{"id":2485,"date":"2006-10-01T00:00:00","date_gmt":"2006-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/une-cour-a-bamako2485\/"},"modified":"2006-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-09-30T22:00:00","slug":"une-cour-a-bamako2485","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2485","title":{"rendered":"Une cour \u00e0 Bamako"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Bamako, d&#8217;Abderrahmane Sissako, est un film habit\u00e9 par l&#8217;urgence d&#8217;une Afrique oubli\u00e9e dans sa solitude. C&#8217;est le cri d&#8217;un cin\u00e9aste mauritanien qui convoque la parole politique d&#8217;un tribunal dans la cour modeste de son enfance, au Mali, pour faire le proc\u00e8s de la mondialisation. <\/p>\n<p>&#8220;Ma parole ne restera pas en moi &#8220;, affirme le premier protagoniste qui appara\u00eet \u00e0 l&#8217;\u00e9cran. Nous ne sommes pas allong\u00e9s sur un divan. Nous sommes debout, les yeux grands ouverts, en plein tribunal : la lib\u00e9ration annonc\u00e9e de cette parole est politique bien plus que psychanalytique. Ici, la petitesse de l&#8217;ego est diffract\u00e9e, son onde de choc se r\u00e9pand sur la carte du monde, du Nord au Sud. Le proc\u00e8s fictionnel mis en sc\u00e8ne par Bamako, d&#8217;Abderrahmane Sissako, donne \u00e0 entendre les voix qu&#8217;\u00e9touffe la voie dominante de la mondialisation. Autant de t\u00e9moignages, ancr\u00e9s dans la r\u00e9alit\u00e9, non d\u00e9vor\u00e9s par la nature pr\u00e9datrice du syst\u00e8me mis en accusation. Dans la cour d&#8217;une maison de Bamako, au Mali, a lieu un proc\u00e8s imaginaire, celui des organisations internationales, FMI et Banque mondiale, intent\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 civile africaine. Lieu d&#8217;une parole politique \u00e9rudite (\u00e0 la barre d\u00e9filent notamment Aminata Traor\u00e9 et l&#8217;avocat William Bourdon), le tribunal n&#8217;en reste pas moins un lieu de vie. Les enfants jouent, un homme se meurt, une femme s&#8217;habille, un couple se s\u00e9pare. Les teintures rouges lib\u00e8rent des flaques de sang. C&#8217;est bien par cette habilet\u00e9 \u00e0 inscrire un proc\u00e8s majeur dans la chair de ces vies minuscules que le film se distingue. A la th\u00e9\u00e2tralisation judiciaire de la parole r\u00e9pondent les silences d&#8217;un loufoque western spaghetti. Aux blessures du continent, les larmes d&#8217;une chanteuse interpr\u00e9t\u00e9e par A\u00efssa Ma\u00efga. Cathartique, la lib\u00e9ration de cette parole se fait grondante : l&#8217;urgence de penser une recivilisation de la mondialisation. Il arrive que l&#8217;imaginaire fasse Histoire. <\/p>\n<p><strong> Entretien avec Abderrahmane Sissako <\/strong><\/p>\n<p><strong> Votre film joue sur le double sens du mot cour, cour de justice, cour de maison. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Abderrahmane Sissako. <\/strong> Oui, le titre de d\u00e9part, c&#8217;\u00e9tait La Cour. Cette homophonie n&#8217;\u00e9tait valable qu&#8217;en fran\u00e7ais, or je voulais que mon film d\u00e9passe les relations franco-africaines. Cette id\u00e9e m&#8217;a aid\u00e9 \u00e0 expliquer ce que je voulais faire, \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer les gens autour du projet. J&#8217;ai grandi dans cette maison qui se trouve \u00e0 Bamako dans le quartier populaire d&#8217;Hamdallaye. Elle a toujours \u00e9t\u00e9 habit\u00e9e par des parents proches ou lointains. Elle a gard\u00e9 son objet social, mon p\u00e8re ouvrait ses portes \u00e0 d&#8217;autres personnes, les enfants de ses fr\u00e8res, des gens venus dans la capitale pour \u00e9tudier, des voisins. On y vivait \u00e0 vingt ou trente.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;est-ce qui a motiv\u00e9 ce film ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.S. <\/strong> Dans cette cour, avec ma famille, des amis, on d\u00e9battait de sujets sociaux, politiques, concernant le pays et le continent. Je pense qu&#8217;inconsciemment mon d\u00e9sir d&#8217;\u00eatre cin\u00e9aste est n\u00e9 de ces discussions passionn\u00e9es. D&#8217;une prise de conscience que les choses doivent changer. Quand on appartient au continent africain, l&#8217;acte de filmer est un acte rare, difficile. On est dans l&#8217;urgence de dire certaines choses et ces choses concernent le peuple. Ce ne sont pas des petites histoires d&#8217;appartement. Certaines r\u00e9gions sont dans l&#8217;urgence de crier, d&#8217;interpeller le reste du monde sur leur situation. Notamment sur une forme de solitude due \u00e0 la destruction du tissu social. C&#8217;est le sens du suicide final.