u00e0 des op\u00e9rations m\u00e9dia-marketing, on n&#8217;arrive jamais \u00e0 de tels chiffres.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve Fraisse. La vulgarisation pose la question de la verticalit\u00e9. Or, il faut travailler en horizontalit\u00e9, surtout \u00e9viter les hi\u00e9rarchies. En ce sens, j&#8217;emploierais le mot \u00ab circulation \u00bb plut\u00f4t que \u00ab divulgation \u00bb. Quel que soit le lieu o\u00f9 je me trouve et le support qu&#8217;on me donne, je dois pouvoir mettre en \u00e9quivalence les contenus, les formes du contenu et ceux \u00e0 qui je m&#8217;adresse, savants ou militants, jeunesse, soci\u00e9t\u00e9 civile.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. Je me demande si la dichotomie entre philosophie \u00e9litiste et vulgaris\u00e9e, difficile d&#8217;acc\u00e8s et populaire, est pertinente. Il serait plus juste de distinguer, comme Deleuze, les gros concepts des petits, le \u00ab molaire \u00bb du \u00ab mol\u00e9culaire \u00bb. La philosophie totalisante ne cesse d&#8217;envoyer des majuscules \u00e0 la figure. Les essayistes m\u00e9diatiques, de gauche ou de droite, parlent de Libert\u00e9, de D\u00e9mocratie, d&#8217;Islam&#8230; En France, nous avons le mythe de l&#8217;intellectuel litt\u00e9raire total et totalisant. Nous sommes le seul pays \u00e0 avoir un Sartre ou un Zola. Cette tendance consiste \u00e0 penser que le gros concept, celui qui est le plus synth\u00e9tique et le plus englobant, est aussi le plus juste. Il existe une g\u00e9n\u00e9ration th\u00e9orique et philosophique qui nous a appris qu&#8217;il fallait se d\u00e9barrasser de cet \u00e9cran de fum\u00e9e pour revenir \u00e0 des probl\u00e8mes sp\u00e9cifiques. D\u00e8s qu&#8217;elle est totalisante, la philosophie est incapacitante. Pour penser la possibilit\u00e9 d&#8217;un changement, il faut revenir \u00e0 des concepts sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p>Eric Hazan. Ce ne sont pas n&#8217;importe quelles majuscules ! Elles convergent vers l&#8217;acceptation. Pourquoi se fatiguer ? Pourquoi se r\u00e9volter ? Pourquoi se remuer alors que c&#8217;est si simple, le bonheur. Restez donc tranquille&#8230; Cette philosophie pourrait \u00eatre rang\u00e9e au rayon \u00ab Vie pratique \u00bb. A c\u00f4t\u00e9 de \u00ab La sant\u00e9 par les plantes \u00bb, on trouverait \u00ab Le bonheur par la philosophie \u00bb.<\/p>\n<p>Alexandre Lacroix. Il existe une grande tradition de la vulgarisation en astrophysique ou en science en g\u00e9n\u00e9ral. Ce n&#8217;est pas le cas pour la philosophie. Dans ma pratique, je me demande jusqu&#8217;o\u00f9 aller. Bertrand Russell pr\u00e9sente de fa\u00e7on amusante le risque qu&#8217;il y a \u00e0 trop vouloir vulgariser. Apr\u00e8s avoir traduit en deux pages la Ph\u00e9nom\u00e9nologie de Hegel, il montre qu&#8217;expliqu\u00e9es en langage simple, ses th\u00e9ories s&#8217;effondrent. Peut-on faire de la bonne philosophie dans un langage simple ?<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. Il faut \u00e9viter les termes faussement simples. \u00ab Libert\u00e9 \u00bb est un mot infiniment plus complexe que certains mots techniques. Personne ne le d\u00e9finit, il est donn\u00e9 comme une \u00e9vidence.<\/p>\n<p><strong> Diane Scott. La question est peut-\u00eatre moins de savoir comment faire de la bonne philosophie que ce qu&#8217;on en fait, quel est son usage&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Eric Hazan. Il existe une branche en philosophie qui vise \u00e0 clarifier des d\u00e9bats et une autre, oppos\u00e9e, qui vise au consensus. Celle-ci repose sur une id\u00e9e voulant que nous vivions tous dans une grande cit\u00e9 unie, qui remonte au IVe si\u00e8cle avant J\u00e9sus Christ.<\/p>\n<p><strong> Diane Scott. Les sagesses antiques sont d&#8217;ailleurs aujourd&#8217;hui \u00e0 l&#8217;honneur de fa\u00e7on assez r\u00e9actionnaire&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Alexandre Lacroix. Quel philosophe de l&#8217;Antiquit\u00e9 consensuel pouvez-vous citer ?<\/p>\n<p>Eric Hazan. Aristote. Il travaille \u00e0 gommer la division profonde de la cit\u00e9 antique. C&#8217;est un des premiers philosophes globalisants. Ce n&#8217;est pas pour rien que le Moyen Age : \u00e9poque \u00e0 tendance fortement globalisante : l&#8217;a mont\u00e9 en \u00e9pingle et que la Renaissance a cherch\u00e9 par tous les moyens \u00e0 s&#8217;en d\u00e9faire. Cette philosophie du consensus rev\u00eat quantit\u00e9 de masques diff\u00e9rents : elle trouve sa traduction contemporaine aussi bien dans le n\u00e9o-kantisme de Luc Ferry que dans le mat\u00e9rialisme de Michel Onfray.<\/p>\n<p>Alexandre Lacroix. Aristote est un esprit encyclop\u00e9dique, et sa r\u00e9flexion sur la d\u00e9mocratie, et le risque de la voir se transformer en d\u00e9magogie, est toujours vivace.