{"id":2486,"date":"2006-10-01T00:00:00","date_gmt":"2006-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-marionnettes-maniganses-a2486\/"},"modified":"2006-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-09-30T22:00:00","slug":"les-marionnettes-maniganses-a2486","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2486","title":{"rendered":"Les marionnettes ManiganSes \u00e0 Jonqui\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> ManiganSes : d\u00e9j\u00e0 quinze ans de festival international des arts de la marionnette. Changement d&#8217;\u00e9chelle et de nature de perception par rapport \u00e0 tout un pan du th\u00e9\u00e2tre qui pr\u00e9f\u00e8re l&#8217;hyper-production. Cette neuvi\u00e8me \u00e9dition (biennale) est celle d&#8217;une restructuration et d&#8217;une nouvelle ampleur pour une discipline trop souvent minor\u00e9e.  <\/p>\n<p>Jonqui\u00e8re est une petite ville du Canada de 55 000 habitants de la r\u00e9gion du Saguenay, vall\u00e9e traditionnellement industrielle. Hydro\u00e9lectricit\u00e9 et bois, \u00e0 l&#8217;image des ressources canadiennes, ont fait la fortune du pays depuis le XIXe si\u00e8cle. Relay\u00e9s par l&#8217;aluminium aujourd&#8217;hui : Alcan, Aluminium Canada, deuxi\u00e8me producteur mondial, est le principal employeur de la r\u00e9gion, et donc le premier bailleur de fonds. Son petit nom figurait donc un peu partout pendant cette belle semaine ensoleill\u00e9e du festival international des arts de la marionnette \u00e0 Jonqui\u00e8re, au milieu des collines bois\u00e9es et des maisons blanches. La nuit, la grande croix rouge illumin\u00e9e en haut de la colline du Mont-Jacob rappelle la force du catholicisme dans l&#8217;histoire qu\u00e9b\u00e9quoise.<\/p>\n<p>La ville est structur\u00e9e comme certains villages europ\u00e9ens, en rangs, selon le d\u00e9coupage des terres agricoles. Elle est donc tout enti\u00e8re construite autour d&#8217;une rue principale, la rue Saint-Dominique, qui longe la rivi\u00e8re. S&#8217;y succ\u00e8dent, de part et d&#8217;autre de l&#8217;imposante \u00e9glise, dancings, restaurants \u00e0 promotion, bars, que la fin de la saison a laiss\u00e9s l\u00e0 et que la paye hebdomadaire remplit tous les jeudis. Deux repas pour le prix d&#8217;un, soir\u00e9e filles le mardi, etc. Le clich\u00e9 veut que la ville soit d\u00e9prav\u00e9e quand la campagne est puritaine, Jonqui\u00e8re rappelle que la province est d&#8217;abord aussi le lieu d&#8217;une certaine forme d&#8217;ennui. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;enjeu de la pr\u00e9sence d&#8217;un festival, qui plus est de dimension internationale d\u00e9sormais, qui donne une dynamique particuli\u00e8re au tissu r\u00e9gional. Ou comme le dirait la directrice de ManiganSes, pas de d\u00e9veloppement international sans d\u00e9veloppement r\u00e9gional.<\/p>\n<p><strong> Une \u00ab bougie d&#8217;allumage \u00bb <\/strong><\/p>\n<p>La nouvelle \u00e9dition t\u00e9moigne d&#8217;un changement de cap dans l&#8217;esprit de la manifestation. Nouveau nom : une ganse est un cordonnet ou un ruban d&#8217;ornement, et la manigance, une man\u0153uvre secr\u00e8te :, nouvelles dates : deux semaines jadis en juillet, une semaine concentr\u00e9e aujourd&#8217;hui en septembre, pour \u00e9tirer la saison touristique et profiter du public scolaire :, nouvel esprit : le festival arbore un dynamisme et une ambition d\u00e9cid\u00e9e, faire de ManiganSes un outil du ressort r\u00e9gional et une manifestation de r\u00e9putation internationale.<\/p>\n<p>D&#8217;o\u00f9\u00a0les partenariats mis en place : cette ann\u00e9e le Mexique, dans deux ans l&#8217;Italie. Avec, en arri\u00e8re-plan, une programmation internationale. Cette saison, les compagnies invit\u00e9es venaient de France, d&#8217;Italie, du P\u00e9rou, du Mexique, et du Canada bien s\u00fbr : le festival ne coproduisait aucun spectacle mais accueillait \u00e0 la recette. La latinit\u00e9 \u00e9tait mise en avant, elle le sera aussi s\u00fbrement en 2008, permettant ainsi au Qu\u00e9bec d&#8217;affirmer son identit\u00e9 francophone et ses liens extra-anglo-saxons.