<\/p>\n<p><strong> Cette urgence \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans vos films pr\u00e9c\u00e9dents&#8230; <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.S. <\/strong> Oui, mais l\u00e0 j&#8217;ai franchi un pas. Dans ma trajectoire de cin\u00e9aste, j&#8217;ai senti que je pouvais \u00eatre frontal. Cette n\u00e9cessit\u00e9 s&#8217;est vraiment impos\u00e9e. Le propos devait \u00eatre dit sans nuances. Le film peut avoir des contours oniriques, comiques, mais le propos non. Non qu&#8217;il soit nouveau, ce propos. Mais la forme cin\u00e9matographique devait l&#8217;\u00eatre. Je voulais faire un film, pas un proc\u00e8s. J&#8217;ai cherch\u00e9 l&#8217;harmonie de la forme. Les moments fictionnels montrent que la justice est dans les \u00eatres, dans l&#8217;espoir des gens, dans l&#8217;\u00e9coute. Je n&#8217;aurais jamais fait ce film dans un tribunal. Si le pr\u00e9judice, dans les chiffres, est terrible, la dignit\u00e9 est toujours l\u00e0. Les gens sont debout pour parler, pour combattre.<\/p>\n<p><strong> Comment s&#8217;est d\u00e9roul\u00e9e l&#8217;\u00e9criture du film ? Les plaidoiries \u00e9taient-elles tr\u00e8s \u00e9crites ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.S. <\/strong> J&#8217;ai \u00e9crit le concept. J&#8217;ai mis les gens, avocats, juges et t\u00e9moins, en situations. J&#8217;ai provoqu\u00e9 ces situations, choisi les th\u00e8mes. Je me suis beaucoup document\u00e9. Les t\u00e9moins sont de vrais t\u00e9moins car ils sont atteints dans leur vie par cette politique de l&#8217;ajustement structurel qui consiste \u00e0 dire que, pour se d\u00e9velopper, le pays doit avoir moins de m\u00e9decins, d&#8217;enseignants. Puis j&#8217;ai laiss\u00e9 le film se d\u00e9rouler. Les avocats choisissaient leurs propres mots, les juges interpellaient quand ils voulaient et les t\u00e9moins r\u00e9pondaient d&#8217;eux-m\u00eames.<\/p>\n<p><strong> Aminata Traor\u00e9 dit que l&#8217;Occident s&#8217;est inflig\u00e9 deux peurs, le terrorisme et l&#8217;immigration. Pouvez-vous d\u00e9velopper ce point ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.S. <\/strong> Les autres pays sont r\u00e9duits \u00e0 cela par l&#8217;Occident. Le Moyen-Orient est r\u00e9duit \u00e0 l&#8217;islamisme terroriste. L&#8217;Occident s&#8217;est inflig\u00e9 la peur de l&#8217;immigration en oubliant que celui qui quitte son pays d&#8217;origine cherche \u00e0 am\u00e9liorer sa vie. On ne marche pas des nuits et des nuits dans le d\u00e9sert pour le plaisir. Les gens migrent car leur situation est dramatique. L&#8217;Europe doit \u00eatre consciente qu&#8217;elle est responsable de cette situation. L&#8217;Afrique n&#8217;est pas pauvre, comme le dit encore Aminata Traor\u00e9, elle serait plut\u00f4t victime de ses richesses. Ces richesses du continent, c&#8217;est l&#8217;Occident qui en profite. Tout appartient aux multinationales. Aujourd&#8217;hui, nous exigeons un partage juste de la richesse de l&#8217;humanit\u00e9. Une grande partie de cette richesse vient de chez nous. L&#8217;Afrique aujourd&#8217;hui est le miroir de ce qui se passe, mais par ricochet, d&#8217;autres pays plus riches, plus forts vivront la m\u00eame chose.<\/p>\n<p><strong> Le probl\u00e8me essentiel aujourd&#8217;hui, c&#8217;est celui de la dette ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> A.S. <\/strong> Non, c&#8217;est celui de l&#8217;in\u00e9galit\u00e9 des rapports, d&#8217;un monde qui domine l&#8217;autre, qui r\u00e9duit l&#8217;autre. L&#8217;Afrique n&#8217;est jamais valoris\u00e9e. L&#8217;injustice est l\u00e0 tout le temps. Personne ne croira un jeune Africain voulant aller visiter Helsinki. On le suspectera toujours de vouloir rester l\u00e0-bas \u00e0 la diff\u00e9rence d&#8217;un jeune Europ\u00e9en qui, lui, ira sans probl\u00e8me \u00e0 Ouagadougou. Cette richesse inh\u00e9rente \u00e0 la libert\u00e9 de partir est refus\u00e9e \u00e0 tout un continent. L&#8217;Europe se ferme, elle a peur. Aim\u00e9 C\u00e9saire parlait d\u00e9j\u00e0 de cette Europe peureuse qui se r\u00e9pand et, fi\u00e8re, se surestime. Cela n&#8217;a pas chang\u00e9 avec la mondialisation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Bamako, d&#8217;Abderrahmane Sissako, est un film habit\u00e9 par l&#8217;urgence d&#8217;une Afrique oubli\u00e9e dans sa solitude. 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