{"id":2505,"date":"2006-09-01T00:00:00","date_gmt":"2006-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/sans-domicile-fixe-ces-tentes-qui2505\/"},"modified":"2006-09-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-08-31T22:00:00","slug":"sans-domicile-fixe-ces-tentes-qui2505","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2505","title":{"rendered":"Sans domicile fixe : ces tentes qui mettent le feu aux poudres"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Les campements dans la rue provoquent d&#8217;abord la surprise. En leur offrant un abri, les tentes de M\u00e9decins du monde rendent  visible la question des SDF. Comment a evolu\u00e9 depuis vingt ans le regard de la soci\u00e9t\u00e9 sur les milliers de sans domicile fixe ? <\/p>\n<p>Tout l&#8217;\u00e9t\u00e9 les campements de personnes sans domicile fixe ont attir\u00e9 les regards. Ceux des touristes sur les bateaux-mouches regardant les tentes sur les berges de la Seine. Ceux des riverains, importun\u00e9s, quand ils rentrent chez eux, par ces signes de la mis\u00e8re. Ceux des travailleurs sociaux, discutant du bien-fond\u00e9 d&#8217;une telle solution. Ceux des m\u00e9dias focalisant leurs objectifs, pendant une p\u00e9riode creuse, sur une actualit\u00e9 qui ne part pas en vacances. Ceux des pouvoirs publics enfin, inquiets de penser que l&#8217;image de la capitale pourrait \u00eatre ternie, que leur \u00e9lectorat pourrait les d\u00e9laisser ou que les SDF pourraient mourir de la canicule.<\/p>\n<p>Le rapport (1) d&#8217;Agn\u00e8s de Fleurieu, nomm\u00e9e m\u00e9diatrice dans l&#8217;urgence, afin de trouver des solutions \u00e0 ces tentes si encombrantes, montre que les regards sont en train de changer. Son analyse et ses pr\u00e9conisations cherchent \u00e0 repositionner les personnes sans domicile fixe comme individus, sujets de droit. Le droit \u00e0 un logement ? Bien s\u00fbr ! Mais dans la dur\u00e9e, et non comme une solution d&#8217;urgence qui se r\u00e9p\u00e8te, jour apr\u00e8s jour.<\/p>\n<p>Une s\u00e9rie de clich\u00e9s circulent dans la soci\u00e9t\u00e9 : le SDF a voulu sa situation, c&#8217;est un poivrot, inadapt\u00e9 social et violent, il est fain\u00e9ant et incapable de travailler, c&#8217;est un malade. Ces st\u00e9r\u00e9otypes renvoient aux \u00e9volutions de la repr\u00e9sentation de celui qui a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 successivement le mis\u00e9reux, l&#8217;indigent, le vagabond, l&#8217;errant et enfin, \u00e0 partir du XIXe si\u00e8cle, dans les registres de la police, le sans domicile fixe. Diff\u00e9rentes figures se sont chevauch\u00e9es \u00e0 des p\u00e9riodes successives. Elles sont r\u00e9currentes et induisent des politiques sociales diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p><strong> Une menace sociale <\/strong><\/p>\n<p>Une des premi\u00e8res figures de la personne sans domicile fixe est la personne asociale et violente. La repr\u00e9sentation de la personne errante, repr\u00e9sentant un danger pour la soci\u00e9t\u00e9, avait conduit \u00e0 la cr\u00e9ation des bureaux des pauvres en 1554. Ils \u00e9taient charg\u00e9s de distribuer de l&#8217;aide aux mis\u00e9reux et de chasser les vagabonds \u00e9trangers \u00e0 la commune, expliquent Michel Borgetto et Robert Lafore (2). Au XVIIe si\u00e8cle, alors que les h\u00f4pitaux, ouverts et g\u00e9r\u00e9s par l&#8217;Eglise, sont repris en main par le roi, un h\u00f4pital g\u00e9n\u00e9ral charg\u00e9 d&#8217;enfermer les pauvres et