{"id":2546,"date":"2006-06-01T00:00:00","date_gmt":"2006-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/theatre-actualites-fantasmes2546\/"},"modified":"2006-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-05-31T22:00:00","slug":"theatre-actualites-fantasmes2546","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2546","title":{"rendered":"Th\u00e9\u00e2tre. Actualit\u00e9s, fantasmes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Comment un spectacle parle-t-il au monde d&#8217;aujourd&#8217;hui ? Actualit\u00e9 ou universalit\u00e9, filiations th\u00e9\u00e2trales, \u00e9clat d&#8217;une distribution, retour sur quelques mises en sc\u00e8ne actuelles ou \u00e0 venir. <\/p>\n<p><strong> Th\u00e9\u00e2tre et pr\u00e9sent <\/strong><\/p>\n<p>T\u00eates rondes et t\u00eates pointues est LA pi\u00e8ce d&#8217;actualit\u00e9 ces temps-ci, sinon le spectacle. Bertolt Brecht \u00e9crit ce texte pour la sc\u00e8ne en 1933, c&#8217;est assez dire les enjeux qui le portent. Argument : dans un pays, un conflit \u00e9clate entre les propri\u00e9taires terriens et les paysans, qui se r\u00e9voltent contre les fermages qu&#8217;ils ne sont plus en mesure de payer, \u00e0 cause d&#8217;une trop bonne r\u00e9colte qui a fait s&#8217;effondrer le cours du bl\u00e9. Pour casser la r\u00e9bellion, le pouvoir fait appel \u00e0 un \u00ab id\u00e9ologue \u00bb qui aura l&#8217;habilet\u00e9 de faire passer des vessies pour des lanternes, un conflit pour un autre, et qui substituera \u00e0 l&#8217;ennemi r\u00e9el (le propri\u00e9taire) un ennemi imaginaire (le Tchitche, \u00e0 t\u00eate pointue). Il appara\u00eet en effet que la population est divis\u00e9e en Tchitches et Tchouques. Le b\u00e9n\u00e9fice de l&#8217;entourloupe est grand : les riches propri\u00e9taires disparaissent du devant de la sc\u00e8ne comme probl\u00e8me public, la r\u00e9volte paysanne est scind\u00e9e et bris\u00e9e, le conflit social est refoul\u00e9. Toute ressemblance avec des faits r\u00e9els, etc. N&#8217;est-ce pas tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui a lieu aujourd&#8217;hui en France, lorsque apr\u00e8s la crise du CPE, le premier geste du gouvernement est de proposer une loi sur l&#8217;immigration ? La lecture \u00ab immigr\u00e9e \u00bb des manifestations de novembre ne proc\u00e8de-t-elle pas du m\u00eame tour de passe-passe que ce que la parabole de Brecht met en sc\u00e8ne ? L&#8217;instrumentalisation de la haine aux fins de conservation du pouvoir : on fait difficilement fable plus op\u00e9ratoire quant aux questions politiques fran\u00e7aises du moment.<\/p>\n<p>C&#8217;est pourquoi on pourra \u00eatre un peu surpris, paradoxalement, des d\u00e9clarations d&#8217;actualit\u00e9 de ce texte par le metteur en sc\u00e8ne, Philippe Awat : \u00ab Si l&#8217;on peut, aujourd&#8217;hui, rejouer cette pi\u00e8ce, c&#8217;est qu&#8217;elle semble s&#8217;adapter invariablement \u00e0 l&#8217;\u00e9volution du temps et des cultures. \u00bb, invoquant ainsi une sorte de validit\u00e9 abstraite de la pi\u00e8ce. Qu&#8217;est-ce \u00e0 dire, que Brecht s&#8217;adapte invariablement ? On pense \u00e0 la phrase de Heiner M\u00fcller : \u00ab Nous ne serons pas \u00e0 bon port tant que Shakespeare \u00e9crira nos pi\u00e8ces. (&#8230;) notre espoir, un monde qu&#8217;il ne refl\u00e9tera plus. \u00bb Il y a une fa\u00e7on tout \u00e0 fait