{"id":255,"date":"1996-11-01T00:00:00","date_gmt":"1996-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-octobre-17-lectures-d-une-experience\/"},"modified":"1996-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1996-10-31T23:00:00","slug":"article-octobre-17-lectures-d-une-experience","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=255","title":{"rendered":"Octobre 17, lectures d&#8217;une exp\u00e9rience"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Andre\u00ef Gratchev <\/p>\n<p><strong> D&#8217;o\u00f9 est issue la R\u00e9volution d&#8217;octobre 1917 en Russie ? Que fut-elle et quel impact eut-elle dans le monde, notamment sur le mouvement r\u00e9volutionnaire ? Comment expliquer son implosion ? Questions pour un d\u00e9bat qui durera longtemps encore. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> La R\u00e9volution d&#8217;octobre est-elle n\u00e9e d&#8217;un &#8221; accident de l&#8217;histoire &#8221; voire d&#8217;un &#8221; putsch &#8221; ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> Andre\u00ef Gratchev : <\/strong> Un des paradoxes de l&#8217;histoire r\u00e9cente n&#8217;est- il pas d&#8217;avoir qualifi\u00e9 \u00e0 chaque fois de &#8221; plus grand \u00e9v\u00e9nement du si\u00e8cle &#8221; hier l&#8217;av\u00e8nement et aujourd&#8217;hui la d\u00e9b\u00e2cle de la R\u00e9volution d&#8217;octobre ? Cette trajectoire sur la plus grande partie de ce si\u00e8cle, n&#8217;est pas un hasard de l&#8217;histoire de mon pays et du monde, elle en fait partie, avec ses aspects singuliers, ses drames et ses violences.<\/p>\n<p> <strong> Francis Cohen : <\/strong> Je ne vois dans la R\u00e9volution d&#8217;octobre ni un accident de l&#8217;histoire ni l&#8217;arr\u00eat d&#8217;un d\u00e9veloppement qui reprendrait aujourd&#8217;hui, mais plut\u00f4t la suite n\u00e9cessaire de la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente. La Russie, grande puissance rurale, commence \u00e0 d\u00e9velopper de fa\u00e7on acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e certaines formes de capitalisme. L&#8217;accoucheuse de la r\u00e9volution a \u00e9t\u00e9 la Premi\u00e8re Guerre mondiale. La situation catastrophique dans l&#8217;arm\u00e9e et dans le pays a fait exploser la r\u00e9volte des paysans-soldats. C&#8217;est la r\u00e9volution de f\u00e9vrier, l&#8217;abdication du tsar, la prise du pouvoir par un gouvernement issu d&#8217;une Douma, certes censitaire. Mais les choses ont continu\u00e9 \u00e0 s&#8217;aggraver. H\u00e9l\u00e8ne Carr\u00e8re d&#8217;Encausse, peu suspecte de complaisance pour la R\u00e9volution d&#8217;octobre, \u00e9crit: &#8221; Le pays qui veut la paix et la terre n&#8217;en finit pas d&#8217;attendre.(&#8230;) Les acteurs r\u00e9volutionnaires, ce sont les masses.&#8221; (Nicolas II, Fayard). En effet, les bolcheviks, tr\u00e8s minoritaires au d\u00e9but de 1917, sont majoritaires dans les soviets \u00e0 la fin de l&#8217;ann\u00e9e.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Le drame vient de ce que la r\u00e9volution sovi\u00e9tique a eu la pr\u00e9tention d&#8217;incarner la r\u00e9volution russe, donc d&#8217;occulter une r\u00e9volution dont personne, \u00e0 l&#8217;exception de quelques nostalgiques du tsarisme, ne conteste la l\u00e9gitimit\u00e9. La d\u00e9sagr\u00e9gation du r\u00e9gime politique a \u00e9t\u00e9 acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e par le fait que l&#8217;\u00e9lite de l&#8217;\u00e9poque g\u00e9rait par un f\u00e9odalisme des plus arri\u00e9r\u00e9s un pays aspirant \u00e0 devenir moderne au sens du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Si la r\u00e9volution de f\u00e9vrier est la porte d&#8217;entr\u00e9e d&#8217;une r\u00e9volution spontan\u00e9e, populaire et l\u00e9gitime, quelle porte de sortie, autre que politique pouvait-elle avoir ? Les bolcheviks en ont propos\u00e9 une. En existait-il une autre ? En histoire, l&#8217;hypoth\u00e9tique est toujours interdit.