{"id":2513,"date":"2006-09-01T00:00:00","date_gmt":"2006-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/bruno-dumont-c-est-le-spectateur2513\/"},"modified":"2006-09-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-08-31T22:00:00","slug":"bruno-dumont-c-est-le-spectateur2513","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2513","title":{"rendered":"Bruno Dumont : \u00ab C&#8217;est le spectateur qui ach\u00e8ve le film \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> On revient, comme promis, sur Flandres, de Bruno Dumont, Grand Prix de Cannes 2006, qui sort ce mois-ci. Un entretien du r\u00e9alisateur \u00e9claire ce film sur le m\u00e9canisme de la violence, le conflit des d\u00e9sirs, et compl\u00e8te le portrait d&#8217;un cin\u00e9aste pour lequel la v\u00e9rit\u00e9 est une qu\u00eate et la politique une esth\u00e9tique. Entretien avec Bruno Dumont <\/p>\n<p><strong> REEL, TELEVISION ET CINEMA <\/strong><\/p>\n<p>Mon envie de filmer la guerre dans Flandres est n\u00e9e de mon m\u00e9pris pour la t\u00e9l\u00e9vision. Sa mis\u00e8re et sa d\u00e9magogie. Les images t\u00e9l\u00e9visuelles nous font croire qu&#8217;elles sont r\u00e9elles, qu&#8217;elles sont le r\u00e9el. \u00abC&#8217;est pass\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 donc c&#8217;est vrai\u00bb, entend-on partout&#8230; Or, la t\u00e9l\u00e9vision, c&#8217;est du montage, au m\u00eame titre que le cin\u00e9ma. La t\u00e9l\u00e9 dit que c&#8217;est le r\u00e9el alors que le cin\u00e9ma dit que c&#8217;est de la fiction. Quand on vit Cannes physiquement ici, c&#8217;est diff\u00e9rent: les marches sont beaucoup plus petites qu&#8217;\u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision&#8230; Je pense qu&#8217;il est important que les cin\u00e9astes aujourd&#8217;hui s&#8217;interrogent sur ces images t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es qui doivent elles-m\u00eames \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9es. La guerre \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ne me touche pas, elle me lasse: au fond de moi, je ressens une indignit\u00e9 devant ce malheur qui m&#8217;indiff\u00e8re. C&#8217;est \u00e0 moi de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer ma sensibilit\u00e9 et mon horreur morale par la repr\u00e9sentation cin\u00e9matographique. Le cin\u00e9ma est l&#8217;un des arts les plus proches du r\u00e9el, il photographie, capte, repr\u00e9sente des bouts de r\u00e9alit\u00e9. J&#8217;ai fait des \u00e9tudes de philosophie et mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise, en esth\u00e9tique du cin\u00e9ma, s&#8217;intitulait Philosophie et esth\u00e9tique du cin\u00e9ma souterrain. J&#8217;y interrogeais la possibilit\u00e9 de faire un cin\u00e9ma souterrain, de trouver le r\u00e9el en passant par en dessous&#8230; Dans mes films, ce r\u00e9el, je le tords, le d\u00e9forme, et c&#8217;est dans cette d\u00e9formation, cette d\u00e9figuration, que na\u00eet l&#8217;expression. Pour moi, cette repr\u00e9sentation doit resensibiliser le spectateur non \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 mais \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. La question fondamentale du cin\u00e9ma, c&#8217;est la v\u00e9rit\u00e9. Nuit et brouillard d&#8217;Alain Resnais est un film sur la v\u00e9rit\u00e9 des camps de concentration: c&#8217;est de la fiction, mais on ne peut aller plus loin. Le cin\u00e9ma doit redonner une exp\u00e9rience de l&#8217;horreur pour nous faire sentir, comprendre, ce que dit Elie Wiesel. La t\u00e9l\u00e9vision, en nous faisant bouffer du r\u00e9el, est incapable de cet \u00e9veil.<\/p>\n<p><strong> BARBARE HUMANISTE <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est la politique, la morale qui m&#8217;int\u00e9ressent mais mes films ne sont ni politiques, ni moraux, ni sociaux. C&#8217;est la politique qui fait l&#8217;esth\u00e9tique. Dire non, redonner du sens \u00e0 la formation, \u00e0 l&#8217;\u00e9veil, \u00e0 l&#8217;\u00e9ducation, \u00e0 la sensibilit\u00e9&#8230; Mes films sont douloureux mais c&#8217;est une douleur qui doit constituer un \u00e9veil. Le cin\u00e9ma peut cr\u00e9er cette renaissance. Pour qu&#8217;il y ait un beau film, il faut que le spectateur soit beau. Je fais totalement confiance au spectateur. Je ne suis pas quelqu&#8217;un de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Je suis un humaniste profond, je crois que l&#8217;homme est capable du pire comme du meilleur. Je crois en l&#8217;individu, non en la masse. Aujourd&#8217;hui, la soci\u00e9t\u00e9 fonctionne en termes de masse: c&#8217;est la quantification des choses qui donne la valeur. \u00abLe film est bien s&#8217;il est vu.