{"id":2565,"date":"2006-01-01T00:00:00","date_gmt":"2005-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-nouveau-monde-de-scorsese2565\/"},"modified":"2006-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-12-31T23:00:00","slug":"le-nouveau-monde-de-scorsese2565","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2565","title":{"rendered":"Le nouveau monde de Scorsese"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Depuis quelques ann\u00e9es, Martin Scorsese porte un regard plus frontal sur la nation am\u00e9ricaine. A l&#8217;occasion de la r\u00e9trospective consacr\u00e9e au cin\u00e9aste \u00e0 Beaubourg, retour sur Gangs of New York, Aviator, No direction home : Bob Dylan, et le film en pr\u00e9paration sur Roosevelt. <\/p>\n<p>A soixante-trois ans, Martin Scorsese continue de d\u00e9fricher de nouveaux territoires, toujours plus vastes. Gangs of New York n&#8217;est peut-\u00eatre pas son meilleur film, mais il marque une \u00e9tape in\u00e9dite dans le d\u00e9veloppement de son \u0153uvre, progressivement pass\u00e9e de la famille \u00e0 la communaut\u00e9, puis de la ville \u00e0 la nation. Le cin\u00e9aste n&#8217;a, en effet, cess\u00e9 d&#8217;\u00e9largir son champ de vision, de Little Italy (son quartier d&#8217;origine) \u00e0 New York, et de New York \u00e0 l&#8217;Am\u00e9rique. Si la vengeance et le p\u00e9ch\u00e9, l&#8217;ascension et la chute, le bruit et la fureur, la violence et le sang, continuent aujourd&#8217;hui de hanter le travail de Scorsese, si le mythe du \u00ab melting pot \u00bb court en filigrane dans ses films ant\u00e9rieurs, les ann\u00e9es 2000 portent la trace non d&#8217;une rupture, mais d&#8217;un changement d&#8217;\u00e9chelle. Elles ont vu na\u00eetre le projet d&#8217;envergure que le r\u00e9alisateur des Affranchis et de Taxi Driver m\u00fbrissait depuis trente ans : plonger dans l&#8217;histoire des Etats-Unis comme pour porter un autre regard sur le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;accouchement <\/strong><\/p>\n<p>Un pr\u00e9sent qui s&#8217;\u00e9claire \u00e0 l&#8217;aune de la naissance d&#8217;une nation et de la violence de ses origines. Soit celle qui a oppos\u00e9, dans le New York des ann\u00e9es 1840, les diff\u00e9rents immigrants, et notamment le gang des Dead Rabbits, compos\u00e9 d&#8217;Irlandais catholiques tout juste d\u00e9barqu\u00e9s, au gang des Natives, protestants arriv\u00e9s un peu avant. Seize ans plus tard, la violence se rejoue sur fond de guerre de S\u00e9cession. La s\u00e9quence finale de Gangs of New York renvoie directement \u00e0 aujourd&#8217;hui : des gratte-ciel surgissent les uns apr\u00e8s les autres en images num\u00e9riques, laissant appara\u00eetre un Manhattan contemporain, encore domin\u00e9 par ses deux tours jumelles. R\u00e9trospectivement, on peut lire dans les s\u00e9quences de l&#8217;\u00e9meute, mont\u00e9es comme les reportages live sur CNN avec des cartouches identifiant les rues, une pr\u00e9figuration stup\u00e9fiante du 11 Septembre. Le film, \u00e0 cheval sur l&#8217;\u00e9v\u00e9nement, fut tourn\u00e9 avant mais n&#8217;est sorti en salle qu&#8217;apr\u00e8s l&#8217;effondrement des tours. Pr\u00e9vue pour d\u00e9cembre 2001, sa sortie a \u00e9t\u00e9 report\u00e9e d&#8217;un an. \u00ab Gangs of New York manifeste l&#8217;impossibilit\u00e9 d&#8217;un melting-pot aux Etats-Unis. Scorsese enfonce le clou alors que les Am\u00e9ricains n&#8217;\u00e9taient absolument pas dispos\u00e9s \u00e0 \u00e9couter ce discours : le 11 Septembre a cr\u00e9\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne d&#8217;union nationale contre le terrorisme \u00bb, observe Michel Cieutat, professeur de langue et civilisation am\u00e9ricaine, critique \u00e0 Positif. Pour \u00e9viter de trop heurter ce sentiment collectif, des sc\u00e8nes montrant des pompiers corrompus peu h\u00e9ro\u00efques ont \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9es au montage. L&#8217;\u00e9v\u00e9nement a donc influ\u00e9 sur la fabrication m\u00eame de cette fresque historique, t\u00e9moignant d&#8217;un t\u00e9lescopage entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>\u00ab Il se trouve que l&#8217;accouchement avait lieu \u00e0 New York. C&#8217;est ce qui m&#8217;avait attir\u00e9 \u00e0 l&#8217;origine, cet enfantement, ces combats d&#8217;o\u00f9 est n\u00e9e une nation d&#8217;un type nouveau. Si le melting-pot ne r\u00e9ussissait pas \u00e0 New York, il ne r\u00e9ussirait nulle part en Am\u00e9rique. Le combat n&#8217;est du reste pas termin\u00e9. Ce pays est toujours dans les affres de l&#8217;accouchement, avec tous les conflits que cela implique \u00bb, affirme Martin Scorsese dans le livre d&#8217;entretiens r\u00e9alis\u00e9s avec Michael Henry Wilson (1). Comme ce pays qui n&#8217;en finit pas d&#8217;accoucher de lui-m\u00eame, les cin\u00e9astes qui en sont issus ne cessent de porter leur regard sur cette perp\u00e9tuelle reconstruction. \u00ab Finalement, le cin\u00e9ma am\u00e9ricain n&#8217;a pas cess\u00e9 de tourner et retourner un m\u00eame film fondamental, qui \u00e9tait Naissance d&#8217;une nation-civilisation dont Griffith avait donn\u00e9 la premi\u00e8re version. Il a en commun avec le cin\u00e9ma sovi\u00e9tique de croire \u00e0 une finalit\u00e9 de l&#8217;histoire universelle, ici l&#8217;\u00e9closion de la nation am\u00e9ricaine, l\u00e0-bas l&#8217;av\u00e8nement du prol\u00e9tariat, \u00e9crit Gilles Deleuze (2). Mais, chez les Am\u00e9ricains, la repr\u00e9sentation organique ne conna\u00eet \u00e9videmment pas de d\u00e9veloppement dialectique, elle est \u00e0 elle seule toute l&#8217;histoire, la lign\u00e9e germinale dont chaque nation-civilisation se d\u00e9tache comme un organisme, chacune pr\u00e9figurant l&#8217;Am\u00e9rique. \u00bb Grand connaisseur du cin\u00e9ma am\u00e9ricain classique qu&#8217;il a arpent\u00e9 dans son documentaire Un voyage avec Martin Scorsese \u00e0 travers le cin\u00e9ma am\u00e9ricain, et auquel il rend hommage dans le cadre de sa carte blanche \u00e0 Beaubourg, Scorsese \u00e9tait bien plac\u00e9 pour s&#8217;inscrire dans cette tradition de la grande forme qui travaille le mythe, soit pour le renforcer soit pour le d\u00e9construire. Comme nous l&#8217;explique Michael Henry Wilson, \u00ab Casino et Gangs of New York subvertissent en profondeur certains mythes fondamentaux des Etats-Unis. Kundun a une dimension politique \u00e9vidente puisqu&#8217;il pose le probl\u00e8me de la survie du peuple tib\u00e9tain. Dans le contexte am\u00e9ricain, o\u00f9 l&#8217;int\u00e9grisme religieux gangr\u00e8ne la vie politique, La derni\u00e8re tentation du Christ est d&#8217;une audace sans pr\u00e9c\u00e9dent. Scorsese n&#8217;aborde le politique qu&#8217;indirectement, mais c&#8217;est toujours en iconoclaste. \u00bb<\/p>\n<p>La derni\u00e8re tentation de Scorsese ? Aborder de fa\u00e7on plus directe, plus frontale, les symboles m\u00eames de l&#8217;Am\u00e9rique moderne. Fictions ou documentaires, films de commande