{"id":2543,"date":"2006-06-01T00:00:00","date_gmt":"2006-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/lucas-belvaux-l-internationale-n2543\/"},"modified":"2006-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-05-31T22:00:00","slug":"lucas-belvaux-l-internationale-n2543","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2543","title":{"rendered":"Lucas Belvaux : &#8220;L&#8217;internationale n&#8217;est plus ouvri\u00e8re&#8221;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Apr\u00e8s avoir s\u00e9par\u00e9 les genres et les styles dans votre trilogie, pourquoi avez-vous eu envie de les m\u00ealer dans ce nouveau film, composite de film noir, de drame social et de com\u00e9die populaire ? <\/p>\n<p><strong> Lucas Belvaux. <\/strong> La trilogie reposait sur un postulat th\u00e9orique fort. L\u00e0, j&#8217;ai eu envie de faire un film sans affirmer un genre d\u00e8s le d\u00e9part pour rendre compte d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9lang\u00e9e, celle de la vie. La ville de Li\u00e8ge o\u00f9 j&#8217;ai tourn\u00e9 a en partie suscit\u00e9 le sc\u00e9nario. Ce que je connais de la Wallonie c&#8217;est cela : une p\u00e9riode socialement tr\u00e8s dure, qui n&#8217;emp\u00eache pourtant pas de s&#8217;amuser, de cr\u00e9er des communaut\u00e9s joyeuses. Ce sont les personnages qui induisent le passage de la com\u00e9die au drame, parfois \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;une m\u00eame sc\u00e8ne.<\/p>\n<p><strong> Quelles ont \u00e9t\u00e9 vos r\u00e9f\u00e9rences en mati\u00e8re de film noir ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Lucas Belvaux. <\/strong> Je ne revendique pas d&#8217;influences particuli\u00e8res mais en m\u00eame temps je les assume toutes. C&#8217;est \u00e9tonnant, le cin\u00e9ma, car nous sommes encore tr\u00e8s proches des origines : on peut se r\u00e9f\u00e9rer aussi bien \u00e0 Dreyer, Griffith qu&#8217;\u00e0 des cin\u00e9astes plus modernes. J&#8217;aime beaucoup John Huston, John Ford et surtout Fritz Lang. Le film peut \u00e9voquer L&#8217;Ultime Razzia de Stanley Kubrick dans le fait que le casse \u00e9choue. Il a aussi un c\u00f4t\u00e9 Asphalt Jungle de Huston mais cela, c&#8217;est mon producteur qui me l&#8217;a fait remarquer.<\/p>\n<p><strong> Que dire du titre de votre film, La Raison du plus faible ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Lucas Belvaux. <\/strong> La fable de La Fontaine dit \u00ab la raison du plus fort est toujours la meilleure \u00bb, ce qui d\u00e9finit pour moi la barbarie. Le film refl\u00e8te mes propres angoisses et joue les Cassandres. J&#8217;ai peur que dans la soci\u00e9t\u00e9 : et dans le cin\u00e9ma car cela va ensemble : l&#8217;humain ne soit plus le c\u0153ur du questionnement ou du projet. Une civilisation dont l&#8217;homme n&#8217;est plus le centre retourne peu \u00e0 peu vers la barbarie. Quand le cin\u00e9ma devient un projet purement \u00e9conomique, l&#8217;humain n&#8217;est plus qu&#8217;une variable d&#8217;ajustement dans la production. Ce qui est terrible c&#8217;est qu&#8217;il y a une esp\u00e8ce de cynisme \u00e0 le pratiquer. Des ann\u00e9es 1930 jusqu&#8217;aux ann\u00e9es 1960, les grands cin\u00e9astes hollywoodiens, am\u00e9ricains ou europ\u00e9ens, venaient de cette tradition humaniste : ce qui les int\u00e9ressait, c&#8217;\u00e9tait cette place du plus faible, du plus fort, dans un monde qui se construit, qui se d\u00e9construit, qui change. Les personnages \u00e9taient toujours humains donc complexes et c&#8217;\u00e9tait du cin\u00e9ma populaire ; aujourd&#8217;hui le cin\u00e9ma populaire nous montre des ic\u00f4nes rigolardes ou ultra-violentes qui ne ressemblent plus en rien \u00e0 des hommes. Ces personnages cr\u00e9\u00e9s de toutes pi\u00e8ces vivent sans paradoxe, sans difficult\u00e9. C&#8217;est un cin\u00e9ma de situations et non de personnages. Je fais des films pour qu&#8217;ils soient vus et aim\u00e9s. Maintenant, quand on parle de \u00ab cin\u00e9ma d&#8217;auteur \u00bb, on a l&#8217;impression d&#8217;\u00e9voquer un bunker alors qu&#8217;avant, les r\u00e9alisateurs \u00e9taient des Monsieur Jourdain : ils faisaient du cin\u00e9ma d&#8217;auteur sans le savoir et cela ne posait aucun probl\u00e8me au spectateur.