{"id":2450,"date":"2006-11-01T00:00:00","date_gmt":"2006-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/festival-beckett-ce-n-est-pas2450\/"},"modified":"2006-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-10-31T23:00:00","slug":"festival-beckett-ce-n-est-pas2450","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2450","title":{"rendered":"Festival Beckett \u00ab ce n&#8217;est pas Beckett qui est noir, c&#8217;est le monde \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le festival Paris Beckett f\u00eate l&#8217;anniversaire de l&#8217;auteur. 100 ans cette ann\u00e9e, un \u00e2ge peu facile \u00e0 porter, o\u00f9 la reconnaissance h\u00e9site encore sur la forme \u00e0 adopter. Un festival qui a cherch\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre aux enjeux de Beckett aujourd&#8217;hui. ENTRETIEN AVEC PIERRE CHABERT <\/p>\n<p>D&#8217;un auteur qui avait s\u00e9ch\u00e9 la remise de son propre prix Nobel, il eut \u00e9t\u00e9 paradoxal de f\u00eater, \u00e0 grands renforts de cymbales publiques, l&#8217;anniversaire. A moins que ce ne soit faute de savoir o\u00f9 donner de la t\u00eate, en cette ann\u00e9e 2006, des 50 ans de la mort de Brecht, et de Robert Walser, des 100 ans de celle de C\u00e9zanne, des 150 ans de la naissance de Freud, que sais-je&#8230; Mais le minist\u00e8re de la Culture ne semble pas s&#8217;\u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9 sur les autres non plus. On leur pr\u00e9f\u00e8re Chateaubriand, c&#8217;est bien normal. Pour une fois pourtant qu&#8217;une comm\u00e9moration ne nous aurait pas fait absolument grincer. On aurait grimac\u00e9 d&#8217;hommage, et de bon aloi. Rictus \u00e0 croupetons. Il est de ces auteurs magistraux dont l&#8217;ombre port\u00e9e est si \u00e9tendue, que m\u00eame sans \u00e9crire, notre regard en h\u00e9rite.<\/p>\n<p>Ce sont les 100 ans de l&#8217;anniversaire de Samuel Beckett. N\u00e9 \u00e0 Dublin, en 1906, mort \u00e0 Paris en 1989. L&#8217;association Paris-Beckett a entrepris d&#8217;orchestrer une ann\u00e9e de rencontres, th\u00e9\u00e2trales d&#8217;abord, musicales, chor\u00e9graphiques, savantes aussi. Une fa\u00e7on plurielle d&#8217;embrasser la chose sans pr\u00e9cis\u00e9ment la tenir. Car Beckett est un auteur \u00e0 la fortune bizarre. Une des \u0153uvres majeures du si\u00e8cle pass\u00e9 mais qui continue \u00e0 tra\u00eener une aura soup\u00e7onneuse dans le grand public, quelque chose comme une ombre de micro-ringardise th\u00e9\u00e2trale. Pas assez mort pour \u00eatre classique, en somme. Et pourtant ! Rien de plus \u00e0 la prou (du scandale) du spectacle vivant que l&#8217;affirmation du silence et de l&#8217;immobilit\u00e9 comme coordonn\u00e9es du geste et de la parole. A moins que son h\u00e9ritage th\u00e9\u00e2tral, sa trahison ?, reste \u00e0 venir et que pour bien le prendre, il faille l&#8217;envelopper de biais : on pense \u00e0 May B. de Maguy Marin, cr\u00e9\u00e9 en 1981, ou au travail prochain de Fran\u00e7ois Tanguy sur Beckett (1).<\/p>\n<p>Pierre Chabert, qui a travaill\u00e9 avec Beckett, comme acteur notamment, est \u00e0 l&#8217;origine, avec Barbara Hutt, Tom Bischop et Robert Abirached, du festival Paris-Beckett. Entretien.  