<\/p>\n<p>A cette ambition de g\u00e9opolitique culturelle, s&#8217;ajoutent des enjeux de production artistique. Denise Lavoie, directrice de ManiganSes, \u00e0 l&#8217;origine de ce nouvel \u00e9lan, explique qu&#8217;elle con\u00e7oit ce festival comme une \u00ab bougie d&#8217;allumage \u00bb, c&#8217;est-\u00e0-dire comme un \u00e9v\u00e9nement susceptible d&#8217;essaimer en aval. Au moment o\u00f9 les festivals sont pens\u00e9s comme des \u00e9v\u00e9nements, et les \u00e9v\u00e9nements comme de l&#8217;\u00e9v\u00e9nementiel, c&#8217;est-\u00e0-dire un endroit o\u00f9 le marketing interdit de penser des continuit\u00e9s souterraines et o\u00f9 l&#8217;on cherche \u00e0 faire de \u00ab bons coups \u00bb, il est indispensable que les partenaires des artistes aient cette conscience que l&#8217;art exige un rapport au temps et \u00e0 la dur\u00e9e diff\u00e9rent du temps de l&#8217;entreprise (si tant est que celui que celle-ci pratique lui convienne&#8230;).<\/p>\n<p><strong> Simplicit\u00e9 du dispositif <\/strong><\/p>\n<p>Nous \u00e9tions quatre critiques non canadiens invit\u00e9s\u00a0\u00e0 suivre le festival et avons vu quasiment tous les spectacles parmi la quinzaine pr\u00e9sent\u00e9s. A quoi s&#8217;ajoutait toute une activit\u00e9 off tr\u00e8s riche d&#8217;animations, d\u00e9bats et autres projections. La programmation \u00e9tait vari\u00e9e, avec de nombreuses personnalit\u00e9s phares de la marionnette, comme les P\u00e9ruviens Hugo Su\u00e1rez et In\u00e9s Pasic, la dramaturge qu\u00e9b\u00e9coise Suzanne Lebeau, des spectacles qui avaient d\u00e9j\u00e0 abondamment tourn\u00e9, comme le Merci pour elles de la compagnie du Fust de Mont\u00e9limar. Le haut du Castelet, en somme. Quand le festival aura acquis la l\u00e9gitimit\u00e9 qu&#8217;il construit, il aura s\u00fbrement \u00e0 c\u0153ur d&#8217;explorer l&#8217;underground de la chose&#8230; Ou mieux, de le susciter. Que raconter \u00e0 ceux qui n&#8217;y \u00e9taient pas ?<\/p>\n<p>Tout d&#8217;abord que la marionnette nous est apparue comme l&#8217;occasion pour les gens de th\u00e9\u00e2tre de travailler dans la plus petite structure qui soit. Au\u00a0moment o\u00f9 tout un pan du th\u00e9\u00e2tre prend le virage de l&#8217;hyper-production, avec les \u00e9cueils artistiques que cela comporte, cet art de la marionnette renoue avec quelque chose comme une forme primitive ou archa\u00efque de la repr\u00e9sentation, la possibilit\u00e9 d&#8217;\u00e9crire dans les conditions les plus pauvres : un marionnettiste seul envoie\u00a0musique, lumi\u00e8res et jeu, comme Luman Coad pr\u00e9sentant son Harlequin&#8217;s cloaq, dans la plus pure tradition du castelet (petit th\u00e9\u00e2tre de marionnette). A l&#8217;oppos\u00e9 de quelque nostalgie r\u00e9actionnaire, la simplicit\u00e9 du dispositif donne au contraire l&#8217;impression d&#8217;un art en mesure de proposer un espace de travail diff\u00e9rent, des modalit\u00e9s de recherche et de repr\u00e9sentation d\u00e9gag\u00e9es des contraintes de production habituelles. Suzanne Lebeau rappelait d&#8217;ailleurs que la marionnette \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment une discipline de la r\u00e9sistance polonaise, sous occupation prussienne puis sovi\u00e9tique, un espace privil\u00e9gi\u00e9 de parole subversive en marge des grosses productions d&#8217;Etat.