<\/p>\n<p> <strong> Comment caract\u00e9riser ce que cette \u00e9tape fut ? Le stalinisme ? Une avanc\u00e9e ? ou ne fut-elle qu&#8217;une illusion ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> C&#8217;\u00e9tait une \u00e9tape presque naturelle de la modernisation urgentissime du pays, avec le visage que lui ont impos\u00e9 les bolcheviks. La Russie a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration pour rattraper l&#8217;\u00e9volution historique de l&#8217;Europe occidentale, \u00e0 partir d&#8217;un retard de un ou deux si\u00e8cles.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> Les soviets, Conseils \u00e9lus directement par les ouvriers, les paysans, les soldats ont pris le pouvoir. Se posent imm\u00e9diatement deux \u00e9normes probl\u00e8mes aux bolcheviks, l&#8217;aile r\u00e9volutionnaire de la social-d\u00e9mocratie russe: faire la paix et donner la terre aux paysans. Tr\u00e8s vite aussi se d\u00e9clenche une guerre civile qui ravage le pays durant trois ans. Enfin, la R\u00e9volution d&#8217;octobre devient un \u00e9v\u00e9nement international. Elle change les conditions strat\u00e9giques de la guerre et surtout, elle introduit une forme sociale nouvelle dans le monde. Ce qui pousse les puissances occidentales \u00e0 aider les blancs, \u00e0 mettre au ban le nouveau r\u00e9gime. N&#8217;oublions pas que pour L\u00e9nine, la r\u00e9volution russe devait \u00eatre le signal d&#8217;autres dans le monde. L&#8217;une des causes essentielles des contradictions, des difficult\u00e9s et finalement de l&#8217;\u00e9chec de la r\u00e9volution bolchevique est certainement qu&#8217;elle a \u00e9t\u00e9 seule.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Si on qualifie les bolcheviks et L\u00e9nine d&#8217;usurpateurs du pouvoir, on aura des difficult\u00e9s \u00e0 expliquer la dur\u00e9e de l&#8217;exp\u00e9rience socialiste par la seule &#8221; efficacit\u00e9 &#8221; du r\u00e9gime de terreur stalinien. Les bolcheviks ont \u00e9t\u00e9 tout de suite l\u00e9gitim\u00e9s par un soutien populaire parce qu&#8217;ils proposaient aux Russes la paix, et la justice sociale, et r\u00e9pondaient \u00e0 leur aspiration patriotique et nationale. Le ralliement \u00e0 cette r\u00e9volution et le contexte international offraient \u00e0 la Russie une issue presque miraculeuse: jusqu&#8217;alors \u00e0 la tra\u00eene des grands pays, elle pouvait prendre la t\u00eate d&#8217;un courant transformateur pour l&#8217;ensemble du monde. Cela remplissait d&#8217;espoir les \u00e2mes de millions de Russes. Et ce pays profond\u00e9ment religieux a pris l&#8217;id\u00e9ologie propos\u00e9e comme religion. Cela explique le soutien et l&#8217;engagement de larges masses de sa population.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> La vie du peuple sovi\u00e9tique n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 celle d&#8217;un peuple opprim\u00e9 et hostile au pouvoir. Il l&#8217;a majoritairement accept\u00e9 et soutenu, m\u00eame durant les p\u00e9riodes critiques, jusque dans les ann\u00e9es soixante. Par ses r\u00e9alisations sociales, m\u00eame discutables, par sa victoire sur le fascisme etc., ce r\u00e9gime s&#8217;est attir\u00e9 des sympathies \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur comme \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p> <strong> Quelles sont les raisons du d\u00e9calage avec l&#8217;appr\u00e9ciation n\u00e9gative qui a ensuite domin\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Le pouvoir de L\u00e9nine puis de Staline a obtenu longtemps un grand soutien populaire, m\u00eame, pour ce dernier, pendant les purges les plus violentes, durant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale comme apr\u00e8s. Il ne faut pas en d\u00e9duire que c&#8217;\u00e9tait un r\u00e9gime d\u00e9mocratique. Il a eu, \u00e0 deux reprises, la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&#8217;autorit\u00e9 et celle de la d\u00e9mocratie: au d\u00e9but, quand