n Diane Scott<\/p>\n<p><strong> Vous travaillez depuis trois ans sur ce projet de festival. Dans quel esprit avez-vous con\u00e7u cette ann\u00e9e Beckett ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Pierre Chabert. <\/strong> Nous ne voulions pas laisser \u00e9chapper l&#8217;anniversaire car c&#8217;est toujours l&#8217;occasion de reparler d&#8217;un auteur. Notre soci\u00e9t\u00e9 met vite \u00e0 la poubelle les choses. Beckett n&#8217;a jamais vraiment \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9, mais il est tr\u00e8s mal connu, l&#8217;a toujours \u00e9t\u00e9, et continuera de l&#8217;\u00eatre. C&#8217;est un auteur essentiel et il fallait se saisir de cette occasion pour le pr\u00e9senter \u00e0 tout un public nouveau, jeune, esp\u00e9rons-le plus populaire. Pr\u00e9senter Beckett sous tous ses aspects et combattre aussi quelques id\u00e9es fausses.<\/p>\n<p><strong> A quoi pensez-vous ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong>A la fa\u00e7on dont on \u00e9pingle Beckett d&#8217;habitude, comme un auteur noir, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, n\u00e9gatif, pessimiste, intellectuel, froid, difficile. Voil\u00e0 ce genre de st\u00e9r\u00e9otypes que nous avons voulu combattre.<\/p>\n<p><strong> Quels choix cela impliquait-il ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> D&#8217;abord il fallait montrer, et c&#8217;est la premi\u00e8re fois, l&#8217;int\u00e9grale des \u0153uvres th\u00e9\u00e2trales de Beckett. Le succ\u00e8s de quelques pi\u00e8ces, en particulier d&#8217;En attendant Godot, a occult\u00e9 l&#8217;\u0153uvre. Il y a 19 pi\u00e8ces en tout, ce qui donne, en r\u00e9unissant certaines pi\u00e8ces courtes, une dizaine de spectacles.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me ligne de force est de pr\u00e9senter toutes les facettes de l&#8217;\u0153uvre de Beckett. C&#8217;\u00e9tait quelqu&#8217;un d&#8217;extr\u00eamement ouvert, qui a explor\u00e9 de nombreux m\u00e9dias : il a fait un film avec Buster Keaton, \u00e9crit pour la radio, pour la t\u00e9l\u00e9vision (des pi\u00e8ces \u00e9crites sp\u00e9cialement pour la t\u00e9l\u00e9vision, pas des feuilletons). Il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s influenc\u00e9 par la peinture, la musique. Son travail a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s ouvert aux artistes de son temps et en retour, il y a un v\u00e9ritable bouillonnement autour de son \u0153uvre dans l&#8217;art contemporain. Nous avons voulu montrer cette r\u00e9percussion de Beckett aujourd&#8217;hui. C&#8217;est une fa\u00e7on aussi de le rapprocher des gens.<\/p>\n<p><strong> Vous ne pensez pas que ce pr\u00e9judice de pessimisme et d&#8217;intellectualit\u00e9 qu&#8217;on porte sur lui ne devrait pas \u00eatre d\u00e9construit en amont ? Quand bien m\u00eame ce serait un auteur sombre, en quoi cela devrait-il \u00eatre r\u00e9pulsif ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> Quand la machine m\u00e9diatique a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l&#8217;envi que c&#8217;\u00e9tait un auteur noir et pessimiste, c&#8217;\u00e9tait pour le d\u00e9consid\u00e9rer.<\/p>\n<p><strong> Il y a un \u00e9cueil de l&#8217;\u00e9poque \u00e0 vouloir valoriser des choses dites positives et il y a un d\u00e9ni l\u00e0-dedans de toutes une dimension de l&#8217;humain. <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> Je dirais que ce n&#8217;est pas Beckett qui est noir, c&#8217;est le monde. On l&#8217;accuse de noirceur alors qu&#8217;il \u00e9crit apr\u00e8s les horreurs de la Seconde Guerre\u00a0mondiale, il y a bien l\u00e0 quelque chose de comique et de grotesque. Mais cette fa\u00e7on de le qualifier a bien pour but d&#8217;en d\u00e9samorcer la force.