{"id":2553,"date":"2006-01-01T00:00:00","date_gmt":"2005-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-memoire-l-histoire-et-la2553\/"},"modified":"2006-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-12-31T23:00:00","slug":"la-memoire-l-histoire-et-la2553","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2553","title":{"rendered":"La m\u00e9moire, l&#8217;histoire et la libert\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Le 23 f\u00e9vrier 2005, l&#8217;Assembl\u00e9e nationale adopte, dans l&#8217;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, une loi portant \u00ab reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Fran\u00e7ais d&#8217;Alg\u00e9rie \u00bb. Son article 4 en profite pour \u00e9noncer que \u00ab les programmes scolaires reconnaissent en particulier le r\u00f4le positif de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise outre-mer \u00bb. Apr\u00e8s un temps de latence, l&#8217;article provocateur suscite \u00e9motion et lev\u00e9e de boucliers. Une p\u00e9tition d&#8217;historiens, lanc\u00e9e dans le Monde du 25 mars, recueille en quelques semaines plus d&#8217;un millier de signatures.<\/p>\n<p>Or, le 12 d\u00e9cembre, dix-neuf historiens de renom, parmi lesquels Jean-Pierre Az\u00e9ma, Elisabeth Badinter, Jacques Julliard, Pierre Nora, Ren\u00e9 R\u00e9mond, mais aussi Marc Ferro, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, publient un appel dans lequel, au nom de ce que \u00ab l&#8217;historien n&#8217;accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne conna\u00eet pas de tabous \u00bb, ils r\u00e9clament l&#8217;abolition de toutes les lois dites parfois \u00ab m\u00e9morielles \u00bb. Sont ainsi explicitement vis\u00e9es la loi du 13 juillet 1990 (ou \u00ab loi Gayssot \u00bb) r\u00e9primant le n\u00e9gationnisme, celle du 20 janvier 2001 d\u00e9clarant que \u00ab la France reconna\u00eet publiquement le g\u00e9nocide arm\u00e9nien de 1915 \u00bb et celle du 21 mai 2001 (ou \u00ab loi Taubira \u00bb) qui assigne la traite et l&#8217;esclavage moderne au rang de crime contre l&#8217;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Leur analyse repose sur de regrettables confusions. La \u00ab loi Gayssot \u00bb n&#8217;interdit pas l&#8217;\u00e9valuation du ph\u00e9nom\u00e8ne concentrationnaire, mais r\u00e9prime la n\u00e9gation du g\u00e9nocide juif qui reste un pivot de l&#8217;antis\u00e9mitisme contemporain et proc\u00e8de d&#8217;une intention sans rapport avec la controverse rationnelle propre \u00e0 la science historique : \u00e0 la limite, l&#8217;historien se d\u00e9juge en prenant le n\u00e9gtionnisme au s\u00e9rieux, f\u00fbt-ce le temps d&#8217;un argumentaire. La loi de janvier 2001 ne porte pas sur l&#8217;analyse historique de la trag\u00e9die de 1915 mais engage la France dans le combat pour la reconnaissance juridique du g\u00e9nocide arm\u00e9nien \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle internationale. La loi de mai 2001 ne cl\u00f4t pas le d\u00e9bat historiographique sur le commerce triangulaire et le syst\u00e8me esclavagiste de plantation, mais reconna\u00eet qu&#8217;il y eut, avec l&#8217;essor de la traite, de la part de l&#8217;Europe et donc de la France, violation des droits imprescriptibles de l&#8217;humanit\u00e9. La loi de f\u00e9vrier 2005 institue, elle, le \u00ab r\u00f4le positif \u00bb de la colonisation et donc le bon droit du colonisateur comme une v\u00e9rit\u00e9 d&#8217;enseignement.<\/p>\n<p>La loi est-elle pertinente face au n\u00e9gationnisme et \u00e0 la barbarie ? La question est recevable. Il n&#8217;en reste pas moins que, \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle de l&#8217;histoire humaine, la codification l\u00e9gale a \u00e9t\u00e9 utile pour d\u00e9placer, en m\u00eame temps que les fronti\u00e8res de la l\u00e9galit\u00e9 et de l&#8217;ill\u00e9galit\u00e9, celles de la l\u00e9gitimit\u00e9 et de l&#8217;ill\u00e9gitimit\u00e9. Il fut un temps o\u00f9 l&#8217;on consid\u00e9rait comme l\u00e9gitime qu&#8217;un \u00eatre humain soit tenu pour coupable d\u00e8s l&#8217;instant o\u00f9 l&#8217;Etat pr\u00e9sumait qu&#8217;il l&#8217;\u00e9tait. Il fallut une loi anglaise, en 1679, pour que le principe inverse : celui de la pr\u00e9somption d&#8217;innocence : s&#8217;impose sur la sc\u00e8ne historique. L&#8217;\u00e9nonc\u00e9 d&#8217;une loi ne suffit jamais \u00e0 assurer l&#8217;installation d&#8217;un principe ; mais il en \u00e9nonce la possibilit\u00e9 et la n\u00e9cessit\u00e9. En cela, il peut produire un effet de seuil.<\/p>\n<p>Le tribunal de Nuremberg, en 1946, y parvint en imposant la notion de \u00ab crime contre l&#8217;humanit\u00e9 \u00bb. Les lois de 1990 et de 2001 essayaient de poursuivre cette trace. Elles ne se pla\u00e7aient pas sur le terrain de la v\u00e9rit\u00e9 historique, mais mettaient la R\u00e9publique sur le terrain du droit des victimes, pour que ne puisse pas se reproduire l&#8217;irr\u00e9parable d\u00e9ni d&#8217;humanit\u00e9 provoqu\u00e9 par les actes qu&#8217;elles ont r\u00e9prouv\u00e9s. La loi du 23 f\u00e9vrier 2005 institue quant \u00e0 elle le droit de l&#8217;oppresseur : la France coloniale : en loi de la R\u00e9publique. Que l&#8217;on puisse placer sur le m\u00eame plan les quatre lois n&#8217;est pas admissible. L&#8217;historien doit \u00eatre sans dogme ; l&#8217;histoire comme science ne conna\u00eet pas de tabous. Mais la m\u00e9moire, elle, doit se d\u00e9ployer dans le cadre de droits. Or, imagine-t-on des droits sans la loi qui les formule et qui les prot\u00e8ge ? <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b025 , janvier 2006<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 23 f\u00e9vrier 2005, l&#8217;Assembl\u00e9e nationale adopte, dans l&#8217;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale, une loi portant \u00ab reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Fran\u00e7ais d&#8217;Alg\u00e9rie \u00bb. Son article 4 en profite pour \u00e9noncer que \u00ab les programmes scolaires reconnaissent en particulier le r\u00f4le positif de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise outre-mer \u00bb. 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