ou \u0153uvres plus personnelles, ses derni\u00e8res r\u00e9alisations semblent vouloir explorer des moments fondateurs : les premiers pas de la d\u00e9mocratie, le pouvoir d&#8217;Hollywood, l&#8217;idole Dylan, bient\u00f4t l&#8217;homme du New Deal, et aussi la statue de la Libert\u00e9. Scorsese a r\u00e9alis\u00e9 en 2004 Lady by the sea, un documentaire autour de la r\u00e9ouverture du monument ferm\u00e9 apr\u00e8s l&#8217;attentat du 11 Septembre. Devant les bouleversements r\u00e9cents auxquels la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine s&#8217;est trouv\u00e9e confront\u00e9e, Scorsese r\u00e9interroge la mythologie dont le monument est porteur depuis son inauguration en 1886. \u00ab Rappel \u00bb ou \u00ab promesse \u00bb, la statue de la Libert\u00e9 d\u00e9finit-elle \u00ab qui nous sommes \u00bb ou \u00ab qui nous voulons \u00eatre \u00bb ? Question qui renvoie \u00e0 la r\u00e9invention perp\u00e9tuelle de l&#8217;identit\u00e9 am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p><strong> Le New Deal <\/strong><\/p>\n<p>Dans ses derni\u00e8res fictions, Gangs of New York et Aviator, prochainement suivies du film en pr\u00e9paration sur Roosevelt, Scorsese construit en compagnie de Leonardo DiCaprio un portrait ambigu des Etats-Unis, entre r\u00eave et cauchemar, entre naissance et renaissances. Le nouvel acteur f\u00e9tiche du r\u00e9alisateur succ\u00e8de \u00e0 Robert De Niro (3) dont il repr\u00e9sente l&#8217;envers \u00e0 bien des \u00e9gards. C&#8217;est sous ses traits juv\u00e9niles impr\u00e9gn\u00e9s d&#8217;innocence que s&#8217;est incarn\u00e9 Howard Hughes et que s&#8217;incarnera Franklin Delano Roosevelt, symbole par excellence de la renaissance des Etats-Unis : \u00ab Le New Deal reste grav\u00e9 comme une \u00e9poque mythique, l&#8217;\u00e9quivalent pour la France d&#8217;un m\u00e9lange de 1936, 1945 et 1968. Il a fonctionn\u00e9 comme une v\u00e9ritable \u00abrenaissance\u00bb de l&#8217;Am\u00e9rique \u00bb (4), \u00e9voque l&#8217;historien Andr\u00e9 Kaspi. Cette rencontre entre le cin\u00e9aste et l&#8217;homme politique n&#8217;\u00e9tonne pas Michel Cieutat : \u00ab S&#8217;il fait moins l&#8217;unanimit\u00e9 que Lincoln, Roosevelt est une figure de d\u00e9mocrate mondialement respect\u00e9e et v\u00e9n\u00e9r\u00e9e par certains. Scorsese n&#8217;est pas engag\u00e9 politiquement mais il est quand m\u00eame du c\u00f4t\u00e9 des faibles, des opprim\u00e9s, des vuln\u00e9rables. Ses sympathies vont \u00e0 la politique lib\u00e9rale au sens kennedien et rooseveltien du terme. \u00bb<\/p>\n<p><strong> La Peur <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;inqui\u00e9tude m\u00e9taphysique qui traverse toute l&#8217;\u0153uvre du cin\u00e9aste se mue, dans Gangs of New York, en une peur constitutive de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine. Le personnage de Bill Le Boucher (Daniel Day-Lewis), enroul\u00e9 dans le drapeau am\u00e9ricain, confie \u00e0 Amsterdam (Leonardo DiCaprio) : \u00ab Tu sais comment j&#8217;ai surv\u00e9cu toutes ces ann\u00e9es ? La peur. Le spectacle de la peur. Quelqu&#8217;un me vole, je lui coupe les mains. Il m&#8217;insulte, je lui coupe la langue. Il se dresse contre moi, je plante sa t\u00eate au bout d&#8217;un piquet bien haut que tout le monde puisse voir. Voil\u00e0 ce qui maintient l&#8217;ordre des choses, la peur. \u00bb La peur est aussi au centre de la sc\u00e8ne inaugurale d&#8217;Aviator, v\u00e9ritable saga du capitalisme