{"id":2530,"date":"2006-06-01T00:00:00","date_gmt":"2006-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/eric-hazan-la-lqr-c-est-la-langue2530\/"},"modified":"2006-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-05-31T22:00:00","slug":"eric-hazan-la-lqr-c-est-la-langue2530","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2530","title":{"rendered":"Eric Hazan : &#8220;La LQR, c&#8217;est la langue qui veut faire accepter l&#8217;innacceptable&#8221;"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> LQR, lingua quintae respublicae, langue de la Ve R\u00e9publique. Signe distinctif : l&#8217;euph\u00e9misme pour masquer les asp\u00e9rit\u00e9s de la vie et donner l&#8217;impression du mouvement. Entretien avec l&#8217;\u00e9crivain Eric Hazan. <\/p>\n<p><strong> Lingua Quintae Respublicae serait, comme son nom l&#8217;indique, une langue de la Ve R\u00e9publique. N\u00e9e de la publicit\u00e9, vous observez qu&#8217;elle est aujourd&#8217;hui parl\u00e9e par tous au point d&#8217;\u00eatre devenue une \u00ab propagande du quotidien \u00bb. Quelles ont \u00e9t\u00e9 les \u00e9tapes qui ont men\u00e9 \u00e0 son assimilation g\u00e9n\u00e9rale ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Eric Hazan. <\/strong> A l&#8217;origine de la LQR, on trouve les publicitaires, les \u00e9conomistes, avec leurs complices que sont les sociologues de minist\u00e8res, les sondeurs et les statisticiens. Elle a prolif\u00e9r\u00e9 depuis le triomphe, esp\u00e9rons-le momentan\u00e9, de ce qu&#8217;on appelle le n\u00e9olib\u00e9ralisme. Les ann\u00e9es 1990 ont vu cette langue devenir la langue dominante du milieu politique mais pas seulement, elle est beaucoup plus diffuse que \u00e7a. Aujourd&#8217;hui, elle est aussi bien la langue de la RATP que celle de la Mairie de Paris. La \u00ab bus attitude \u00bb, ces recommandations de bonne conduite affich\u00e9es dans les transports en commun parisiens, c&#8217;est de la LQR pure.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;est-ce qui caract\u00e9rise cette langue ? Quel est son but ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Eric Hazan. <\/strong> Son but est de rendre acceptable l&#8217;inacceptable, respectable le racisme ordinaire. Elle veut nous faire croire que nous formons une grande cit\u00e9 unie \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de laquelle il n&#8217;y a pas de conflit v\u00e9ritable : les gens qui ne sont pas d&#8217;accord sont ceux \u00e0 qui on a mal expliqu\u00e9. Tout le personnel politico-m\u00e9diatico-financier qui contribue \u00e0 faire prolif\u00e9rer cette langue a en commun de sortir des m\u00eames \u00e9coles et partage un objectif tr\u00e8s clair : faire toutes les r\u00e9formes que l&#8217;on veut \u00e0 condition que rien ne change. La LQR doit faire accepter l&#8217;inacceptable, mais doit donner l&#8217;illusion du mouvement. C&#8217;est ainsi qu&#8217;il faut entendre le terme \u00ab n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00bb, qui ne d\u00e9signe rien d&#8217;autre que le dernier en date des avatars du bon vieux capitalisme avec sa loi du march\u00e9 et sa concurrence.<\/p>\n<p>L&#8217;un de ses traits les plus caract\u00e9ristiques est le recours \u00e0 l&#8217;euph\u00e9misme. Des termes d\u00e9sagr\u00e9ables tels que \u00ab pauvres \u00bb, \u00ab opprim\u00e9s \u00bb, \u00ab classes \u00bb ou \u00ab travailleurs \u00bb ont disparu. Tout le vocabulaire de la lutte contre l&#8217;injustice a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par celui de la compassion humanitaire. On ne parle plus que de solidarit\u00e9, de convivialit\u00e9, de commerce \u00e9quitable&#8230; Dans la LQR, l&#8217;\u00e9quit\u00e9 a remplac\u00e9 l&#8217;\u00e9galit\u00e9. D\u00e9sormais, \u00ab \u00e0 chacun selon son m\u00e9rite \u00bb. Du coup, ceux qui sont exclus s&#8217;en trouvent responsables. Cela d\u00e9borde le probl\u00e8me de la France : la situation de l&#8217;Afrique noire, par exemple, n&#8217;est pas \u00e0 mettre