<\/p>\n<p><strong> Le fait que ces anciens ouvriers s&#8217;en prennent \u00e0 leur propre usine, n&#8217;est-ce pas un geste politique d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Lucas Belvaux. <\/strong> C&#8217;est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 mais en m\u00eame temps cela passe mieux, cela para\u00eet aller de soi, \u00eatre quasi moral \u00e0 leurs yeux. On s&#8217;attaque plus facilement \u00e0 ce que l&#8217;on conna\u00eet : on l&#8217;a tr\u00e8s bien vu pendant la crise des banlieues dans le fait que les gamins soient rest\u00e9s sur leur territoire. Mes personnages attaquent cette usine d&#8217;une part parce qu&#8217;ils la connaissent et d&#8217;autre part parce qu&#8217;ils consid\u00e8rent que c&#8217;est \u00e0 eux, que c&#8217;est leur travail, leur sang, leur vie. Ils ne le vivent donc plus comme un acte \u00ab immoral \u00bb.<\/p>\n<p><strong> Le langage politique ou syndical ne les habite plus. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Lucas Belvaux. <\/strong> Non, car ils en ont connu l&#8217;\u00e9chec. Les deux anciens m\u00e9tallos du film ont milit\u00e9 mais en vain. Mes grands-parents maternels \u00e9taient m\u00e9tallurgistes dans une toute petite ville de Wallonie. Leur lutte a permis des avanc\u00e9es majeures. Leur espoir \u00e9tait dirig\u00e9 vers leurs enfants, leurs petits-enfants : ce qui est dramatique aujourd&#8217;hui, c&#8217;est que cela n&#8217;est plus vrai. La r\u00e9gression sociale et la d\u00e9saffection syndicale vont de pair. On peut dater le d\u00e9but de la fin \u00e0 1989, \u00e0 la chute du mur de Berlin. On est dans un discours unique, extr\u00eamement id\u00e9ologique, et la discussion n&#8217;est plus possible. En fait, ce n&#8217;est pas la fin des id\u00e9ologies, c&#8217;est la victoire d&#8217;une id\u00e9ologie sur une autre. Il n&#8217;y a plus de contradictions, tous les autres discours se sont marginalis\u00e9s. Je ne pleure pas sur la fin de l&#8217;empire sovi\u00e9tique mais je ne pense pas que les conclusions qui en ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9es soient les bonnes. La classe ouvri\u00e8re a disparu en tant que force luttant, elle est morcel\u00e9e, \u00e9clat\u00e9e en tant qu&#8217;adversaire de classe : prononcer l&#8217;expression de gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale devient une bombe. Il n&#8217;y a plus de solidarit\u00e9 de classe. J&#8217;ai peur que la soci\u00e9t\u00e9 se divise petit \u00e0 petit entre ceux qui peuvent se prot\u00e9ger d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 et la jungle de l&#8217;autre, une \u00e9conomie souterraine, parall\u00e8le.<\/p>\n<p><strong> Mais votre film montre tout de m\u00eame une forme de solidarit\u00e9. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Lucas Belvaux. <\/strong>Oui, mais c&#8217;est une solidarit\u00e9 quasi familiale, entre proches, \u00e9ventuellement interg\u00e9n\u00e9rationnelle. Le commerce a su tr\u00e8s vite analyser ce ph\u00e9nom\u00e8ne en parlant de \u00ab niches \u00bb, de \u00ab cibles \u00bb, de \u00ab tribus \u00bb. Ce sont des petits groupes, reli\u00e9s par des sentiments, une solidarit\u00e9 directe mais ce n&#8217;est plus une classe ouvri\u00e8re organis\u00e9e. Ce besoin de solidarit\u00e9 s&#8217;est un peu d\u00e9plac\u00e9 vers l&#8217;humanitaire, voyez le tsunami. L&#8217;Internationale n&#8217;est plus ouvri\u00e8re.<\/p>\n<p><strong> Faire un film, c&#8217;est faire un casse ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Lucas Belvaux. <\/strong>Un peu. Renoir disait que pr\u00e9parer un film, c&#8217;est comme pr\u00e9parer un mauvais coup. C&#8217;est le m\u00eame mode op\u00e9ratoire, clandestin : on fait des rep\u00e9rages, on est un petit groupe \u00e0 savoir ce que l&#8217;on fait, on observe, on visite des maisons, les gens sont \u00e9tonn\u00e9s ; on prend des photos, on fait des plans, on programme, le temps est minut\u00e9 pour se projeter dans un futur extr\u00eamement cadr\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Apr\u00e8s avoir s\u00e9par\u00e9 les genres et les styles dans votre trilogie, pourquoi avez-vous eu envie de les m\u00ealer dans ce nouveau film, composite de film noir, de drame social et de com\u00e9die populaire ? <\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-2543","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2543","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2543"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2543\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2543"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2543"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2543"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}