{"id":2568,"date":"2006-01-01T00:00:00","date_gmt":"2005-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/avant-gardes-et-politique-la2568\/"},"modified":"2006-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-12-31T23:00:00","slug":"avant-gardes-et-politique-la2568","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2568","title":{"rendered":"Avant-gardes et politique, la m\u00e9prise"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Est-ce seulement le hasard si deux manifestations sont consacr\u00e9es au m\u00eame moment \u00e0 deux grandes figures de la pop, du rock, de la \u00ab protest song \u00bb ? La carri\u00e8re de John Lennon est l&#8217;objet d&#8217;une grande exposition \u00e0 la Cit\u00e9 de la musique ; le r\u00e9alisateur am\u00e9ricain Martin Scorsese vient de r\u00e9aliser un documentaire sur Bob Dylan. Au c\u0153ur de ces deux parcours, la question de la modernit\u00e9 et de l&#8217;engagement. A l&#8217;aune de nos doutes politiques actuels, voil\u00e0 qui attire. <\/p>\n<p>Le plus \u00e2g\u00e9 des deux est n\u00e9 en 1940 ; il est anglais, rencontre ses copains \u00e0 Liverpool. Le p\u00e8re de John Lennon est un ouvrier parti tr\u00e8s t\u00f4t de la maison. Sa m\u00e8re, il l&#8217;a peu connue. Elev\u00e9 par sa tante apr\u00e8s la rupture familiale, il ne la retrouve qu&#8217;\u00e0 <\/p>\n<p>16 ans ; elle est tu\u00e9e banalement dans un accident de circulation, quatre ans apr\u00e8s. La suite, on la conna\u00eet. Les Beatles, les albums number one des hit-parades dont le mythique Sgt Pepper, la Beatlemania et le Yellow Submarine&#8230; C&#8217;est ce que retrace : tr\u00e8s bien : le premier niveau de la grande exposition que lui consacre la Cit\u00e9 de la musique \u00e0 Paris. Mais ce qui est moins connu et peut-\u00eatre le plus int\u00e9ressant, c&#8217;est le second niveau de l&#8217;expo : John Lennon apr\u00e8s sa rencontre avec l&#8217;artiste japonaise Yoko Ono, li\u00e9e au groupe Fluxus.<\/p>\n<p><strong> John Ono Lennon <\/strong><\/p>\n<p>John Lennon entame alors une v\u00e9ritable r\u00e9volution qui le fait passer de leader du plus grand groupe pop anglais \u00e0 artiste d&#8217;avant-garde engag\u00e9. D\u00e8s 1966, John Lennon est attir\u00e9 par de nouveaux horizons. Yoko l&#8217;initie \u00e0 la contre-culture am\u00e9ricaine, au cin\u00e9ma de Jonas Mekas et de Andy Warhol, au free jazz et \u00e0 la musique exp\u00e9rimentale de John Cage. Lennon impose dans l&#8217;album blanc l&#8217;exp\u00e9rimental morceau \u00ab Revolution 9 \u00bb. Les chemins bifurquent, les Beatles n&#8217;y survivront pas. Et Lennon, sans eux, va se d\u00e9brider, exp\u00e9rimenter musicalement mais aussi retrouver les pinceaux de sa jeunesse, d\u00e9couvrir le cin\u00e9ma derri\u00e8re la cam\u00e9ra. Il va devenir un militant pacifiste particuli\u00e8rement cr\u00e9atif. On se souvient encore de la conf\u00e9rence de presse en faveur de la paix donn\u00e9e depuis le lit partag\u00e9 avec Yoko Ono. Ils cr\u00e9eront ensemble un nouveau pays o\u00f9 seront citoyens tous les amoureux et pacifistes de la terre. Ils se marieront et d\u00e9sormais John signe John Ono Lennon et Yoko devient madame Ono Lennon. Le f\u00e9minisme, le soutien aux Noirs am\u00e9ricains seront une autre dimension de leur engagement. Ils \u00e9criront \u00ab les femmes sont les n\u00e8gres de l&#8217;humanit\u00e9 \u00bb, chanteront pour Angela Davis, afficheront sur les murs de NYC leurs v\u0153ux de paix. Ensemble ils formeront des groupes de musique \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie changeante, faisant \u00e9clater la notion de groupe et compromettant le star-syst\u00e8me.