sur le compte de la colonisation mais de l&#8217;incapacit\u00e9 des Africains \u00e0 prendre en main leurs affaires. Le recours \u00e0 l&#8217;euph\u00e9misme, c&#8217;est appeler une loi : \u00ab loi pour l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances \u00bb au lieu de : \u00ab loi pour la destruction du droit du travail et la pr\u00e9carit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00bb. Evidemment, cela lui donne une tout autre connotation. De la m\u00eame mani\u00e8re, autant une \u00ab loi pour l&#8217;immigration choisie \u00bb peut \u00eatre acceptable, autant une \u00ab loi pour l&#8217;aggravation du droit des immigr\u00e9s en France et la fin du droit d&#8217;asile \u00bb provoquerait l&#8217;indignation.<\/p>\n<p><strong> C&#8217;est la langue de bois des hommes politiques ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Eric Hazan. <\/strong> \u00ab Langue de bois \u00bb est un mauvais terme, et qui ne recouvre pas la LQR. \u00ab Langue de bois \u00bb, comme \u00ab politiquement correct \u00bb, sont des expressions toutes faites et vides qui ne d\u00e9signent aucune r\u00e9alit\u00e9 bien d\u00e9finie. Les utiliser, c&#8217;est d\u00e9j\u00e0 en \u00eatre victime. La langue de bois revient \u00e0 ne pas r\u00e9pondre, renvoyer une question, elle est d\u00e9fensive. La LQR est active, dynamique, performative.<\/p>\n<p><strong> Vous prenez l&#8217;exemple du mot \u00ab social \u00bb&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Eric Hazan. <\/strong> Le mot \u00ab social \u00bb est un mot qui, \u00e0 force d&#8217;\u00eatre moulin\u00e9 dans tous les sens,  en est arriv\u00e9 \u00e0 n&#8217;avoir plus aucun sens. Cet adjectif finit par s&#8217;appliquer \u00e0 tout ce qui est destin\u00e9 \u00e0 faire accepter leur sort aux plus d\u00e9favoris\u00e9s. Alors, il y a des logements sociaux, des travailleurs sociaux, des prestations sociales, du dialogue social, des partenaires sociaux, des plans sociaux. Il y a de la mis\u00e8re, il faut donc une politique sociale pour faire accepter la mis\u00e8re aux gens qui pourraient avoir de mauvaises id\u00e9es. C&#8217;est un bon exemple de l&#8217;essorage des mots.<\/p>\n<p><strong> En revanche, la LQR n&#8217;est pas la langue du r\u00e9pressif&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> Eric Hazan. <\/strong> Le Pen n&#8217;a jamais parl\u00e9 LQR, c&#8217;est la raison pour laquelle il fait 15 % aux \u00e9lections. Il parle un langage qui appelle tr\u00e8s brutalement les choses par leur nom. Sarkozy, qui \u00e9tudie de pr\u00e8s la strat\u00e9gie du Front national, a d\u00fb s&#8217;en inspirer. \u00ab K\u00e4rcher \u00bb et \u00ab racaille \u00bb sont des expressions que Le Pen aurait pu employer. Ces gens se rendent compte qu&#8217;il y a une saturation de cette mani\u00e8re de faire de la propagande, comme en t\u00e9moigne le \u00ab non \u00bb au r\u00e9f\u00e9rendum sur la Constitution europ\u00e9enne. Mai 2005 est un \u00e9chec complet de la LQR.<\/p>\n<p><strong> Cela signifie-t-il qu&#8217;on en a bient\u00f4t fini avec elle ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Eric Hazan. <\/strong> Elle ne dispara\u00eetra pas de sit\u00f4t parce que le capitalisme ne dispara\u00eetra pas de sit\u00f4t et pour tenir bon, il lui faut une langue. La LQR est la langue du capitalisme, mais cela ne veut pas dire qu&#8217;il n&#8217;existe pas une tout autre langue beaucoup moins structur\u00e9e et beaucoup moins riche, qui serait la langue de ce qui s&#8217;appelle encore la gauche. Le PS, le PC, les syndicats, qui parlent aussi LQR, ont par ailleurs d&#8217;autres expressions : \u00ab les masses \u00bb, \u00ab les luttes \u00bb, ce vocabulaire h\u00e9rit\u00e9 d&#8217;une autre \u00e9poque. C&#8217;est creux aussi, c&#8217;est un langage tout fait, mais c&#8217;est diff\u00e9rent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> LQR, lingua quintae respublicae, langue de la Ve R\u00e9publique. 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