il \u00e9tait l\u00e9gitim\u00e9 par les aspirations populaires, puis pendant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, patriotique, la guerre de survie. Mais, en dehors de ces p\u00e9riodes, c&#8217;\u00e9tait diff\u00e9rent. L&#8217;\u00e9rosion de &#8221; la foi &#8220;, la chute des illusions accompagnaient l&#8217;augmentation de la r\u00e9pression, de la violence, de l&#8217;endoctrinement de la population, m\u00e9thodes utilis\u00e9es par le pouvoir pour subsister, \u00e9voluant vers un r\u00e9gime totalitaire qui s&#8217;isolait du monde. La soci\u00e9t\u00e9 russe devenait de plus en plus exigeante, de plus en plus complexe, de moins en moins satisfaite par la fa\u00e7on dont elle \u00e9tait dirig\u00e9e. Cela a conduit aux premi\u00e8res interrogations sur la l\u00e9gitimit\u00e9 du syst\u00e8me, sur son efficacit\u00e9 et sur son manque de d\u00e9mocratie, jusqu&#8217;\u00e0 son implosion.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> J&#8217;ajoute que cette sorte de mobilisation des consciences qui avait \u00e9t\u00e9 le levain id\u00e9ologique de la R\u00e9volution d&#8217;octobre devenait un obstacle \u00e0 la conception de Staline d&#8217;un d\u00e9veloppement command\u00e9 de fa\u00e7on rigide, auquel il a tent\u00e9 de donner une base soi-disant scientifique. Ce n&#8217;est donc pas un hasard si les communistes ont \u00e9t\u00e9 ses premi\u00e8res victimes. Il a voulu changer de parti en \u00e9liminant celui qui avait fait la r\u00e9volution et il a cr\u00e9\u00e9 \u00e0 la place un appareil hi\u00e9rarchis\u00e9 et finalement administratif. L&#8217;erreur, le crime de ce r\u00e9gime, c&#8217;est de n&#8217;avoir pas mis le peuple en mesure de g\u00e9rer lui-m\u00eame ses affaires. M\u00eame si existaient quelques structures de participation. Ces ph\u00e9nom\u00e8nes ne tiennent s\u00fbrement pas seulement \u00e0 la pr\u00e9sence de Staline. Pourquoi a-t-il r\u00e9ussi ? Comment s&#8217;est-il appuy\u00e9 sur une s\u00e9rie de caract\u00e9ristiques du moment, de la population elle-m\u00eame, de l&#8217;\u00e9tat du pays, etc.? Il y a toute une analyse \u00e0 faire, qui tienne \u00e9galement compte de la situation de &#8221; forteresse assi\u00e9g\u00e9e &#8221; de l&#8217;URSS de l&#8217;\u00e9poque (1).<\/p>\n<p> <strong> Pour vous, quand cela a-t-il commenc\u00e9 \u00e0 craquer ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> L\u00e9nine n&#8217;est pas tout \u00e0 fait innocent. La dissolution de l&#8217;Assembl\u00e9e constituante, m\u00eame peu repr\u00e9sentative, \u00e9tait impardonnable, c&#8217;\u00e9tait l&#8217;abandon de r\u00e8gles d\u00e9mocratiques et cela a conduit au parti unique, au monopole du pouvoir.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> Ce qui a \u00e9t\u00e9 fondamental.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Et cela a conduit, dans les mains de Staline, infiniment plus efficaces, en ce sens, que celles de L\u00e9nine, \u00e0 la transformation du parti d&#8217;organisme politique vivant en une structure bureaucratique, priv\u00e9e de tout concurrent. Consacr\u00e9 parti-Etat, il ne se pr\u00e9occupait pas de ses rapports \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. C&#8217;est un drame que la r\u00e9volution n&#8217;ait pas \u00e9t\u00e9 suivie par d&#8217;autres, lesquelles, r\u00eavait L\u00e9nine, surviendraient dans des soci\u00e9t\u00e9s &#8221; plus m\u00fbres &#8221; pour le socialisme et qui prendraient la t\u00eate de cette \u00e9volution. Pour moi, cette absence a contribu\u00e9 \u00e0 identifier le socialisme sovi\u00e9tique au stalinisme. Cela a port\u00e9 un grand coup au destin de l&#8217;id\u00e9e du socialisme dans le monde, longtemps apr\u00e8s Staline, dans des r\u00e9volutions calqu\u00e9es sur la r\u00e9volution russe.