<\/p>\n<p><strong> Comment le dialogue avec les th\u00e9\u00e2tres et les metteurs en sc\u00e8ne s&#8217;est-il pass\u00e9 : impulsion, commande, production ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> \u00c7a ne vient pas d&#8217;en haut, ce n&#8217;est pas un hommage officiel. Nous avons donc tr\u00e8s peu de moyens pour faire ce festival. Nous sommes des gens passionn\u00e9s de Beckett. Le r\u00f4le de l&#8217;association est clair : pas de coproduction, mais coordination, suggestion, incitation, logistique, communication. Aussi, nous sommes all\u00e9s, comme des commis voyageurs, frapper \u00e0 la porte de nombreux th\u00e9\u00e2tres, \u00e0 Paris et en Ile-de-France. Nous avons \u00e9t\u00e9 voir quelques th\u00e9\u00e2tres priv\u00e9s, mais \u00e7a n&#8217;a pas march\u00e9. Nous avons voulu quelque chose d&#8217;ouvert, sans imposer quoi que ce soit. Peter Brook, par exemple, a op\u00e9r\u00e9 son choix, sur des pi\u00e8ces courtes, tr\u00e8s dr\u00f4les et savoureuses.<\/p>\n<p><strong> Vous vouliez \u00e9viter quoi ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> Que le festival soit accapar\u00e9 par certains th\u00e9\u00e2tres, un mondanisme, un parisianisme effr\u00e9n\u00e9. Nous ne voulions pas exclure les petits th\u00e9\u00e2tres. Cela n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 d&#8217;un gros effet : par exemple nous avons \u00e9t\u00e9 voir les th\u00e9\u00e2tres d&#8217;arrondissement : nous aimions l&#8217;id\u00e9e que ce soit \u00ab d\u00e9centralis\u00e9 dans Paris \u00bb : mais ils n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 int\u00e9ress\u00e9s. On ne voulait pas que ce soit uniquement de vieux beckettiens de longue date, sans pour autant exclure des gens qui ont travaill\u00e9 sur Beckett, comme Micha\u00ebl Lonsdale. On ne voulait pas d&#8217;exclusive, \u00e0 tous les \u00e9tages de la chose. Il y a Brook, Lonsdale, la Com\u00e9die-Fran\u00e7aise, mais aussi de jeunes metteurs en sc\u00e8ne : Bernard L\u00e9vy, Xavier Marchand, Ren\u00e9 Ch\u00e9naux. Il y a aussi le premier spectacle de l&#8217;International Visual Theatre d&#8217;Emmanuelle Laborit. Elle ouvre son th\u00e9\u00e2tre, fond\u00e9 sur le langage des signes, avec ce spectacle de Beckett. Nous sommes tr\u00e8s heureux de ce d\u00e9cloisonnement.<\/p>\n<p><strong> Quand vous dites que ce n&#8217;est pas une manifestation officielle, est-ce \u00e0 dire que vous avez sollicit\u00e9 des fonds sans succ\u00e8s ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> Nous avons tr\u00e8s vite compris que nous aurions tr\u00e8s peu d&#8217;argent du minist\u00e8re. Il se trouve que Beckett n&#8217;est pas fran\u00e7ais, il a pass\u00e9 la plus grande partie de sa vie \u00e0 Paris, il a m\u00eame fait de la r\u00e9sistance, a \u00e9crit son \u0153uvre en fran\u00e7ais, mais il est rest\u00e9 irlandais. Ce seul fait l&#8217;\u00e9cartait d&#8217;une c\u00e9l\u00e9bration officielle, c&#8217;\u00e9tait du moins l&#8217;argument. Du reste, une c\u00e9l\u00e9bration officielle aurait mal cadr\u00e9 avec Beckett. L&#8217;institution aime l&#8217;institution, la nourrit, s&#8217;alimente elle-m\u00eame en cercle cl\u00f4t, et le fait que ce soit un projet de gens hors institution \u00e9tait probablement un obstacle.<\/p>\n<p>Il y a beaucoup de choses qui n&#8217;ont pas abouti faute d&#8217;argent. A quoi s&#8217;est ajout\u00e9e la question, la bataille m\u00eame, des droits d&#8217;auteur. Les ayants droits en France sont les Editions de Minuit et ils respectent les souhaits de Beckett. Il n&#8217;aimait pas qu&#8217;on mette ses romans sur sc\u00e8ne, qu&#8217;on touche \u00e0 ses indications sc\u00e9niques, et que, par exemple, En attendant Godot soit jou\u00e9 par des femmes. (Un projet de ce type a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9.) Je regrette, par exemple, que le projet de Jaques Nichet sur la pi\u00e8ce radiophonique Tous ceux qui tombent ait \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9. Il avait pr\u00e9sent\u00e9 un projet fort int\u00e9ressant, presque dans le noir, qui respectait totalement l&#8217;esprit de Beckett, mais les \u00e9ditions ont refus\u00e9 que cela se fasse pendant la c\u00e9l\u00e9bration.