{"id":2539,"date":"2006-06-01T00:00:00","date_gmt":"2006-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/musee-du-quai-branly-tous-les2539\/"},"modified":"2006-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-05-31T22:00:00","slug":"musee-du-quai-branly-tous-les2539","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2539","title":{"rendered":"Mus\u00e9e du Quai Branly &#8220;Tous les chefs-d&#8217;oeuvre naissent \u00e9gaux en droit&#8221;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Art primitif, n\u00e8gre, tribal, premier&#8230; difficile de choisir un adjectif pour qualifier le mus\u00e9e du quai branly. simple question lexicale ou vrai embarras entra\u00een\u00e9 par un pass\u00e9 colonial pas tr\u00e8s net ? Entretien avec Maurice Godelier <\/p>\n<p><em> Maurice Godelier  est anthropologue \u00e0 l&#8217;EHESS, sp\u00e9cialiste des soci\u00e9t\u00e9s d&#8217;Oc\u00e9anie, ancien directeur scientifique duMus\u00e9e du Quai Branly. Il est l&#8217;auteur, avec Jacques Kerchache, d&#8217;un c\u00e9d\u00e9rom intitul\u00e9 Chefs-d&#8217;\u0153uvre et civilisations : Afrique, Asie, Oc\u00e9anie, Am\u00e9riques, \u00e9d. de la RMN. <\/em><\/p>\n<p><strong> Art primitif, n\u00e8gre, tribal, premier&#8230; Aucune de ces appellations ne convenait. Pour \u00e9viter toute pol\u00e9mique, le mus\u00e9e s&#8217;est donc appel\u00e9 mus\u00e9e du Quai Branly. Pourquoi cette difficult\u00e9 \u00e0 nommer ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> \u00ab Primitif \u00bb ne s&#8217;emploie plus. Le terme implique un jugement d\u00e9valorisant sur des peuples qui seraient \u00ab moins \u00bb d\u00e9velopp\u00e9s, \u00ab moins \u00bb civilis\u00e9s, que nous. \u00ab Tribal \u00bb \u00e9voque une forme d&#8217;organisation politique et sociale qui semblait caract\u00e9riser les groupes humains avant l&#8217;apparition des grandes civilisations et qui seraient rest\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9cart de leur d\u00e9veloppement. En Inde, aujourd&#8217;hui, les nombreuses tribus qui existent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des castes sont d\u00e9sign\u00e9es dans le recensement national comme des \u00ab backward classes \u00bb, des \u00ab classes moins \u00e9volu\u00e9es \u00bb. Elles vivent en g\u00e9n\u00e9ral dans des zones montagneuses, loin des villes et des campagnes o\u00f9 vivent les castes. A cause de jugements n\u00e9gatifs attach\u00e9s au mot \u00ab tribu \u00bb, on en \u00e9vite l&#8217;emploi. Villes, campagnes, civilisations \u00e9taient absentes ou presque de l&#8217;ancien mus\u00e9e de l&#8217;Homme. C&#8217;est pourquoi ce mus\u00e9e n&#8217;\u00e9tait pas le mus\u00e9e de tous les hommes comme son nom le donnait \u00e0 penser. On y trouvait des emplum\u00e9s, parfois avec des os dans le nez, des soci\u00e9t\u00e9s illustrant divers modes de vie, chasseurs, collecteurs, agriculteurs, \u00e9leveurs, nomades ou p\u00eacheurs, avec des objets t\u00e9moignant de leur organisation sociale et de leurs rites et croyances. Les grandes civilisations se trouvaient et se trouvent toujours au Louvre et au mus\u00e9e Guimet. Ce mus\u00e9e ethnographique, en excluant toute la cr\u00e9ativit\u00e9 venue des villes, v\u00e9hiculait les pr\u00e9jug\u00e9s des Occidentaux depuis le XVIIIe si\u00e8cle. Une grande partie de ses collections, mais pas toutes, avait son origine dans l&#8217;expansion coloniale de la France. Quant \u00e0 l&#8217;expression \u00ab art premier \u00bb, sugg\u00e9r\u00e9e par certains dont le collectionneur Jacques Kerchache, elle n&#8217;a aucun sens. C&#8217;est du politiquement correct \u00e0 la fran\u00e7aise pour ne pas dire \u00ab primitif \u00bb ou \u00ab n\u00e8gre \u00bb. Du point de vue chronologique, les