{"id":2567,"date":"2006-01-01T00:00:00","date_gmt":"2005-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/victimes-de-l-image2567\/"},"modified":"2006-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-12-31T23:00:00","slug":"victimes-de-l-image2567","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2567","title":{"rendered":"Victimes de l&#8217;image"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> A Lyon, une exposition s&#8217;int\u00e9resse \u00e0 la repr\u00e9sentation des victimes au sein des m\u00e9dias, de la communication humanitaire et de la publicit\u00e9. Coordonn\u00e9e par l&#8217;universitaire Philippe Mesnard, elle interroge ce qui construit et conditionne notre regard en Occident. <\/p>\n<p>Q ue voit-on lorsqu&#8217;on aper\u00e7oit de mani\u00e8re furtive le  visage d&#8217;une victime de catastrophe naturelle sur un panneau de 4 par 3 dans les couloirs du m\u00e9tro ? Que comprend-on quand on d\u00e9couvre en une des journaux des images de famine ? Qu&#8217;est-ce qui dans ces images fait sens, nous interpelle ou nous r\u00e9volte ? C&#8217;est ce \u00e0 quoi tente de r\u00e9pondre l&#8217;exposition \u00ab Prisonniers de l&#8217;image \u00bb propos\u00e9e actuellement au Centre d&#8217;histoire de la R\u00e9sistance, \u00e0 Lyon, \u00e0 travers un parcours qui s&#8217;attache \u00e0 ce qui agit et construit la repr\u00e9sentation des victimes dans notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine. Install\u00e9e symboliquement dans les anciens locaux du si\u00e8ge de la Gestapo, l&#8217;exposition propose au visiteur de mettre en lien par lui-m\u00eame des photographies de natures diff\u00e9rentes (publicitaires, humanitaires et journalistiques) et de s&#8217;interroger sur les fondements culturels et id\u00e9ologiques qui composent une image. \u00ab Les arch\u00e9types de l&#8217;h\u00e9ro\u00efsme et du martyre ont longtemps ignor\u00e9 ou rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re-plan les cris des faibles, et la raison d&#8217;Etat a souvent censur\u00e9 la diffusion des clich\u00e9s de victimes civiles, souligne Philippe Mesnard, commissaire de l&#8217;exposition. En 1922, l&#8217;organisation anglaise Save The Children Fund produit un petit film, constituant le premier du genre, sur les enfants qu&#8217;elle sauve en Ukraine au moment de la famine. Plus que la d\u00e9nonciation d&#8217;un ennemi qui ne peut \u00eatre directement mis en cause, l&#8217;image de ces enfants avec leur blouse et leurs cheveux peign\u00e9s qui mangent \u00e0 leur faim justifie de fa\u00e7on \u00e9vidente toute l&#8217;entreprise qui les prend en charge, et par-l\u00e0 m\u00eame l&#8217;Occident bienfaiteur. \u00bb<\/p>\n<p>Si la g\u00e9n\u00e9ralisation des images des victimes a permis d&#8217;op\u00e9rer une reconnaissance et une autonomisation de l&#8217;action men\u00e9e sur le terrain par la soci\u00e9t\u00e9 civile, elle s&#8217;est aussi d\u00e9velopp\u00e9e en parall\u00e8le de l&#8217;\u00e9mergence de la communication de masse.<\/p>\n<p>A partir des ann\u00e9es 1970, l&#8217;image occupe une place centrale au sein du dispositif m\u00e9diatique et c&#8217;est avec la guerre du Biafra que l&#8217;humanitaire devient, selon Philippe Mesnard, un v\u00e9ritable \u00ab syst\u00e8me de communication \u00bb. L&#8217;exposition r\u00e9v\u00e8le en effet la profusion d&#8217;images victimaires tout au long des ann\u00e9es 1980 et l&#8217;apparition de standards de repr\u00e9sentation. Les photos d&#8217;enfants africains touch\u00e9s par la famine circulent au sein de la presse, des plateaux t\u00e9l\u00e9s mais aussi du show-biz qui organise de grands \u00e9v\u00e9nements caritatifs o\u00f9 people et stars de la musique appellent aux dons sur l&#8217;air de We are the World.