les mendiants valides et invalides est cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<p>En ao\u00fbt 1995, des arr\u00eat\u00e9s anti-mendicit\u00e9 pris successivement par les municipalit\u00e9s de la Rochelle, Compi\u00e8gne, Perpignan, Toulon et Lagord font ressurgir la peur. Les raisons avanc\u00e9es pour les arr\u00eat\u00e9s anti-mendicit\u00e9 ? La violence des SDF faisant la manche. Nomm\u00e9 m\u00e9diateur de cette crise, Bernard Quaretta notait dans son rapport (3) : \u00ab Pendant l&#8217;\u00e9t\u00e9, ces hommes ont impos\u00e9 leur pr\u00e9sence, et non parce qu&#8217;ils mouraient mais parce qu&#8217;ils \u00e9taient bien vivants, trop, d&#8217;ailleurs. Ils n&#8217;apparaissaient plus solitaires, mais en groupes, jeunes au lieu d&#8217;\u00eatre vieux, d\u00e9rangeants plut\u00f4t que silencieux, racketteurs et non mendiants, parfois dangereux, voire odieux. \u00bb<\/p>\n<p>Comme dix ans plus tard avec les tentes, le groupe de SDF effraie. Groupe qui mendie, et qui pourrait devenir agressif, groupe qui campe et cr\u00e9e des nuisances pour le riverain, groupe qui importune, qui g\u00e2che la vue au touriste.<\/p>\n<p>L&#8217;aide sociale est alors un outil de contr\u00f4le social permettant de d\u00e9fendre la soci\u00e9t\u00e9 contre des personnes qui troublent l&#8217;ordre public. \u00ab Dans ce traitement de l&#8217;indigence, la notion d&#8217;enfermement domine par rapport \u00e0 celle d&#8217;assistance \u00bb, \u00e9crit Alain Borderie (4). Le SDF repr\u00e9sente une menace sociale qui trouble l&#8217;ordre public et dont il faut se prot\u00e9ger.<\/p>\n<p><strong> Un fou et un malade <\/strong><\/p>\n<p>S&#8217;il ne doit pas \u00eatre enferm\u00e9 parce qu&#8217;il est dangereux pour la soci\u00e9t\u00e9, alors on le consid\u00e8re comme malade mental, dangereux pour lui-m\u00eame. D\u00e8s le XIXe si\u00e8cle, les vagabonds ont \u00e9t\u00e9 pris comme objet d&#8217;\u00e9tude par la m\u00e9decine psychiatrique, consid\u00e9rant l&#8217;errance comme un ph\u00e9nom\u00e8ne pathologique. Un terme est forg\u00e9, la dromomanie, du grec dromo, la course. Les vagabonds sont int\u00e9gr\u00e9s au groupe des malades psychiatriques : ils souffrent d&#8217;une \u00ab impulsion morbide \u00e0 marcher ou \u00e0 courir \u00bb. A cette p\u00e9riode, la solution pr\u00e9conis\u00e9e est l&#8217;internement.<\/p>\n<p>Jacques Guillou (5) parle aujourd&#8217;hui d&#8217;une nouvelle tentative de \u00ab putsch \u00bb de psychiatres et de l&#8217;h\u00f4pital psychiatrique face aux SDF et aux exclus. Les obstacles psychologiques sont mis en avant pour justifier des difficult\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l&#8217;int\u00e9gration sociale et \u00e0 l&#8217;employabilit\u00e9. L&#8217;errance est consid\u00e9r\u00e9e comme le sympt\u00f4me d&#8217;une pathologie \u00e0 soigner. Cette explication d\u00e9douane la soci\u00e9t\u00e9, qui n&#8217;a plus de responsabilit\u00e9s dans la situation d&#8217;exclusion de la personne.<\/p>\n<p><strong> La charit\u00e9 et le droit <\/strong><\/p>\n<p>Enfin, troisi\u00e8me figure, les personnes sans domicile fixe sont consid\u00e9r\u00e9es comme les b\u00e9n\u00e9ficiaires de l&#8217;aide. La charit\u00e9, impos\u00e9e par l&#8217;Eglise, puis l&#8217;aide sociale d\u00e9velopp\u00e9e tout au long du XXe si\u00e8cle ne laissent pas leurs pleines places aux droits des personnes en situation d&#8217;exclusion. Les tentes ont certes rendu visibles des situations de pr\u00e9carit\u00e9. Mais, plus subtilement, elles ont manifest\u00e9 le besoin d&#8217;intimit\u00e9 des SDF. En montrant combien un espace \u00e0 organiser, un lieu personnel, prot\u00e9g\u00e9 du regard d&#8217;autrui est important. La pol\u00e9mique autour de leur bien-fond\u00e9 fait appara\u00eetre la rupture qui s&#8217;est op\u00e9r\u00e9e, transformant un objet disgracieux et g\u00e2chant le paysage en un symbole de la dignit\u00e9 retrouv\u00e9e.