<\/p>\n<p><strong> Dylan-Judas <\/strong><\/p>\n<p>Autre histoire, celle de Bob Dylan, ici racont\u00e9e par Martin Scorsese. Dans No direction home, le cin\u00e9aste am\u00e9ricain raconte en deux DVD la premi\u00e8re partie de la vie de l&#8217;artiste, celle qui s&#8217;interrompt brusquement en 1968. Le premier DVD est int\u00e9ressant pour ceux qui ne connaissent pas les origines de celui qui est n\u00e9 dans le Minnesota sous le nom de Robert Allen Zimmerman. Enfance banale o\u00f9 il d\u00e9couvre par hasard le bluesman Big Joe Williams et fait du musicien folk Woody Guthrie sa r\u00e9f\u00e9rence. Le blues et le folk vont porter sa langue po\u00e9tique et surr\u00e9aliste, sa r\u00e9volte proche des plus radicaux Am\u00e9ricains. En ao\u00fbt 1963, il a 22 ans et avec sa voix aigu\u00eb et nasillarde, il chante devant le million de marcheurs sur Washington, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Martin Luther King, pour les droits civiques. Sa rencontre avec Joan Baez l&#8217;associe plus nettement encore au mouvement antiguerre au Vi\u00eatnam. Dylan devient une \u00e9norme vedette mondiale, attach\u00e9e \u00e0 la protest song. Quand il voudra s&#8217;en d\u00e9faire, \u00e7a lui co\u00fbtera cher.<\/p>\n<p>C&#8217;est l\u00e0 que commence le second DVD de Martin Scorsese, le plus int\u00e9ressant. Histoire dans l&#8217;histoire, il est question de cette impossibilit\u00e9 pour Dylan d&#8217;\u00e9chapper \u00e0 ce folk-engagement. La presse, particuli\u00e8rement mise \u00e0 mal par le montage de Scorsese, lui renvoie des questions stupides qui ne l&#8217;int\u00e9ressent pas et qui le r\u00e9duisent \u00e0 son statut de chanteur protestataire, porte-voix d&#8217;une g\u00e9n\u00e9ration. Dylan avoue aujourd&#8217;hui encore : \u00ab Non seulement je n&#8217;en voulais pas, mais je n&#8217;en avais pas besoin. \u00bb \u00ab Je n&#8217;\u00e9tais pas le monsieur Loyal de ma g\u00e9n\u00e9ration, et cette id\u00e9e doit \u00eatre arrach\u00e9e par les racines. \u00bb A l&#8217;\u00e9poque, Dylan se joue avec malice des journalistes. Question : \u00ab A votre avis, combien y a-t-il de chanteurs contestataires ? \u00bb R\u00e9ponse : \u00ab Environ 136. \u00bb Question : \u00ab Environ 136 ou exactement 136 ? \u00bb R\u00e9ponse : \u00ab Exactement 136&#8230; ou 142. \u00bb Ces s\u00e9quences r\u00e9v\u00e8lent le profond d\u00e9sint\u00e9r\u00eat des journalistes pour l&#8217;\u0153uvre artistique de Dylan et leur seul go\u00fbt pour l&#8217;aspect sociologique et pour le mythe vivant qu&#8217;il est devenu. Mais le plus troublant sera la r\u00e9action du public. Quand Dylan, artiste libre, est attir\u00e9 par la guitare \u00e9lectrique, il fonce et troque le folk pour le rock. Et l\u00e0, au sommet de sa gloire mondiale, c&#8217;est la totale incompr\u00e9hension. Martin Scorsese rassemble des r\u00e9actions du public d&#8217;une violence incroyable. Une en particulier. On est en 