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame mouvement s&#8217;\u00e9tablissent des liens \u00e9troits entre des mondes jusqu&#8217;alors s\u00e9par\u00e9s : au sein de ces manifestations se croise l&#8217;action des m\u00e9dias, des ONG mais aussi des publicitaires. Chacun collabore \u00e0 faire \u00e9merger progressivement une conscience et un march\u00e9 o\u00f9 la fronti\u00e8re entre les genres appara\u00eet de plus en plus t\u00e9nue : les campagnes publicitaires de Benetton font par exemple appara\u00eetre un soldat bless\u00e9 en ex-Yougoslavie tandis que celles de Kooka\u00ef esth\u00e9tisent des corps meurtris par des cicatrices. Au fil des repr\u00e9sentations publicitaires, photo-reporters et agents de communication convoquent souvent les m\u00eames images et les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rents. Une logique qui conduit \u00e0 l&#8217;apparition d&#8217;une \u00ab victime-\u00e9cran \u00bb, selon la formule employ\u00e9e par Rony Brauman, qui occulte la r\u00e9alit\u00e9 et le contexte v\u00e9cus par les victimes pour en proposer une image fictionnelle et fantasm\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> Victime-\u00e9cran <\/strong><\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la diversit\u00e9 des situations, l&#8217;exposition souligne l&#8217;utilisation r\u00e9currente des m\u00eames figures : la femme serrant son enfant, celle pleurant un mort ou un disparu, le petit gar\u00e7on au ventre gonfl\u00e9 et au corps squelettique, le camp de r\u00e9fugi\u00e9s&#8230; Des st\u00e9r\u00e9otypes qui font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des codes et des m\u00e9canismes que nous avons assimil\u00e9s au cours de l&#8217;Histoire. \u00ab Loin du r\u00e9el dont elle pr\u00e9tend se charger, la repr\u00e9sentation v\u00e9hicule les signes de cultures et d&#8217;histoires propres au public occidental qui sont organis\u00e9s en diff\u00e9rents horizons r\u00e9f\u00e9rentiels, \u00e9crit Philippe Mesnard dans son ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 la repr\u00e9sentation humanitaire (1). Il y a l&#8217;analogie avec les corps des d\u00e9port\u00e9s tels qu&#8217;ils ont \u00e9t\u00e9 montr\u00e9s apr\u00e8s la Lib\u00e9ration et avec ce que polarise d\u00e9sormais la conscience du g\u00e9nocide des juifs. On y trouve \u00e9galement les stigmates de la souffrance du Christ, de la Madone ou des saints qui sont parmi les appareils les plus forts de d\u00e9chiffrement symbolique de la douleur, de l&#8217;innocence et de l&#8217;injustice. \u00bb<\/p>\n<p>Que ce soit au sein des photographies de James Nachtwey ou de Sebastiao Salgado, les mythes fondateurs de l&#8217;humanit\u00e9 sont encore convoqu\u00e9s pour signifier la place de la victime. Ainsi, est-ce un hasard si les clich\u00e9s de Georges M\u00e9rillon au Kosovo et d&#8217;Hocine Zaourar en Alg\u00e9rie, o\u00f9 tr\u00f4nent deux Pieta en pleurs, ont tous deux \u00e9t\u00e9 prim\u00e9s par le World Press ? Lorsque nous regardons une image, semble nous dire l&#8217;exposition, avant de la d\u00e9couvrir, nous cherchons peut-\u00eatre d&#8217;abord \u00e0 la reconna\u00eetre.<\/p>\n<p>Pourtant, lorsque tout est visible, balis\u00e9 et appr\u00e9hendable, continue-t-on de voir quelque chose ? Dans les ann\u00e9es 1990, des membres d&#8217;organisations humanitaires soul\u00e8vent ce paradoxe en pointant le fait que la surexposition des victimes ne les rend pas plus proches du public occidental. \u00ab Plus la photographie humanitaire tente de poursuivre le r\u00e9el, plus elle semble en \u00eatre coup\u00e9e \u00bb, constate l&#8217;auteur. Un mouvement d&#8217;autocritique s&#8217;amorce ainsi autour de la repr\u00e9sentation et d\u00e9nonce ces photographies victimaires o\u00f9 la personne appara\u00eet dans des situations passives, soumise aux \u00e9v\u00e9nements et d\u00e9tach\u00e9e de tout contexte.