antiquit\u00e9s grecques ou sum\u00e9riennes sont bien plus anciennes que la plupart des objets r\u00e9unis sous cette appellation d&#8217;\u00ab art premier \u00bb. Ces objets ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9colt\u00e9s : vol\u00e9s, achet\u00e9s ou donn\u00e9s : dans une p\u00e9riode relativement r\u00e9cente qui commence avec la d\u00e9couverte de l&#8217;Am\u00e9rique \u00e0 la fin du XVe si\u00e8cle. Ils ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s \u00e0 des \u00e9poques tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Un masque africain a rarement plus de quatre si\u00e8cles tandis qu&#8217;un bronze chinois peut dater de 1300 ans avant J\u00e9sus-Christ. L&#8217;adjectif \u00ab premier \u00bb est aussi une aberration du point de vue philosophique et id\u00e9ologique. Pourquoi un Africain serait-il plus pr\u00e8s des sources de la vie et de l&#8217;\u00e9motion que les \u00ab civilis\u00e9s \u00bb qui auraient perdu leur fra\u00eecheur primitive ? Il va sans dire que c&#8217;est l\u00e0 une projection des id\u00e9ologies occidentales. J&#8217;avais propos\u00e9 d&#8217;appeler le futur mus\u00e9e le MAC (mus\u00e9e des Arts et Civilisations d&#8217;Afrique, d&#8217;Asie et d&#8217;Oc\u00e9anie), avec l&#8217;intention de faire appara\u00eetre derri\u00e8re les objets les sujets et les soci\u00e9t\u00e9s qui les avaient cr\u00e9\u00e9s.<\/p>\n<p><strong> Au mus\u00e9e du Quai Branly, la synth\u00e8se entre l&#8217;esth\u00e9tique et l&#8217;ethnographie est-elle r\u00e9ussie ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> Je ne puis vous le dire. Le mus\u00e9e n&#8217;est pas encore ouvert au public et je ne l&#8217;ai donc pas visit\u00e9. Je ne sais pas quels choix ont \u00e9t\u00e9 faits au niveau de la s\u00e9lection et de la pr\u00e9sentation des objets et des soci\u00e9t\u00e9s. A l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 j&#8217;\u00e9tais directeur scientifique de ce mus\u00e9e, deux tendances s&#8217;affrontaient : celle qui voulait en faire un mus\u00e9e d&#8217;art en laissant largement de c\u00f4t\u00e9 les soci\u00e9t\u00e9s et les cultures qui avaient produit ces objets, et celle qui voulait mettre d&#8217;abord l&#8217;accent sur les soci\u00e9t\u00e9s en minimisant le caract\u00e8re artistique d&#8217;un grand nombre des objets expos\u00e9s. Certains ethnologues allaient m\u00eame jusqu&#8217;\u00e0 affirmer que l&#8217;artiste n&#8217;existe pas dans les soci\u00e9t\u00e9s tribales ou primitives. Affirmation grotesque. On laissait entendre que n&#8217;importe quel Africain ou Oc\u00e9anien peut fabriquer un masque destin\u00e9 \u00e0 servir dans un rituel. Je voulais r\u00e9solument procurer au public les deux jouissances de l&#8217;art et du savoir. Comme les \u00ab esth\u00e8tes \u00bb, je pensais qu&#8217;il fallait s\u00e9parer l&#8217;espace d&#8217;exposition d&#8217;un espace d&#8217;interpr\u00e9tation afin de privil\u00e9gier le rapport direct, \u00e9motionnel, \u00e0 l&#8217;\u0153uvre. Comme un objet ne parle pas sur lui-m\u00eame, il me semblait essentiel d&#8217;introduire des banques de donn\u00e9es expliquant l&#8217;origine et la nature de ces objets. L&#8217;id\u00e9e \u00e9tait que les visiteurs s&#8217;approprient deux fois une \u0153uvre : une fois par la sensualit\u00e9 de la vue, une autre par l&#8217;esprit. Ainsi se seraient trouv\u00e9s r\u00e9unis l&#8217;art et le savoir dans le respect absolu des soci\u00e9t\u00e9s. C&#8217;\u00e9tait un projet politique. L&#8217;esth\u00e9tisme peut conduire \u00e0 n&#8217;importe quoi : on peut c\u00e9l\u00e9brer la beaut\u00e9 des masques des Africains et n&#8217;avoir que du m\u00e9pris pour les hommes et les soci\u00e9t\u00e9s qui les ont