<\/p>\n<p>En refusant une errance institutionnelle, de centre d&#8217;h\u00e9bergement en centre d&#8217;h\u00e9bergement, qui vient se surajouter \u00e0 celle li\u00e9e \u00e0 leur situation, ils demandent seulement \u00e0 retrouver un chez-soi qui donne une identit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution des perceptions, c&#8217;est ce que voulaient les responsables de l&#8217;association M\u00e9decins du Monde quand ils ont commenc\u00e9 \u00e0 distribuer des tentes en d\u00e9cembre dernier (lire entretien). Il aura fallu huit mois pour que l&#8217;incongru de la situation apparaisse : en 2006 certaines personnes ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 dormir dans une tente et rester \u00e0 la rue avec leurs affaires, dans les quartiers o\u00f9 ils sont connus et ins\u00e9r\u00e9s dans le tissu social, plut\u00f4t que d&#8217;aller dans un centre d&#8217;h\u00e9bergement. Dominique, 53 ans, \u00e0 la rue depuis trois ans dans le 11e arrondissement de Paris, t\u00e9moigne : \u00ab Dans les centres d&#8217;h\u00e9bergement, l&#8217;hygi\u00e8ne c&#8217;est pas \u00e7a. Ici c&#8217;est mon quartier, c&#8217;est l\u00e0 que j&#8217;habitais avant. Les gens me connaissent et ils me donnent un coup de main. \u00bb Deux fois par semaine, elle va se doucher avec Denis, son compagnon, chez une habitante qui lui ouvre alors sa salle de bain. Denis refuse aussi d&#8217;aller dans des centres : \u00ab J&#8217;ai toutes mes affaires sur mes caddies, j&#8217;ai peur de me faire voler et agresser. Et puis \u00e7a sert \u00e0 rien, le lendemain je me retrouve \u00e0 la rue de nouveau, j&#8217;ai pass\u00e9 l&#8217;\u00e2ge. \u00bb<\/p>\n<p>Ce refus, c&#8217;est celui de l&#8217;homme et de la femme qui pose un choix. Avoir rendu visible une dimension ignor\u00e9e de la personne sans domicile fixe est une \u00e9volution notable. Cependant, alors que l&#8217;\u00e9t\u00e9 s&#8217;ach\u00e8ve, il ne faut pas oublier que les solutions concr\u00e8tes pr\u00e9conis\u00e9es par la m\u00e9diatrice doivent maintenant trouver les moyens de se r\u00e9aliser, afin de concr\u00e9tiser ce nouveau regard sur la personne sans domicile fixe en logements p\u00e9rennes.<\/p>\n<p>1. Rapport sur l&#8217;h\u00e9bergement des personnes sans abri \u00e0 Paris et en Ile-de-France, A. de Fleurieu et L. Chambaud, 2006.<\/p>\n<p>2. Droit de l&#8217;aide et de l&#8217;action sociales, \u00e9d. Montchrestien, 2004.<\/p>\n<p>3. Face \u00e0 l&#8217;urgence et \u00e0 l&#8217;errance sociale, 1995.<\/p>\n<p>4. Combattre l&#8217;exclusion. Des bureaux de bienfaisance aux CCASS, une histoire de l&#8217;action sociale de proximit\u00e9, \u00e9d.Public Histoire, 2006.<\/p>\n<p>5. La Tentative de \u00ab putsch \u00bb du corps m\u00e9dical face aux SDF, exclus, octobre 2005.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Les campements dans la rue provoquent d&#8217;abord la surprise. En leur offrant un abri, les tentes de M\u00e9decins du monde rendent  visible la question des SDF. 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