<\/p>\n<p>Au fil des ann\u00e9es, la position critique face aux images s&#8217;est inscrite au sein des pratiques journalistiques et humanitaires. Dans les r\u00e9dactions comme dans les services de communication, le choix d&#8217;une photo n&#8217;\u00e9chappe pas \u00e0 ces questionnements. Certaines campagnes de sensibilisation et d&#8217;appel aux dons se sont m\u00eame volontairement \u00e9loign\u00e9es de ces st\u00e9r\u00e9otypes : en 1998, ACF choisit une m\u00e9taphore pour \u00e9voquer la faim dans le monde en pr\u00e9sentant une bo\u00eete de sardines ouverte sur une rang\u00e9e de balles, sous l&#8217;inscription \u00ab La famine est une arme qui fait 30 millions de victimes par an \u00bb. En 2001, M\u00e9decins sans fronti\u00e8res d\u00e9cide aussi de ne pas montrer d&#8217;images de victimes et de faire figurer noir sur blanc sa position : \u00ab Faut-il des images pour vous convaincre que les Afghans ont besoin d&#8217;aide ? \u00bb Affichant leur d\u00e9marcation par rapport \u00e0 une repr\u00e9sentation sensationnelle, ces initiatives ont pourtant \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00e9checs par les ONG commanditaires : un sondage sollicit\u00e9 par ACF d\u00e9montra que le public ne saisissait pas le sens du message et aboutit au retrait de l&#8217;affiche quelques jours plus tard. Celle de MSF ne g\u00e9n\u00e9ra quant \u00e0 elle que tr\u00e8s peu de dons. Quand elles ne sont pas frein\u00e9es pour des raisons \u00e9conomiques, ces campagnes peuvent \u00eatre aussi emp\u00each\u00e9es en interne au regard du principe de neutralit\u00e9 attendu d&#8217;une ONG.<\/p>\n<p>Ainsi, malgr\u00e9 cette prise de conscience autour de l&#8217;image, notre champ visuel est encore aujourd&#8217;hui occup\u00e9 par des repr\u00e9sentations relativement homog\u00e8nes et consensuelles o\u00f9 la victime reste lointaine et exotique.<\/p>\n<p><strong> Des pauvres de loin <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab Alors que l&#8217;on \u00e9tait r\u00e9vuls\u00e9 par la d\u00e9couverte de l&#8217;horreur concentrationnaire, quelque chose a-t-il chang\u00e9 en notre regard pour que nos \u00e9motions d&#8217;aujourd&#8217;hui soit diff\u00e9rentes ? s&#8217;interroge Philippe Mesnard. Que les victimes auxquelles nous sommes d\u00e9sormais accoutum\u00e9s viennent de contr\u00e9es lointaines contribue-t-il au fait que ce qui nous \u00e9meut en elles nous bouleverse si peu en nous-m\u00eames ? A la diff\u00e9rence des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, il ne s&#8217;agit plus de cacher les pauvres tous ensemble mais d&#8217;exposer au-devant de la sc\u00e8ne les plus exotiques, pour maintenir dans la p\u00e9nombre ceux qui nous sont les plus proches, ceux qui peuvent nous ressembler. \u00bb<\/p>\n<p>Le visage de Sharbat Gula, la petite Afghane aux yeux verts, immortalis\u00e9 par le photographe Steve McCurry dans le camp de Peshawar en 1984, peut faire le tour du monde sans que l&#8217;on soit pour autant inform\u00e9 des raisons et du contexte du conflit. Que nous apprend ce visage qui se tend vers nous ? Que nous enseigne cette image ? \u00ab Les \u00e9v\u00e9nements sont couverts, le monde est averti, mais de quoi ? \u00bb, questionne le commissaire de l&#8217;exposition.<\/p>\n<p>Le registre de l&#8217;urgence, la vitesse de lecture des images, leur caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re tend \u00e0 privil\u00e9gier une lecture \u00e9motionnelle de la notion de victime au d\u00e9triment de toute compr\u00e9hension sociale, politique, historique et de toute mise \u00e0 distance critique. \u00ab Il ne suffit pas de montrer, affirme Philippe Mesnard. Si la visibilit\u00e9 se borne \u00e0 cela, elle ne fait que rendre \u00ablisible\u00bb, ne remettant pas en cause les proc\u00e9dures de discrimination et d&#8217;exclusion qui emp\u00eachent de voir ce que nous regardons. Ou qui fait que ce que nous regardons, quand il nous arrive de le faire et de sentir que l\u00e0 se tient quelque chose m\u00e9ritant attention et int\u00e9r\u00eat, nous n&#8217;en saisissons pas la signification. \u00bb <\/p>\n<p><em> 1. Enseignant en litt\u00e9rature moderne \u00e0 l&#8217;universit\u00e9 de Marne-la-Vall\u00e9e, Philippe Mesnard est auteur de La Victime-\u00e9cran, la repr\u00e9sentation humanitaire en question, \u00e9ditions Textuel, collection La Discorde, 2002. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> A Lyon, une exposition s&#8217;int\u00e9resse \u00e0 la repr\u00e9sentation des victimes au sein des m\u00e9dias, de la communication humanitaire et de la publicit\u00e9. 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