<\/p>\n<p> <strong> Quelles cons\u00e9quences a-t-elle eu sur le mouvement communiste international ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> L&#8217;essentiel est le divorce entre le socialisme et la d\u00e9mocratie, c&#8217;est le point de d\u00e9part des probl\u00e8mes. Les masses populaires &#8221; apprenant &#8221; qu&#8217;on pouvait b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 heureuse en sacrifiant la d\u00e9mocratie et les libert\u00e9s politiques.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> Sacrifier, je ne dirais pas cela car je ne crois pas que le choix se soit pos\u00e9 en ces termes. Il s&#8217;agissait surtout de justice sociale et d&#8217;ind\u00e9pendance nationale. L&#8217;aspiration \u00e0 la d\u00e9mocratie s&#8217;est exprim\u00e9e bien plus tard.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Avoir accol\u00e9 le terme socialiste \u00e0 cette r\u00e9volution issue d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale a eu un effet tr\u00e8s perfide car elle a ignor\u00e9 cette id\u00e9e de Marx caract\u00e9risant le socialisme comme soci\u00e9t\u00e9 post-capitaliste. Tandis que, en raison de la fa\u00e7on dont elle a \u00e9t\u00e9 conduite par la main de fer de Staline, nous avons eu une pr\u00e9tendue soci\u00e9t\u00e9 socialiste, devenue, dans la Russie actuelle, une soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9-capitaliste. Mais ne peut-on esp\u00e9rer que le capitalisme sauvage d&#8217;aujourd&#8217;hui rencontrera un jour son propre socialisme ?<\/p>\n<p> <strong> Quel impact la r\u00e9volution d&#8217;Octobre eut-elle alors dans le monde ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> Tout le si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par ses cons\u00e9quences. Mais bien d&#8217;autres facteurs de grande importance ont jou\u00e9 \u00e9galement, tels que l&#8217;acc\u00e9l\u00e9ration formidable de l&#8217;histoire, des techniques, l&#8217;\u00e9volution des relations internationales, etc. Tout ne d\u00e9pend pas de la R\u00e9volution d&#8217;octobre. Cependant, elle a eu une signification universelle dans le monde entier, ressentie comme une ouverture, au del\u00e0 du mouvement ouvrier, par tous ceux qui cherchaient une issue aux malheurs du monde. Le capitalisme s&#8217;est senti touch\u00e9 sur toute la plan\u00e8te. Il a imm\u00e9diatement r\u00e9agi. L&#8217;Union sovi\u00e9tique devint ainsi le seul p\u00f4le de r\u00e9sistance anti-capitaliste durant une bonne moiti\u00e9 du si\u00e8cle. Dans ce si\u00e8cle d&#8217;expansion capitaliste, l&#8217;exploitation et la domination, le colonialisme, progressaient aussi, provoquant une r\u00e9sistance croissante. L&#8217;URSS \u00e9tait l&#8217;exemple qu&#8217;un autre type de soci\u00e9t\u00e9 existait. Le monde fut durablement divis\u00e9 en deux, puis en trois, avec la naissance d&#8217;un grand mouvement de lib\u00e9ration des peuples. Encore une contradiction.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> La mode est au parall\u00e8le entre communisme et fascisme. Si Staline et Hitler \u00e9taient les deux faces d&#8217;une m\u00eame m\u00e9daille, quasiment interchangeables, pourquoi a-t-il \u00e9t\u00e9 possible aux d\u00e9mocraties occidentales de r\u00e9aliser cette alliance &#8221; contre nature &#8221; avec Staline ? Auraient-ils pu faire aussi facilement alliance avec Hitler dans le cas &#8211; hypoth\u00e9tique &#8211; o\u00f9 Staline aurait \u00e9t\u00e9 l&#8217;agresseur ? Mais le communisme russe est issu de l&#8217;appel contre la guerre: il offrait la paix tandis que le fascisme, c&#8217;\u00e9tait la guerre ! M\u00eame totalitaire et dictatorial, en URSS le pouvoir devait s&#8217;appuyer sur les valeurs humanistes et universelles tendant plut\u00f4t \u00e0 l&#8217;unification du monde qu&#8217;\u00e0 la s\u00e9paration proclam\u00e9e et r\u00e9alis\u00e9e par le nazisme.<\/p>\n<p> <strong> Venons-en aux effets du stalinisme sur le mouvement r\u00e9volutionnaire naissant. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> La r\u00e9volution sovi\u00e9tique r\u00e9ussie a \u00e9t\u00e9 un exemple, puis un mod\u00e8le, pour l&#8217;aile r\u00e9volutionnaire du mouvement socialiste. Il s&#8217;est regroup\u00e9 autour de l&#8217;URSS avec la cr\u00e9ation de la troisi\u00e8me internationale, hi\u00e9rarchis\u00e9e. Le PCF a \u00e9t\u00e9 la &#8221; section fran\u00e7aise de l&#8217;internationale communiste &#8221; jusqu&#8217;\u00e0 sa dissolution en 1943. Ces partis, issus des mouvements de chacun de ces pays, furent \u00e9troitement marqu\u00e9s par des liens de subordination politiques et id\u00e9ologiques \u00e0 l&#8217;Internationale domin\u00e9e par le parti bolchevik et par Staline. D&#8217;autre part, l&#8217;Union sovi\u00e9tique \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9e comme le bastion et l&#8217;avenir du mouvement socialiste, il fallait la d\u00e9fendre \u00e0 tout prix, d&#8217;o\u00f9 cette notion de &#8221; d\u00e9fense inconditionnelle de l&#8217;Union sovi\u00e9tique &#8221; qui a marqu\u00e9 les partis communistes. Cette p\u00e9riode est tr\u00e8s importante pour la r\u00e9flexion que les communistes fran\u00e7ais veulent avoir sur eux-m\u00eames.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Une part de celle-ci concerne aussi les Russes. Les dirigeants de l&#8217;URSS identifiaient les int\u00e9r\u00eats du mouvement communiste avec leur politique d&#8217;Etat, ce qui a consid\u00e9rablement accru leur responsabilit\u00e9 dans le statut, l&#8217;\u00e9volution et les conditions d&#8217;existence du parti communiste dans leur propre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p> <strong> Les partis communistes s&#8217;en sont d\u00e9tach\u00e9s, plus ou moins vite. Mais l&#8217;impact de cet attachement est demeur\u00e9 apr\u00e8s cette s\u00e9paration. Le PCF, par exemple, travaille encore \u00e0 en extirper les reliquats. Qu&#8217;en est-il en Russie ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Cela a conduit au naufrage du grand vaisseau &#8221; Union sovi\u00e9tique &#8221; avec nombre d&#8217;autres plus petits navires.<\/p>\n<p> <strong> Aurait-il pu ne pas sombrer ? Francis Cohen dit souvent qu&#8217;on a perdu vingt ans avant de se poser la question d&#8217;une r\u00e9forme radicale. <\/strong><\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> Khrouchtchev avait donn\u00e9 le premier coup de boutoir. Mais il \u00e9tait tellement marqu\u00e9 par le pass\u00e9 que seul son renversement a permis une ouverture. Ce fut, dans les ann\u00e9es soixante, la tentative de r\u00e9forme dite de Liberman, Kossyguine, etc. Mais personne n&#8217;avait vraiment conscience de ce qu&#8217;il fallait modifier et \u00e7a n&#8217;a pas r\u00e9ussi.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> M\u00eame Gorbatchev est venu trop tard. Peut-\u00eatre en 1968, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque du Printemps de Prague, le socialisme, syst\u00e8me assez efficace pour la population, s&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 des contraintes et de la peur du stalinisme, des aspects criminels de ce r\u00e9gime, aurait-il pu \u00e9voluer de fa\u00e7on int\u00e9ressante. Mais qui peut le dire ? En tout cas, aujourd&#8217;hui, la perte des acquis positifs de la p\u00e9riode sovi\u00e9tique rend le d\u00e9veloppement actuel de la Russie tr\u00e8s incertain.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> Les r\u00e9volutions de palais n&#8217;ont pas mis fin \u00e0 tout ce qu&#8217;a engendr\u00e9 la p\u00e9riode pass\u00e9e. On voit \u00e0 quel point p\u00e8sent encore en Russie les structures, les mentalit\u00e9s, les habitudes en Russie sur les \u00e9v\u00e9nements. A pr\u00e9sent, l&#8217;ennemi du capitalisme dans le monde n&#8217;est plus \u00e0 l&#8217;Est, mais cela veut-il dire qu&#8217;il n&#8217;existe plus ?