affaiblissante de dire qu&#8217;un texte est actuel, pr\u00e9cis\u00e9ment en universalisant son propos. Car le pr\u00e9sent n&#8217;est pas l&#8217;atemporel. Il semble qu&#8217;invoquer la contemporan\u00e9it\u00e9 des pi\u00e8ces est une tarte \u00e0 la cr\u00e8me qui d\u00e9samorce tr\u00e8s exactement leur capacit\u00e9 d&#8217;outil critique, comme d&#8217;un accompagnement indolore et sans cons\u00e9quence. C&#8217;est pourquoi, aussi, \u00e9crire dans le tract du spectacle la chronologie de l&#8217;ascension au pouvoir de Hitler rel\u00e8ve, d&#8217;une part, d&#8217;une contradiction apparente avec la d\u00e9claration d&#8217;actualit\u00e9 \u00e9ternelle du texte et, en r\u00e9alit\u00e9, t\u00e9moigne de ce d\u00e9samor\u00e7age de la parabole qu&#8217;une telle d\u00e9claration contient.<\/p>\n<p><strong> Objets de r\u00eave <\/strong><\/p>\n<p>On aimerait dire un mot de la programmation du Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Od\u00e9on pour la saison prochaine, mot qui par la t\u00e9nuit\u00e9 de ce qu&#8217;il essaie d&#8217;\u00e9noncer m\u00e9riterait plus de place. Mais n\u00e9anmoins : l&#8217;ouverture de saison se fait avec la pi\u00e8ce de Heiner M\u00fcller, Quartet, mise en sc\u00e8ne par Bob Wilson, avec Isabelle Huppert et Ariel Garcia Vald\u00e8s. On conna\u00eet l&#8217;argument du texte de M\u00fcller, inspir\u00e9 des Liaisons dangereuses, que l&#8217;on monte toujours comme une \u00ab guerre des sexes \u00bb, o\u00f9 chacun vient se rincer l&#8217;oreille. C&#8217;est le texte th\u00e9\u00e2tral de M\u00fcller le plus jou\u00e9 parce qu&#8217;il est apparemment le moins aust\u00e8re et apparemment aussi le plus accessible. Il est certain que l&#8217;association Wilson-M\u00fcller-Huppert, avec, en arri\u00e8re-fond, Merteuil, la fine fleur de l&#8217;esprit fran\u00e7ais et de l&#8217;\u00e9rotisme pervers, a toutes les chances de cumuler le maximum de lignes de tir fantasmatiques possibles. Et c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que rien ne r\u00e9siste \u00e0 la s\u00e9duction massive de cet objet, o\u00f9 tout se relaye pour susciter l&#8217;envie, que l&#8217;on peut se demander dans quelle mesure l&#8217;on n&#8217;est pas face \u00e0 quelque chose comme un blockbuster \u00e0 l&#8217;attention de l&#8217;\u00e9lite culturelle europ\u00e9enne. La communication de l&#8217;Od\u00e9on va dans ce sens : \u00ab une rencontre d&#8217;interpr\u00e8tes qui est \u00e0 elle seule un \u00e9v\u00e9nement : Ariel Garcia Vald\u00e8s dans le r\u00f4le de Valmont fera en effet face \u00e0 une marquise de Merteuil qu&#8217;incarne Isabelle Huppert. \u00bb Cela ne r\u00e9sonne-t-il pas avec un mat\u00e9riau, certes bien plus trivial, du genre \u00ab Chaos : Wesley Snipes face \u00e0 Jason Statham \u00bb, etc. Est-il bien de l&#8217;objet du th\u00e9\u00e2tre de s&#8217;adresser (\u00e0 ce point) au fantasme ? Question d\u00e9licate \u00e0 poser puisqu&#8217;elle semble ruer dans les brancards de l&#8217;enthousiasme et du g\u00e9nie \u00e9vident des protagonistes en question.