produits. Il n&#8217;existe aucun lien direct entre le plaisir que procurent ces objets aux classes dominantes cultiv\u00e9es et les rapports qu&#8217;elles entretiennent avec les soci\u00e9t\u00e9s qui ont cr\u00e9\u00e9 ces chefs-d&#8217;\u0153uvre qui font \u00ab jouir \u00bb les Europ\u00e9ens. Pour que le mus\u00e9e du Quai Branly ne soit pas seulement un \u00ab mus\u00e9e esth\u00e9tique \u00bb, il devrait r\u00e9pondre \u00e0 quatre questions \u00e0 propos des pi\u00e8ces expos\u00e9es : Pourquoi cet objet est-il consid\u00e9r\u00e9 comme un chef-d&#8217;\u0153uvre ? Comment est-il arriv\u00e9 en France ? A quoi servait-il dans la soci\u00e9t\u00e9 qui l&#8217;a vu na\u00eetre ? Quelle \u00e9tait cette soci\u00e9t\u00e9 qui avait besoin de cet objet pour elle-m\u00eame ? Tous les peuples avaient une histoire avant de rencontrer la n\u00f4tre et continuent \u00e0 inventer leur avenir avec ou sans nous, voire m\u00eame contre nous.<\/p>\n<p><strong> Le mus\u00e9e consacre un d\u00e9partement \u00e0 chaque continent. Regrettez-vous l&#8217;absence de l&#8217;Europe ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> Le projet \u00e9tait bien s\u00fbr de valoriser les arts et civilisations de quatre continents : l&#8217;Afrique, l&#8217;Asie, l&#8217;Oc\u00e9anie et l&#8217;Am\u00e9rique. Mais j&#8217;aurais aim\u00e9 r\u00e9introduire l&#8217;Europe comme un point de comparaison. Or elle ne sera probablement pas repr\u00e9sent\u00e9e dans ce mus\u00e9e alors qu&#8217;on ne peut pas appr\u00e9cier la richesse et la diversit\u00e9 des variations de l&#8217;humain, sans comparer toutes les formes de cr\u00e9ativit\u00e9. Les \u0153uvres sont des r\u00e9ponses particuli\u00e8res \u00e0 des questions communes. J&#8217;ai adh\u00e9r\u00e9 au projet politique qui devait permettre de mettre en valeur des centaines de milliers d&#8217;objets non europ\u00e9ens. Mais, du point de vue scientifique, il manque l&#8217;Europe. L&#8217;entr\u00e9e des \u00ab arts n\u00e8gres \u00bb au Louvre \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 exig\u00e9e par Mallarm\u00e9 au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle et c&#8217;est cette id\u00e9e que Jacques Kerchache a reprise dans un manifeste que j&#8217;ai sign\u00e9 o\u00f9 il proclamait que tous les chefs-d&#8217;\u0153uvre sont n\u00e9s \u00e9gaux en droit. L&#8217;entr\u00e9e de cent chefs-d&#8217;\u0153uvre exotiques au Louvre tendait \u00e0 montrer que ces \u0153uvres valent bien la V\u00e9nus de Milo, ce qui choque encore un certain nombre de conservateurs de mus\u00e9es : pour eux, l&#8217;art c&#8217;est l&#8217;Occident, la Chine parce qu&#8217;il est difficile de nier la grandeur de cette civilisation, et l&#8217;art islamique. Comment oublier que Bagdad \u00e9tait une ville plus importante que Paris au Moyen Age ? Les autres soci\u00e9t\u00e9s et formes d&#8217;art, celles de peuples vivant en tribus dans les montagnes et les for\u00eats, \u00e9taient destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre expos\u00e9es dans les mus\u00e9es d&#8217;ethnographie europ\u00e9ens.<\/p>\n<p><strong> Cette hi\u00e9rarchisation va de pair avec le clich\u00e9 d&#8217;un art populaire&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> L&#8217;art de ces soci\u00e9t\u00e9s est en g\u00e9n\u00e9ral li\u00e9 au pouvoir. Un artiste en Afrique ou en Oc\u00e9anie sculpte un masque pour qu&#8217;un anc\u00eatre s&#8217;y incarne et vienne participer aux rituels parmi les vivants. Les rois, les chefs, doivent manifester leur statut et leur distinction par leurs v\u00eatements, leur nourriture, leur habitat. Ils doivent montrer qu&#8217;ils sont plus proches des dieux, parfois m\u00eame des descendants des dieux. Ces signes sont la