<\/p>\n<p><strong> Pourquoi refusait-il le passage \u00e0 la sc\u00e8ne de ses textes non th\u00e9\u00e2traux ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> Il\u00a0collait \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 d&#8217;un genre, par esprit de rigueur. Les romans \u00e9taient \u00e9crits \u00ab dans le noir \u00bb, pour la voix. Cela dit, Tous ceux qui tombent a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 pour la t\u00e9l\u00e9vision par Michel Mitrani. Beckett \u00e9tait furieux, mais moi, je trouve que ce film est remarquable. (2)<\/p>\n<p><strong> Ind\u00e9pendamment de la fid\u00e9lit\u00e9, \u00e0 la lettre, aux prescriptions sc\u00e9niques de Beckett, pourriez-vous dire quelque chose de l&#8217;esprit th\u00e9\u00e2tral de Beckett. Qu&#8217;est-ce que ce serait, \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 \u00e7a ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.C. <\/strong> On ne peut r\u00e9pondre qu&#8217;au coup par coup \u00e0 cette question. Il s&#8217;agit d&#8217;abord d&#8217;avoir les qualit\u00e9s d&#8217;acteur pour interpr\u00e9ter Beckett, car dans chaque texte, il y a toute la condition humaine. Il faut pouvoir donner toute la palette des sentiments humains : mais on sort avec Beckett de la psychologie, ce ne sont pas des sentiments, c&#8217;est une appr\u00e9hension de la vie, dans toutes ses extr\u00e9mit\u00e9s. Ensuite, ses textes th\u00e9\u00e2traux sont de v\u00e9ritables partitions, c&#8217;est difficile dans notre tradition fran\u00e7aise, de pouvoir les lire comme il faut, c&#8217;est-\u00e0-dire de fa\u00e7on musicale. Il \u00e9crit ses textes comme un musicien, avec des sonorit\u00e9s, un nombre d\u00e9termin\u00e9 de syllabes, des rythmes, des ruptures, des changements de tons. Il faut enfin un grand effacement de la part de l&#8217;acteur, il ne s&#8217;agit plus de cabotiner, il faut aller chercher tr\u00e8s loin, avec une grande humilit\u00e9. Et avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, devant un auteur de cette envergure, qui lui, n&#8217;a jamais fait autre chose que de vouloir aider les gens. Parler de partition, c&#8217;est faire la comparaison avec un interpr\u00e8te de musique, il faut d\u00e9chiffrer et jouer ce qui est \u00e9crit. Et mettre son moi, son \u00ab ha\u00efssable moi \u00bb, \u00e0 l&#8217;\u00e9cart.<\/p>\n<p>1. Le Centre Culturel Irlandais avait suscit\u00e9 un projet sur Beckett avec le Th\u00e9\u00e2tre du Radeau, qui ne devrait pas avoir lieu pendant le festival, car le metteur en sc\u00e8ne Fran\u00e7ois Tanguy estime qu&#8217;ils ne sont pas pr\u00eats.<\/p>\n<p>2. Notons qu&#8217;il y a, dans la programmation, Le D\u00e9peupleur et Premier amour, textes non-th\u00e9\u00e2traux.<\/p>\n<p>Pierre Chabert est respectivement metteur en sc\u00e8ne ; directeur du D\u00e9partement fran\u00e7ais de la New York University ; universitaire et directeur du Th\u00e9\u00e2tre et des Spectacles au minist\u00e8re de la Culture dans les ann\u00e9es 1980.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le festival Paris Beckett f\u00eate l&#8217;anniversaire de l&#8217;auteur. 100 ans cette ann\u00e9e, un \u00e2ge peu facile \u00e0 porter, o\u00f9 la reconnaissance h\u00e9site encore sur la forme \u00e0 adopter. 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