\u00bb Il y a un d\u00e9voiement des valeurs: le curseur n&#8217;est pas au bon endroit. Mon cin\u00e9ma croit \u00e9norm\u00e9ment au spectateur: c&#8217;est lui qui accomplit le film, donc je n&#8217;ai pas peur de ne pas le finir, l&#8217;achever. Je livre des choses un peu crues, je travaille cette plong\u00e9e dans la d\u00e9formation du r\u00e9el, cette recherche : finalement assez expressionniste : qui attend, de la part du spectateur, un apaisement et une m\u00e9ditation morale. Je fais un cin\u00e9ma sauvage, barbare, incomplet, parce que le spectateur est l\u00e0. S&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas l\u00e0, il faudrait que je finisse. Flandres sur un plan historique est inexact: l&#8217;exactitude, c&#8217;est le spectateur qui la poss\u00e8de. Ce qui m&#8217;a int\u00e9ress\u00e9, c&#8217;est de travailler le sentiment de la guerre. Ce qui m&#8217;int\u00e9resse, c&#8217;est le regard du spectateur. Mon cin\u00e9ma s&#8217;arr\u00eate l\u00e0 o\u00f9 le spectateur commence.<\/p>\n<p><strong> NATURE NON PROFESSIONNELLE <\/strong><\/p>\n<p>Je sais ce qui manque \u00e0 mon cin\u00e9ma qui se borne dans la nature parce que j&#8217;ai un doute profond et critique de la culture. C&#8217;est la culture qui est sujette \u00e0 caution et pour moi, la seule fa\u00e7on de m\u00e9diter la culture et sa validit\u00e9, c&#8217;est de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer dans la nature humaine. Cette nature humaine, cette part archa\u00efque de notre \u00eatre, cette mati\u00e8re premi\u00e8re, primitive, je l&#8217;\u00e9prouve \u00e0 la faveur d&#8217;histoires simples dans lesquelles je vois les d\u00e9sirs, les m\u00e9canismes victimaires, la rivalit\u00e9 mim\u00e9tique. Flandres, c&#8217;est cela, le m\u00e9canisme de la violence par le conflit des d\u00e9sirs. Cela est tr\u00e8s intellectuel quand on lit Ren\u00e9 Girard mais dans le film deux types aiment la m\u00eame fille et la jalousie entra\u00eene une rivalit\u00e9 mim\u00e9tique. J&#8217;ai besoin d&#8217;une expression simple de choses qui sont profondes, philosophiques. Je recherche sans doute cette protection d&#8217;acteurs ordinaires, non professionnels, qui donnent ce qu&#8217;ils sont dans une action mais n&#8217;interpr\u00e8tent pas. Ils ne lisent pas le sc\u00e9nario. Ils \u00e9crivent le film en agissant, de fa\u00e7on souvent impr\u00e9visible. La sc\u00e8ne du feu o\u00f9 Barbe pleure n&#8217;\u00e9tait pas pr\u00e9sente dans le sc\u00e9nario: elle devait parler mais s&#8217;est subitement mise \u00e0 pleurer. Ce sont eux qui me permettent de dissoudre mes id\u00e9es, mes intentions. Si je travaillais avec des acteurs professionnels (ce que j&#8217;ai fait dans Twentynine Palms), je pourrais r\u00e9aliser mes id\u00e9es, ce que pr\u00e9cis\u00e9ment je ne veux pas faire. Je passe mon temps \u00e0 tuer mes intentions. Braque disait qu&#8217;il peignait tant que l&#8217;id\u00e9e n&#8217;avait pas disparu: tout le travail de la po\u00e9sie, de la peinture, de la litt\u00e9rature, de l&#8217;art consiste \u00e0 atteindre cet effacement. Le sc\u00e9nario n&#8217;est qu&#8217;une vue de l&#8217;esprit, il se dissout dans le casting, lors du tournage et du montage. J&#8217;ai l&#8217;impression que mes id\u00e9es ne sont pas bonnes, je doute: j&#8217;ai besoin de contradiction et du coup je suis tr\u00e8s sto\u00efque devant les impossibilit\u00e9s de la production. Dans Flandres, les s\u00e9quences de guerre ont \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9es en 16 mm parce qu&#8217;on n&#8217;avait pas assez d&#8217;argent pour tourner en 35 mm. C&#8217;est l&#8217;\u00e9preuve du hasard, de l&#8217;accident, de la contrainte qui me permet d&#8217;\u00e9prouver mes id\u00e9es.