plupart du temps les produits d&#8217;une forme d&#8217;art. Ils marquent symboliquement des humains d&#8217;exception. Les objets les plus beaux, ceux qui ont travers\u00e9 le temps, ceux qui ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s dans des cases ou des palais, sont souvent li\u00e9s aux pouvoirs des dieux et des hommes. Les toiles magnifiques que peignait Rembrandt \u00e9taient d&#8217;ailleurs destin\u00e9es \u00e0 des bourgeois et le Louvre fut b\u00e2ti pour les rois de France. C&#8217;est un fait universel. Mais l&#8217;activit\u00e9 artistique n&#8217;est pas seulement le fait des artistes. Choisir la couleur de sa robe le matin ou de telle ou telle cravate est un acte artistique. Mais la diff\u00e9rence entre l&#8217;artiste et nous, c&#8217;est que nous ne produisons pas la robe ou la cravate que nous portons.<\/p>\n<p><strong> Contrairement aux toiles de Rembrandt, les objets issus de ces soci\u00e9t\u00e9s \u00e9taient aussi utilitaires. Faut-il parler d&#8217;artistes ou d&#8217;artisans ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> Il est absolument faux, on l&#8217;a vu, de pr\u00e9tendre comme le font certains ethnologues que l&#8217;artiste n&#8217;existe pas en Afrique. Seulement, quand on est arriv\u00e9 dans ces pays, on se souciait peu de conna\u00eetre l&#8217;auteur d&#8217;un masque. On l&#8217;achetait, pas cher, ou on le volait. On ne s&#8217;int\u00e9ressait ni \u00e0 l&#8217;artiste, ni au village, ni \u00e0 l&#8217;atelier. Leurs noms \u00e9taient ignor\u00e9s ou oubli\u00e9s. Les Grecs ne faisaient pas de diff\u00e9rence entre l&#8217;artiste et l&#8217;artisan. Le m\u00eame mot, tekn\u00e8, recouvrait les deux activit\u00e9s. Mais ils avaient des archives, ils enregistraient les noms des artistes et des artisans et les enjeux politiques de leurs \u0153uvres \u00e9taient m\u00e9moris\u00e9s. Les fronti\u00e8res entre artisan et artiste restaient floues. Prenons par exemple le forgeron d&#8217;un village : il est capable de forger un outil, une arme, mais aussi un objet rituel. D\u00e8s qu&#8217;on introduit un signe symbolique, par exemple pour donner \u00e0 l&#8217;objet une force spirituelle, il n&#8217;est plus seulement fonctionnel. Une cuill\u00e8re en bois ne nous apprend pas la m\u00eame chose qu&#8217;un masque que l&#8217;on porte pour incarner un anc\u00eatre. Les artistes de g\u00e9nie peuvent cr\u00e9er, comme les peintres d&#8217;ic\u00f4nes, des \u0153uvres originales tout en respectant des th\u00e8mes cod\u00e9s qui servent la politique ou la religion. En Occident, les artistes se vivent comme des singularit\u00e9s absolues, des individus uniques. Pourtant, eux aussi s&#8217;inspirent d&#8217;un style ou d&#8217;un autre.<\/p>\n<p><strong> Quand a-t-on commenc\u00e9 \u00e0 voir dans ces objets des \u0153uvres d&#8217;art ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> Jules Ferry consid\u00e9rait que les masques africains \u00e9taient des objets vulgaires qu&#8217;il fallait s\u00e9parer des autres. Il ne les trouvait pas beaux mais curieux. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, de jeunes peintres comme Picasso et Matisse cassent le regard, bouleversent l&#8217;univers de l&#8217;art classique qui pr\u00f4nait l&#8217;imitation de la nature. Ces statues africaines ou oc\u00e9aniennes qui ne cherchent pas \u00e0 imiter le corps humain leur parlent directement. Mais l&#8217;abstraction dans l&#8217;art n&#8217;est pas un fait r\u00e9cent. Deux mille ans avant J\u00e9sus-Christ, avant l&#8217;art grec classique, l&#8217;art dit des Cyclades \u00e9tait des plus abstraits. Les morts ou les dieux \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9s par des visages plats o\u00f9 \u00e9taient grav\u00e9es seulement deux fentes, les yeux.