<\/p>\n<p><strong> Ce que retient la retenue <\/strong><\/p>\n<p>Consacrons quelques lignes au travail si f\u00eat\u00e9 de Jo\u00ebl Pommerat, au Th\u00e9\u00e2tre Paris-Villette ces temps-ci, avec Cet  enfant, qu&#8217;il a \u00e9crit \u00e0 partir d&#8217;un travail avec des b\u00e9n\u00e9ficiaires de la CAF du Calvados en 2002. Cela tourne, comme le titre l&#8217;indique, autour de la parent\u00e9. (La compagnie, connue pour sa grande activit\u00e9, sera \u00e0 Avignon cet \u00e9t\u00e9 avec quatre spectacles, dont celui-ci.) Bien que Cet enfant soit salu\u00e9 par les critiques et le public, il faudrait n\u00e9anmoins en souligner quelques ambigu\u00eft\u00e9s. On loue g\u00e9n\u00e9ralement les spectacles de Jo\u00ebl Pommerat pour leur retenue, leurs qualit\u00e9s de silence, leur \u00e9conomie, allant jusqu&#8217;\u00e0 citer Claude R\u00e9gy dans leur g\u00e9n\u00e9alogie. Pour autant, le silence n&#8217;a pas la m\u00eame valeur en fonction de ce qu&#8217;il tait, donc pas le m\u00eame effet th\u00e9\u00e2tral. Or, au vu des textes \u00e9crits par Jo\u00ebl Pommerat, il appara\u00eet que l&#8217;on a plus affaire \u00e0 un non-dit qui recouvre quelque chose de su, \u00e0 partir de quoi l&#8217;on fonde une sorte de complicit\u00e9 avec le public, qu&#8217;un v\u00e9ritable temps d&#8217;arr\u00eat de l&#8217;esprit o\u00f9 la parole achoppe. Autrement dit, la retenue n&#8217;est pas une valeur en soi, tout d\u00e9pend de ce que l&#8217;on retient. Retenir n&#8217;\u00e9limine rien et n&#8217;induit pas qu&#8217;autre chose se d\u00e9veloppe non plus. Or, il y a chez Pommerat toujours quelque chose qui flirte avec le m\u00e9lodrame et qui gr\u00e8ve l&#8217;ambition th\u00e9\u00e2trale manifeste du spectacle, quelque retenue qu&#8217;on y mette. H\u00e9las, Cet enfant \u00e9volue dans un p\u00e9rim\u00e8tre qui ne sort pas d&#8217;enjeux psychologiques tr\u00e8s balis\u00e9s et qui ne disent pas grand-chose, sauf \u00e0 s&#8217;\u00e9tonner encore qu&#8217;une m\u00e8re ne soit pas le clich\u00e9 des publicitaires et que l&#8217;amour ne soit pas l&#8217;amour.<\/p>\n<p><strong> D\u00e9couverte <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est ce qui peut-\u00eatre gr\u00e8verait essentiellement le travail de Pommerat, dont on voit bien qu&#8217;il veut \u00e9viter de nombreux \u00e9cueils, de ne finalement rien proposer de tr\u00e8s substantiel. On louera au contraire le tr\u00e8s beau travail de S\u00e9bastien Derrey, cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l&#8217;Echangeur cette ann\u00e9e, \u00e0 partir d&#8217;un texte d&#8217;Eug\u00e8ne Savitzkaya, C\u00e9l\u00e9bration d&#8217;un mariage improbable et illimit\u00e9. Les filiations th\u00e9\u00e2trales sont visibles, entre R\u00e9gy et Fran\u00e7ois Tanguy, mais l&#8217;objet s&#8217;impose au-del\u00e0 d&#8217;elles. De Tanguy resterait peut-\u00eatre la d\u00e9fiance du sens, l&#8217;utilisation du son comme mouvement, le go\u00fbt pour une pens\u00e9e autonome des \u00e9l\u00e9ments du th\u00e9\u00e2tre. Peu de spectacles ce mois-ci ont eu autant de caract\u00e8re. On pourrait r\u00e9sumer, \u00e9nigmatiquement, l&#8217;objet du texte de Savitzkaya avec l&#8217;aphorisme de Lacan, qu&#8217;\u00ab il n&#8217;y a pas de rapport sexuel \u00bb. D&#8217;o\u00f9 la parole, en l&#8217;esp\u00e8ce, fort abondante. Ce qui met en valeur d&#8217;autant le travail des acteurs. Celui de Catherine Jabot est le plus remarquable et sa place de figure centrale dans le dispositif du spectacle est tr\u00e8s heureuse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Comment un spectacle parle-t-il au monde d&#8217;aujourd&#8217;hui ? 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