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Cusset. La bonne nouvelle, c&#8217;est qu&#8217;en marge du succ\u00e8s commercial de certains auteurs consensuels, revient depuis dix \u00e0 quinze ans, apr\u00e8s une longue parenth\u00e8se, un rapport d&#8217;usage au texte philosophique. Au lieu d&#8217;en avoir peur comme d&#8217;un texte sacr\u00e9 dont on se doit de faire l&#8217;ex\u00e9g\u00e8se \u00e0 l&#8217;infini, il est utilis\u00e9 pour \u00e9clairer des probl\u00e8mes rencontr\u00e9s dans un champ donn\u00e9. Les philosophes ne sont pas les seuls \u00e0 y recourir. Quand des militants f\u00e9ministes ou homosexuels s&#8217;emparent de Hegel ou de Spinoza pour \u00e9clairer un probl\u00e8me qui est le leur en France, aujourd&#8217;hui, nous nous trouvons dans un rapport d&#8217;usage sym\u00e9triquement inverse du rapport qui produit du consentement \u00e0 l&#8217;ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve Fraisse, la question du consentement est au c\u0153ur d&#8217;un livre que vous avez \u00e9crit, \u00e0 para\u00eetre ce mois-ci. Vous y interrogez ce mot pour en \u00e9clairer la port\u00e9e politique&#8230;<\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve Fraisse. Le d\u00e9bat politique, sur le voile, la prostitution, par exemple, se fait autour du droit \u00e0 consentir, du \u00ab c&#8217;est mon choix \u00bb. Nous sommes entr\u00e9s dans une dr\u00f4le d&#8217;\u00e9poque o\u00f9 le fait de savoir si j&#8217;ai le droit de dire \u00ab oui \u00bb et comment je vais dire \u00ab oui \u00bb est devenu l&#8217;objet m\u00eame de la discussion, de l&#8217;\u00e9mancipation et de la conqu\u00eate. Je me souviens quand m\u00eame qu&#8217;il est possible de dire \u00ab non \u00bb.    <\/p>\n<p>Propos recueillis par Marion Rousset (avec la participation de Diane Scott)<\/p>\n<p><strong> La philo, c&#8217;est chouette <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Les Grecs qui ont condamn\u00e9 Socrate disaient qu&#8217;il ne fallait pas qu&#8217;il pervertisse la jeunesse par de mauvaises questions. \u00bb C&#8217;est ainsi que Bernard Stiegler s&#8217;est adress\u00e9 aux \u00e9l\u00e8ves venus assister \u00e0 sa \u00ab Petite conf\u00e9rence \u00bb organis\u00e9e au Centre dramatique national de Montreuil. Les philosophes de l&#8217;Antiquit\u00e9 enseignaient \u00ab aux enfants des choses que les adultes de l&#8217;\u00e9poque consid\u00e9raient que l&#8217;on devait taire \u00bb, a-t-il expliqu\u00e9. Philippe Lacoue-Labarthe, Elisabeth de Fontenay, Jean-Luc Nancy et Etienne Balibar se sont \u00e9galement essay\u00e9s \u00e0 cet exercice d&#8217;\u00e9quilibriste : capter l&#8217;attention des plus jeunes tout en maintenant une exigence philosophique. La philo pour enfants a le vent en poupe. Bayard, Nathan, Autrement, Gallimard, Milan&#8230; Les maisons d&#8217;\u00e9dition lancent tour \u00e0 tour leur collection. Mais la plupart de ces albums, tant\u00f4t psychologisants, tant\u00f4t moralisateurs, ont du mal \u00e0 \u00e9viter les \u00e9cueils propres au genre. Cens\u00e9s r\u00e9pondre aux questions existentielles des jeunes lecteurs, ils ont souvent un c\u00f4t\u00e9 \u00ab guide pratique \u00bb assez aga\u00e7ant. C&#8217;est un reproche qu&#8217;on ne peut pas faire \u00e0 la collection \u00ab Chouette penser ! \u00bb de Gallimard. De ce point de vue, elle est irr\u00e9prochable. Et tellement s\u00e9rieuse, voire acad\u00e9mique, que la pr\u00e9cision \u00ab \u00e0 partir de 11 ans \u00bb semble quelque peu fantaisiste.  M.R.<\/p>\n<p><strong> Philosophie magazine <\/strong><\/p>\n<p>50 000 exemplaires vendus en kiosque et 7 000 abonn\u00e9s :  le succ\u00e8s de Philosophie Magazine n&#8217;en finit pas de surprendre. \u00ab Je visais 40 000 ventes. C&#8217;\u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme illusoire et m\u00eame fantaisiste par les professionnels, compte tenu du sujet et de la difficult\u00e9 de vendre en kiosque \u00bb, se souvient Fabrice Guerschel, directeur de la publication. \u00ab Un sondage disait que 8 % de la population fran\u00e7aise s&#8217;int\u00e9resse \u00e0 la philosophie, un chiffre difficile \u00e0 interpr\u00e9ter. En revanche, on sait certains livres se vendent \u00e0 plus de 200 000 exemplaires. \u00bb Le lecteur type du magazine a en moyenne quarante-cinq ans. Ce n&#8217;est pas un adepte des revues sp\u00e9cialis\u00e9s. Homme ou femme, il lit les news, les quotidiens nationaux&#8230; et Philosophie Magazine. Dernier rejeton de la mode lanc\u00e9e par les caf\u00e9s philo.   M.R.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Philo pour enfants, philo audio, philo t\u00e9l\u00e9, philo caf\u00e9, universit\u00e9 populaire : l&#8217;engouement pour la philosophie est incontestable. Quel r\u00f4le joue-t-elle dans la cit\u00e9 du XXIe si\u00e8cle ? 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