<\/p>\n<p><strong> La cr\u00e9ation traditionnelle est-elle encore vivante ou bien fait-elle partie d\u00e9j\u00e0 d&#8217;un patrimoine ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> Certains fabriquent aujourd&#8217;hui des masques pour touristes comme nous produisons des tours Eiffel. Ces objets sont des souvenirs, de l&#8217;art d&#8217;a\u00e9roport. Mais il existe encore des soci\u00e9t\u00e9s qui ne sont pas totalement christianis\u00e9es et qui produisent des objets traditionnels pour elles-m\u00eames. Une partie de la production est destin\u00e9e \u00e0 leurs rites, une autre est vendue sur le march\u00e9 mondial. Les auteurs et les \u0153uvres sont les m\u00eames. C&#8217;est souvent parce que ces soci\u00e9t\u00e9s continuent \u00e0 s&#8217;en servir, parce que ce n&#8217;est pas seulement pour elles une marchandise, que le masque fabriqu\u00e9 pour \u00eatre vendu sur le march\u00e9 reste de bonne qualit\u00e9. L&#8217;objet rituel a une \u00e2me, il est investi de beaucoup de force, de signification. Dans le nord du Mexique, des potiers vont photographier dans les mus\u00e9es des poteries d\u00e9couvertes dans leur sol par les arch\u00e9ologues, pour en reproduire les motifs. Ils les vendent aux touristes am\u00e9ricains jusqu&#8217;\u00e0 1 500 dollars la pi\u00e8ce mais la qualit\u00e9 est fabuleuse. Certes, une partie des significations des mythes et des rites a disparu avec la christianisation de beaucoup de ces peuples. Mais le christianisme se m\u00eale souvent \u00e0 des repr\u00e9sentations locales plus anciennes. Ces transformations n&#8217;ont pas tu\u00e9 l&#8217;art et les formes d&#8217;art qui se d\u00e9veloppent alors produisent des objets \u00ab m\u00e9tiss\u00e9s \u00bb souvent tr\u00e8s beaux, comme l&#8217;a montr\u00e9 l&#8217;historien Serge Gruzinski. On voit aussi, d\u00e8s le XVIIe si\u00e8cle en Oc\u00e9anie, des hommes fabriquer des objets traditionnels de qualit\u00e9, aujourd&#8217;hui dans nos mus\u00e9es, en vue du prochain passage de marins europ\u00e9ens. En d\u00e9veloppant syst\u00e9matiquement leur production, ils r\u00e9orientaient une partie de leur culture, de leur dispositif esth\u00e9tique, de leur cr\u00e9ation.<\/p>\n<p><strong> Pr\u00e9supposer que la mondialisation entra\u00eenerait une d\u00e9cadence, c&#8217;est partir du principe qu&#8217;il existerait des peuples vivant sans contact avec d&#8217;autres, donc non pervertis&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> Les peuples ont toujours \u00e9t\u00e9 en contact les uns avec les autres. D\u00e8s les temps pr\u00e9historiques, les objets circulent. On a trouv\u00e9 sur de nombreux sites des pierres polies venant de 500 kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde. Elles sont arriv\u00e9es l\u00e0 par le biais d&#8217;\u00e9changes entre groupes locaux : nomades ou non : parce qu&#8217;elles avaient les qualit\u00e9s requises pour fabriquer des outils, des armes ou des objets rituels. L&#8217;id\u00e9e selon laquelle les soci\u00e9t\u00e9s seraient des groupes ferm\u00e9s sur eux-m\u00eames et dot\u00e9s d&#8217;une identit\u00e9 \u00e9ternelle n&#8217;a pas de sens. En changeant de destination, les symboles peuvent se charger d&#8217;une signification nouvelle. La V\u00e9nus de Milo avait \u00e9t\u00e9 sculpt\u00e9e pour un temple. A l&#8217;\u00e9poque, son corps \u00e9tait celui d&#8217;une d\u00e9esse et non une belle femme. Par ailleurs, Jean-Pierre Vernant nous a montr\u00e9 que le corps des athl\u00e8tes grecs sculpt\u00e9 dans la pierre sugg\u00e9rait au spectateur la beaut\u00e9 immortelle des dieux et des d\u00e9esses. Il a fallu attendre la Renaissance pour voir rena\u00eetre un int\u00e9r\u00eat pour ces objets mais ils ont pris alors un sens diff\u00e9rent li\u00e9 au contexte de l&#8217;Europe post-m\u00e9di\u00e9vale.