<\/p>\n<p>Dans cet esprit, on peut citer des propositions aussi diff\u00e9rentes que celles de Luman Coad donc, Heather et Daryll Taylor, Dany Lefran\u00e7ois, et Hugo Su\u00e1rez et In\u00e9s Pasic. Le spectacle de Lefran\u00e7ois, Vie et mort du petit Chaperon rouge en huit minutes ralenties retra\u00e7ait le conte autour des figures du Chaperon (une main tenant une poup\u00e9e Barbie nue dans un tissu rouge) et du loup (une m\u00e2choire coiff\u00e9e d&#8217;une pelisse), le tout sur une table, avec l&#8217;\u00e9quivalent d&#8217;une lampe de bureau. C&#8217;\u00e9tait tr\u00e8s stimulant de voir que l&#8217;on peut inventer des formes, tenir un propos \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de structures de travail aussi l\u00e9g\u00e8res. Citons aussi le travail du couple Taylor, venus de Nouvelle-Ecosse, \u00e0 partir du ballet de Stravinski. Les deux marionnettistes, \u00e0 fil cette fois, actionnaient tout, pour un spectacle auquel la presse locale a reproch\u00e9 de ne pas \u00eatre positif, le ballet mettant en sc\u00e8ne la cruaut\u00e9 de l&#8217;homme et sa solitude.<\/p>\n<p><strong> Le pr\u00e9judice d&#8217;innocence <\/strong><\/p>\n<p>Colonis\u00e9e par la repr\u00e9sentation que se font les adultes de l&#8217;enfance, le plus souvent fantasm\u00e9e, la marionnette p\u00e2tit de ce pr\u00e9judice d&#8217;innocence et de candeur dont elle se devrait d&#8217;\u00eatre la d\u00e9positaire. L&#8217;importance des contes nous apprend pourtant combien la violence est une donn\u00e9e primordiale du monde des enfants. Tout un pan de la pratique de la marionnette actuelle semble s&#8217;\u00eatre ainsi accommod\u00e9e du devenir de son art : technique populaire ancienne, elle est aujourd&#8217;hui principalement cantonn\u00e9e au jeune public, du fait de la d\u00e9saffection des formes populaires d&#8217;une part et de la sectorisation des spectacles d&#8217;autre part. (A de notables exceptions pr\u00e8s : la marionnettiste Ilke Sch\u00f6nbein, la bonne id\u00e9e de la programmation d&#8217;Aubervilliers ces deniers temps.) Quelques spectacles surfaient ainsi sur une imagerie un peu fade. A l&#8217;oppos\u00e9, le tr\u00e8s beau travail, bien qu&#8217;un peu charg\u00e9, de la compagnie mexicaine Luna Morena \u00e0 partir d&#8217;Edgar Allan Poe proposait une v\u00e9ritable transposition \u00e0 la marionnette de quelques variations sur l&#8217;angoisse.<\/p>\n<p>Le plaisir de la marionnette rel\u00e8ve, pour le spectateur, de celui du spectacle en g\u00e9n\u00e9ral. Mais il met en valeur une donn\u00e9e du rapport \u00e0 la sc\u00e8ne, \u00e0 l&#8217;art, de fa\u00e7on tr\u00e8s nette. Le travail que Su\u00e1rez et Pasic tournent depuis plus de vingt ans, Peque\u00f1as historias, en donne un bel exemple. Ce couple dans la vie (curieux d&#8217;ailleurs comme la marionnette fonctionne sur un rapport parental \u00e0 l&#8217;objet et comme elle contient un rapport \u00e0 la poup\u00e9e) pr\u00e9sente une succession de petites sc\u00e8nes o\u00f9 chacun cr\u00e9e la marionnette avec son corps. Hugo par exemple invente un bonhomme avec son genou, In\u00e9s avec trois doigts, de sorte que le regard fait l&#8217;aller-retour entre ce que c&#8217;est et ce que \u00e7a repr\u00e9sente, tout le temps. La marionnette met ainsi le jeu avec l&#8217;illusion au c\u0153ur de son principe, comme l&#8217;art du trompe-l&#8217;\u0153il, qui n&#8217;a d&#8217;int\u00e9r\u00eat que dans le franchissement permanent de la fronti\u00e8re entre le vrai et le faux, entre le support et l&#8217;image. On oscille donc sans cesse, \u00e0 regarder cette main qui devient petit personnage, entre la perception de la main comme partie d&#8217;un tout et du personnage comme petit tout, et c&#8217;est dans ce changement d&#8217;\u00e9chelle et de nature de perception qu&#8217;il y a l&#8217;un des grands plaisirs de la marionnette. Non dans l&#8217;illusion seule, mais dans la cohabitation de l&#8217;illusion et de son contraire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> ManiganSes : d\u00e9j\u00e0 quinze ans de festival international des arts de la marionnette. 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