<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Il n&#8217;est plus \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> Mais les contradictions du capitalisme existent toujours. Les espoirs, les id\u00e9es, les concepts qui viennent de la p\u00e9riode sovi\u00e9tique continuent \u00e0 peser sur la solution de ces contradictions. Est-ce que le fait que la lutte contre le capitalisme n&#8217;est plus mat\u00e9rialis\u00e9e par un camp mais existe dans tous les pays capitalistes, r\u00e9duit ses possibilit\u00e9s ou, au contraire, lui en donne de nouvelles ? Reconna\u00eetre, aider, soutenir ces forces, c&#8217;est je crois ce que cherchent les communistes, en tout cas en France. Traumatis\u00e9, le mouvement communiste est travers\u00e9 par la volont\u00e9 de continuer \u00e0 se battre pour ses valeurs, pour la vie sociale, les luttes, et en m\u00eame temps par la crainte de retomber dans les m\u00eames erreurs.<\/p>\n<p> <strong> Vous dites: si on s&#8217;y \u00e9tait pris avant, peut-\u00eatre aurait-on pu r\u00e9ussir le socialisme. Mais, justement, pourquoi les structures ont-elles pes\u00e9 au point de ne pas \u00eatre d\u00e9pass\u00e9es ? <\/strong><\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> Peut-\u00eatre est-il possible de r\u00e9pondre \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 cette question parce qu&#8217;elle se repose \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de la soci\u00e9t\u00e9. Ce n&#8217;est plus un conflit international, une discussion de blocs. La caricature qu&#8217;a \u00e9t\u00e9 le socialisme sovi\u00e9tique, et l&#8217;usure de ce syst\u00e8me politique ne doivent pas \u00eatre confondues avec l&#8217;\u00e9chec de l&#8217;id\u00e9e socialiste. C&#8217;est maintenant, apr\u00e8s avoir &#8221; go\u00fbt\u00e9 &#8221; au capitalisme sauvage, que la soci\u00e9t\u00e9 russe va d\u00e9couvrir la v\u00e9ritable valeur de certains des aspects de l&#8217;exp\u00e9rience ouverte par la R\u00e9volution d&#8217;octobre.<\/p>\n<p> <strong> F. C.: <\/strong> On n&#8217;en voit gu\u00e8re appara\u00eetre que des pr\u00e9misses.<\/p>\n<p> <strong> A. G.: <\/strong> C&#8217;est en grande partie la responsabilit\u00e9 de la classe dirigeante russe dans la destruction de l&#8217;Union sovi\u00e9tique. La transformation du syst\u00e8me politique ne devait pas n\u00e9cessairement prendre la forme de l&#8217;exclusion, du morcellement de l&#8217;ex-URSS en petits Etats souvent artificiels, dirig\u00e9s dans la plupart des cas par des hommes qui ne sont gu\u00e8re plus d\u00e9mocratiques que les pr\u00e9c\u00e9dents. Les dirigeants russes ne formulent pas davantage une alternative capable de gagner le soutien populaire, une reforme d\u00e9mocratique de la soci\u00e9t\u00e9. En effet, le pays reste bloqu\u00e9 entre deux voies, entre deux variantes du pass\u00e9.<\/p>\n<p>* Andre\u00ef Gratchev est journaliste, \u00e9crivain, on lui doit l&#8217;Histoire vraie de la fin de l&#8217;URSS aux \u00e9ditions du Rocher, 1992 et la Chute du Kremlin, l&#8217;empire du non-sens chez Hachette, 1994.Il est ancien membre du Comit\u00e9 central du PCUS et fut porte-parole de Mikha\u00efl Gorbatchev.<\/p>\n<p>** Francis Cohen a \u00e9t\u00e9 correspondant de l&#8217;Humanit\u00e9 \u00e0 Moscou, directeur de la Nouvelle Critique et de Recherches Internationales.Il est auteur et co-auteur de nombreux livres dont: Les Sovi\u00e9tiques, Editions Sociales.1974; L&#8217;URSS et nous, Editions Sociales, 1978; P\u00e9restro\u00efka 89, Editions Sociales 1989.<\/p>\n<p>1. Espaces Marx pr\u00e9pare, pour novembre 1997, un colloque international sur l&#8217;exp\u00e9rience et l&#8217;impact de la R\u00e9volution d&#8217;octobre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Andre\u00ef Gratchev <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-255","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/255","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=255"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/255\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=255"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=255"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=255"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}