1967, Dylan donne un concert \u00e0 Londres. Dylan est derri\u00e8re le rideau, il va entrer en sc\u00e8ne. Le noir est fait. Le public est silencieux. Quand surgit un cri : \u00ab Judas ! \u00bb<\/p>\n<p>Car c&#8217;\u00e9tait bien de cela qu&#8217;il s&#8217;agissait : de trahison. Le public ne se reconna\u00eet pas dans ces choix pr\u00e9curseurs du rock d&#8217;avant-garde que va incarner apr\u00e8s lui Frank Zappa. La violence de la r\u00e9action du public dans toute sa tourn\u00e9e de l&#8217;ann\u00e9e 1967 se terminera dans un accident de moto, qui tiendra Dylan hors de la sc\u00e8ne pendant huit ans.<\/p>\n<p>Dylan, Lennon : deux artistes qui vont bifurquer. L&#8217;un et l&#8217;autre ont choisi, au milieu des ann\u00e9es 1960, de se tourner vers les formes artistiques et musicales les plus contemporaines. Ils ne seront pas suivis par leur public. Mieux, ils seront v\u00e9cus comme des traitres, des casseurs de r\u00eaves. L&#8217;un brise le plus grand groupe populaire, les Beatles, l&#8217;autre l&#8217;ic\u00f4ne christique Dylan. Mais dans ces incompr\u00e9hensions, il ne s&#8217;agit pas seulement d&#8217;un large public d\u00e9boussol\u00e9 par des avant-gardes. Ce serait banal. L&#8217;incompr\u00e9hension affecte aussi les intellectuels. Le public de Dylan est aussi celui des campus am\u00e9ricains. A cette m\u00eame \u00e9poque, un magnifique cin\u00e9aste, un brillant intellectuel proche des communistes, Pier Paolo Pasolini, \u00e9crivait ses chroniques dans lesquelles il assassinait ce qu&#8217;il percevait comme une modernit\u00e9 de pacotille et une d\u00e9culturation profonde de l&#8217;Italie. Et il avait des arguments. En France, le cin\u00e9ma de la Nouvelle Vague \u00e9tait per\u00e7u comme inutile et petit-bourgeois. Au tournant des ann\u00e9es 1960, une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 \u00e9merge. Elle tend \u00e0 se scinder en deux. Avec, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, une certaine avant-garde, qui veut faire corps avec son temps, explore et bouscule les formes install\u00e9es (litt\u00e9rature, musique, cin\u00e9ma, arts plastiques, etc.) ; de l&#8217;autre, un mouvement de jeunesse et des intellectuels qui s&#8217;engagent mais ne comprennent pas vraiment ces nouveaux zazous.<\/p>\n<p><strong> Faire corps avec son temps <\/strong><\/p>\n<p>Les arguments des uns et des autres n&#8217;\u00e9taient pas sans valeur. Il s&#8217;en est pourtant suivi un d\u00e9crochage culturel dont nous pouvons trouver des prolongements jusque dans les formes (langage et esth\u00e9tique) de la culture contestataire de gauche actuelle. L&#8217;invention des formes politiques s&#8217;est retrouv\u00e9e dans les mouvements plus marginaux et plus sensibles aux nouveaux langages des artistes de la fin du XXe si\u00e8cle : Act-Up, mouvement des ch\u00f4meurs&#8230; La gauche traditionnelle, elle, a ignor\u00e9 les nouvelles esth\u00e9tiques, les langages, les cultures qui \u00e9mergeaient alors. Elle s&#8217;est ringardis\u00e9e, ce qui p\u00e9nalise son discours. Quel malheur ! <\/p>\n<p><strong> Post-scriptum 1 <\/strong><\/p>\n<p>Genevi\u00e8ve Sellier vient de publier une tr\u00e8s int\u00e9ressante \u00e9tude sur le cin\u00e9ma de la Nouvelle Vague sous-titr\u00e9e Un cin\u00e9ma au masculin singulier. Plus de quarante ans apr\u00e8s l&#8217;\u00e9mergence de cette nouvelle mani\u00e8re de raconter des histoires et de filmer l&#8217;\u00e9poque, l&#8217;auteure propose, \u00e0 partir d&#8217;un examen des films eux-m\u00eames, une lecture qui permet aussi de comprendre les bases de ces d\u00e9crochages. Le temps permet enfin qu&#8217;un tel d\u00e9bat puisse se mener sans excommunication. Comment le prolonger sur un pr\u00e9sent qui souvent nous est invisible ?