sur l&#8217;ascension d&#8217;un self-made-man qui fait \u00e9cho au \u00ab Rosebud \u00bb de Citizen Kane, d&#8217;Orson Welles. La m\u00e8re du jeune Howard Hughes \u00e9num\u00e8re les p\u00e9rils et les maladies qui attendent son fils, figure phobique qui condense toutes les fissures, les failles, les obsessions et les rituels des h\u00e9ros scorsesiens ant\u00e9rieurs. \u00ab Aviator est comme New York, New York et Casino, le portrait d&#8217;un \u00abartiste\u00bb obsessionnel qui finit par devenir la victime de son hubris, de sa d\u00e9mesure \u00bb, note Michael Henry Wilson.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;esprit pionnier <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est surtout un homme de pouvoir, milliardaire, aviateur et producteur, qui pour Scorsese incarne fondamentalement \u00ab le c\u00f4t\u00e9 pionnier am\u00e9ricain \u00bb : \u00ab Pour les Am\u00e9ricains, apr\u00e8s avoir conquis tout le pays, tu\u00e9 les Indiens, les Mexicains, les derniers territoires \u00e0 conqu\u00e9rir \u00e9taient les r\u00eaves, via Hollywood ou le ciel. Mais cet esprit pionnier a aussi un revers. Il y a une euphorisante folie dans la volont\u00e9 de cr\u00e9er un nouveau monde, mais en m\u00eame temps elle vous d\u00e9vore lentement de l&#8217;int\u00e9rieur. Une \u00e9nergie qui appelle la chute. A la fin du film, Hughes n&#8217;ira plus vers le haut, il ne va cesser de tomber toujours plus bas \u00bb, expliquait Scorsese \u00e0 Lib\u00e9ration au moment de la sortie du film (5). L&#8217;esprit pionnier ne cesse de se r\u00e9incarner dans des figures qui collent \u00e0 leur \u00e9poque, et que Scorsese s&#8217;attache \u00e0 creuser, des premiers immigrants, en passant par Howard Hughes jusqu&#8217;\u00e0 Bob Dylan. Ces d\u00e9fricheurs n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 choisis au hasard : chacun prolonge et subvertit le mythe du pionnier. Les premiers immigrants parce qu&#8217;ils ont construit une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur la peur, Howard Hughes parce que sa folie des grandeurs l&#8217;a conduit \u00e0 sa perte, Bob Dylan parce qu&#8217;un soir de 1965, il a offert une prestation rock en rupture avec le traditionalisme folk porteur d&#8217;un id\u00e9al communautaire. Ce puzzle subjectif brise, l&#8217;air de rien, cette illusion d&#8217;une Am\u00e9rique creuset d&#8217;une int\u00e9gration r\u00e9ussie, de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances, lui pr\u00e9f\u00e9rant une image complexe et contradictoire du Nouveau Monde. L&#8217;obsession de la r\u00e9demption s&#8217;est estomp\u00e9e, le temps de l&#8217;innocence a vacill\u00e9, comme si l&#8217;effondrement des tours avait cass\u00e9 une forme de verticalit\u00e9. Dieu est-il mort ? <\/p>\n<p><em> 1. Martin Scorsese. Entretiens avec Michael Henry Wilson, \u00e9d. Cahiers du Cin\u00e9ma\/Centre Pompidou, 2005. <\/em><br \/>\n<em> 2. Gilles Deleuze, Cin\u00e9ma I. L&#8217;Image-Mouvement, \u00e9d. de Minuit, 1983. <\/em><br \/>\n<em> 3. Mean Streets, Taxi driver, New York, New York, Raging Bull, La Valse des pantins, Les Affranchis, Les Nerfs \u00e0 vif et Casino. <\/em><br \/>\n<em> 4. Andr\u00e9 Kaspi, Les Am\u00e9ricains, Seuil, 1986. <\/em><br \/>\n<em> 5. Lib\u00e9ration, 26 janvier 2005. <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Depuis quelques ann\u00e9es, Martin Scorsese porte un regard plus frontal sur la nation am\u00e9ricaine. 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