<\/p>\n<p><strong> PAYSAGES <\/strong><\/p>\n<p>Les Flandres, c&#8217;est ma r\u00e9gion natale, un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant, visc\u00e9ral, de mon inspiration. Les sc\u00e8nes de guerre ont \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9es en Tunisie. Au d\u00e9but, je voulais tourner en Europe centrale, je pensais \u00e0 la Bosnie. Je voulais quelque chose d&#8217;assez terrien. Mais les photos ne m&#8217;ont pas du tout plu, c&#8217;\u00e9tait trop vert, trop proche des Flandres, il n&#8217;y avait pas cette rupture. La Syrie me plaisait, mais nous n&#8217;avons pas eu l&#8217;autorisation de tournage pour des raisons politiques. Je me suis retrouv\u00e9 en Tunisie un peu par hasard, je suis parti sans y croire. J&#8217;ai visit\u00e9 des zones tr\u00e8s touristiques o\u00f9 les r\u00e9alisateurs d&#8217;Hollywood vont tourner leurs films, comme les d\u00e9cors de Star Wars. La fin, qui se passe dans la verdure des oasis, c&#8217;est du hasard mais cela marche. C&#8217;est comme \u00e7a, le paysage, la lumi\u00e8re, la ferme, sont comme cela. Je n&#8217;ai pas d&#8217;intentions.<\/p>\n<p><strong> CINEASTE UTOPISTE <\/strong><\/p>\n<p>R\u00e9cemment, j&#8217;ai beaucoup aim\u00e9 L&#8217;Esquive d&#8217;Abdelatif K\u00e9chiche. J&#8217;aime Sautet, Blier, Bresson, Antonioni, Rossellini, Pasolini, Fellini, Kubrick. Mes deux ma\u00eetres vivants sont Jean-Marie Straub et Danielle Huillet. Il faut des ma\u00eetres mais il faut aussi s&#8217;en affranchir. Le cin\u00e9ma, c&#8217;est un apprentissage et je me sens encore \u00e9tudiant. Je suis en qu\u00eate du film parfait: je ne le r\u00e9aliserai jamais, mais cela me porte. Je doute, je vois mes imperfections, j&#8217;ai une pleine conscience de la maladresse, de la faiblesse, et surtout de la difficult\u00e9 du cin\u00e9ma, mais j&#8217;ai un besoin d&#8217;utopie. C&#8217;est une question de croyance. Je crois au cin\u00e9ma. Je crois aux gens. J&#8217;ai une aspiration au spirituel que je ne peux pas affronter car je ne suis pas croyant. Je suis un terrien et je pense qu&#8217;il existe un sacr\u00e9 profane. Il y a un myst\u00e8re et c&#8217;est le myst\u00e8re que je filme sans aucune foi. J&#8217;ai une haine de Dieu et de ce qu&#8217;il repr\u00e9sente. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9, comme beaucoup de Fran\u00e7ais, \u00e9lev\u00e9 dans un milieu catholique : assez mou et doux : que j&#8217;ai laiss\u00e9 tomber \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 14-15 ans. La Vie de J\u00e9sus, c&#8217;est cela. Freddy, c&#8217;est moi. Pharaon De Winter dans L&#8217;Humanit\u00e9, c&#8217;est moi. David dans Twentynine Palms, c&#8217;est moi. Demester, dans Flandres, c&#8217;est moi. Je sens dans ce choix d&#8217;acteur une expression quasiment pure de ma sensibilit\u00e9, de mon int\u00e9riorit\u00e9. J&#8217;ai un d\u00e9sir d&#8217;amour mais utopique. On n&#8217;a jamais ce que l&#8217;on veut, il y a une utopie du d\u00e9sir, une aspiration \u00e0 la fusion, mais qui ne s&#8217;atteint jamais. Quand je tourne des sc\u00e8nes d&#8217;accouplement, c&#8217;est beau, le plaisir est l\u00e0, entre les cris et les torsions, mais en m\u00eame temps je trouve cela tragique. Il y a une solitude immense dans le rapport sexuel. <strong> Propos recueillis par J.C <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b032, septembre 2006<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> On revient, comme promis, sur Flandres, de Bruno Dumont, Grand Prix de Cannes 2006, qui sort ce mois-ci. Un entretien du r\u00e9alisateur \u00e9claire ce film sur le m\u00e9canisme de la violence, le conflit des d\u00e9sirs, et compl\u00e8te le portrait d&#8217;un cin\u00e9aste pour lequel la v\u00e9rit\u00e9 est une qu\u00eate et la politique une esth\u00e9tique. Entretien avec Bruno Dumont <\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-2513","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2513","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2513"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2513\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2513"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2513"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2513"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}