<\/p>\n<p><strong> Post-scriptum 2 <\/strong><\/p>\n<p>Au plus sombre de mes r\u00e9flexions sur l&#8217;impossible rencontre entre la culture populaire et l&#8217;avant-garde artistique, l&#8217;\u00e9ternelle m\u00e9sentente entre les artistes et les r\u00e9volutionnaires : et ses cons\u00e9quences politiques d\u00e9sastreuses :, j&#8217;ai d\u00e9couvert la globalit\u00e9 du travail de William Klein gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9trospective de Beaubourg. Il existe donc une petite chance.<\/p>\n<p>Certes, Klein, un Am\u00e9ricain \u00e0 Paris, reste en marge du politique. Photographe, cin\u00e9aste, il ne fait pas r\u00e9f\u00e9rence parmi ceux qui veulent changer le monde. Pourtant son regard a parfaitement vu changer la France, du bal des sapeurs pompiers aux gay-pride. Il a aussi enregistr\u00e9 les permanences qui fondent la nation, par exemple lors des enterrements de Thorez et Duclos, de Coluche et Tino Rossi. Photographe de mode, il a fait le plus corrosif des films sur l&#8217;univers si influent de la mode, Qui \u00eates- vous Polly Magoo ? Il a vu Cassius Clay -Mohamed Ali et saisi l&#8217;extraordinaire modernit\u00e9 du boxeur ; il a photographi\u00e9 en 1960 sur la place Rouge cet apparatchik dans une veste argent\u00e9e de cosmonaute \u00e0 faire baver tous les Cardin et Paco Rabanne d&#8217;alors. Il a per\u00e7u la normalisation de la vie quand tout le monde croyait \u00e0 sa lib\u00e9ration. Il s&#8217;est moqu\u00e9 de la guerre froide. Il a vu les grandes villes : New York, Tokyo, Rome. William Klein a tout vu. L&#8217;essentiel de ce qui marque notre temps s&#8217;est imprim\u00e9 sur ses pellicules. Mieux encore : il leur a donn\u00e9 sa forme actuelle. Ultime d\u00e9monstration de l&#8217;exposition : les tr\u00e8s grands tirages de ses planches-contact repeintes. Tout y est : la fresque italienne \u00e0 la dimension de la ville, les le\u00e7ons de Fernand L\u00e9ger, la modernit\u00e9 de la photo et le classicisme des sujets : une manif contre le ch\u00f4mage, des bains turcs avec femmes pulpeuses. William Klein monumentalise le quotidien, parvient \u00e0 amalgamer et faire le pont entre modernit\u00e9 et continuit\u00e9. Et dans cet univers il y a place pour tous.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Est-ce seulement le hasard si deux manifestations sont consacr\u00e9es au m\u00eame moment \u00e0 deux grandes figures de la pop, du rock, de la \u00ab protest song \u00bb ? La carri\u00e8re de John Lennon est l&#8217;objet d&#8217;une grande exposition \u00e0 la Cit\u00e9 de la musique ; le r\u00e9alisateur am\u00e9ricain Martin Scorsese vient de r\u00e9aliser un documentaire sur Bob Dylan. Au c\u0153ur de ces deux parcours, la question de la modernit\u00e9 et de l&#8217;engagement. 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