<\/p>\n<p><strong> Quel est l&#8217;int\u00e9r\u00eat d&#8217;un mus\u00e9e ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> Je suis pour les mus\u00e9es. Compte tenu de la culture occidentale actuelle, de l&#8217;engouement populaire pour le pass\u00e9, l&#8217;exposition de pi\u00e8ces remarquables peut int\u00e9resser les publics les plus divers et nombreux \u00e0 la culture. En tant que professeur d&#8217;universit\u00e9, on peut peut-\u00eatre faire cours \u00e0 six cents \u00e9tudiants et leur apporter quelque chose. Mais un lieu comme le Quai Branly va attirer chaque ann\u00e9e des centaines de milliers, voire plusieurs millions de visiteurs de toutes conditions sociales et de toutes formations culturelles. Ceux qui font un mus\u00e9e, que ce soit un mus\u00e9e d&#8217;art ou des civilisations, assument, qu&#8217;ils le veuillent ou non, une tr\u00e8s grande responsabilit\u00e9 politique, culturelle et sociale.<\/p>\n<p><strong> Cette tradition du mus\u00e9e existe-t-elle en Afrique, par exemple ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Maurice Godelier. <\/strong> L&#8217;expansion coloniale a entra\u00een\u00e9 la cr\u00e9ation d&#8217;un certain nombre d&#8217;Etats coloniaux. Ces cr\u00e9ations politiques artificielles se sont transform\u00e9es, en partie gr\u00e2ce aux luttes de ces peuples pour leur ind\u00e9pendance, en Etats ind\u00e9pendants. Au d\u00e9part, beaucoup de soci\u00e9t\u00e9s d&#8217;Afrique et d&#8217;Oc\u00e9anie n&#8217;\u00e9taient pas gouvern\u00e9es par des Etats. Apr\u00e8s l&#8217;ind\u00e9pendance, il a fallu construire des nations qui viennent transformer les Etats coloniaux en Etats-nations. En Europe, nous avons suivi un processus diff\u00e9rent. Les nations europ\u00e9ennes se sont form\u00e9es en m\u00eame temps que leurs Etats. Le Cameroun, qui fut une colonie allemande, poss\u00e8de aujourd&#8217;hui plusieurs mus\u00e9es. On y trouve des masques qui \u00e9taient auparavant des forces vivantes conserv\u00e9es dans les cases des chefs, au sein des tribus. Ces mus\u00e9es modernes, li\u00e9s \u00e0 des processus historiques, servent d\u00e9sormais \u00e0 souder des identit\u00e9s nouvelles \u00e0 des formes de vie et de pens\u00e9e que le monde contemporain tend \u00e0 faire dispara\u00eetre ou \u00e0 marginaliser. Les identit\u00e9s nouvelles sont toujours des identit\u00e9s hybrides m\u00ealant le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, ce qui vient de chez soi et ce qui vient d&#8217;ailleurs. C&#8217;est en cela qu&#8217;elles sont \u00e0 la fois une force sociale et un enjeu politique pour pr\u00e9parer leur avenir. En cr\u00e9ant des mus\u00e9es chez eux, ces nouveaux Etats contribuent \u00e0 se mettre eux-m\u00eames en valeur et \u00e0 soustraire leur patrimoine \u00e0 l&#8217;envie et au pillage des collectionneurs de l&#8217;Occident.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Art primitif, n\u00e8gre, tribal, premier&#8230; difficile de choisir un adjectif pour qualifier le mus\u00e9e du quai branly. simple question lexicale ou vrai embarras entra\u00een\u00e9 par un pass\u00e9 colonial pas tr\u00e8s net ? Entretien avec Maurice Godelier <\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-2539","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2539","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2539"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2539\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2539"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2539"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2539"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}