{"id":2446,"date":"2006-11-01T00:00:00","date_gmt":"2006-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/art-brut-createurs-des-bords-de2446\/"},"modified":"2006-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-10-31T23:00:00","slug":"art-brut-createurs-des-bords-de2446","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2446","title":{"rendered":"Art brut : cr\u00e9ateurs des bords de route"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Ils ne sortent pas des \u00e9coles classiques, sont \u00ab indemnes de culture artistique \u00bb. Bricoleurs, artisans, retrait\u00e9s, personnes anonymes, donnent une seconde vie aux d\u00e9ch\u00eats : spontan\u00e9it\u00e9, gratuit\u00e9, ing\u00e9niosit\u00e9. <\/p>\n<p>Les mains d&#8217;Andr\u00e9 Hardy sont celles d&#8217;un bricoleur. Epaisses et r\u00eaches. Les doigts tordus par l&#8217;arthrite et les ongles noirs de terre. Pour raconter comment il s&#8217;y est pris pour fa\u00e7onner la multitude d&#8217;objets qui peuplent son jardin, les mots ne lui viennent pas. Il lui suffit de tendre ses paumes ouvertes vers le ciel. Ce retrait\u00e9 octog\u00e9naire habite avec son \u00e9pouse, Th\u00e9r\u00e8se, une maison perdue dans le bocage normand. Le long de la route qui m\u00e8ne jusque chez eux, un paysage agricole s&#8217;\u00e9tire lentement. Enfilement monotone de coquettes demeures. A l&#8217;entr\u00e9e du hameau, l&#8217;irruption de cr\u00e9atures joyeuses faites de bric et de broc vient soudain rompre cette verte m\u00e9lancolie. Des dizaines d&#8217;ann\u00e9es durant, Andr\u00e9 Hardy a us\u00e9 ses phalanges \u00e0 b\u00e2tir un empire sur lequel il r\u00e8gne aujourd&#8217;hui en toute modestie. Un monde h\u00e9t\u00e9roclite foisonnant o\u00f9 se c\u00f4toient des animaux exotiques grandeur nature et des chapelles miniatures, une tour Eiffel en ficelle de lieuse et une charrue tir\u00e9e par deux gros b\u0153ufs.<\/p>\n<p>Cet \u00e9trange assemblage ne lui a presque rien co\u00fbt\u00e9. A chaque fois, il s&#8217;est servi de mat\u00e9riaux de r\u00e9cup\u00e9ration trouv\u00e9s dans les d\u00e9charges ou c\u00e9d\u00e9s par les voisins, la famille ou les amis. Avant d&#8217;\u00eatre remplac\u00e9es par des d\u00e9ch\u00e8teries, les d\u00e9charges \u00e9taient de v\u00e9ritables mines. \u00ab Je trouvais beaucoup de choses dans les d\u00e9p\u00f4ts d&#8217;ordures, maintenant tout est ramass\u00e9. \u00bb L&#8217;autruche est faite avec quatre roues de v\u00e9lo, les r\u00e9acteurs de l&#8217;avion avec des presse-pur\u00e9e, les montants de la v\u00e9randa avec des tuyaux de po\u00eale, la baleine avec de vieux lits en m\u00e9tal, le panier avec la chaudi\u00e8re de son p\u00e8re distillateur, la t\u00eate de cheval avec des moules donn\u00e9es par le voisin. \u00ab Avec rien, il arrive \u00e0 faire quelque chose \u00bb, r\u00e9sume Th\u00e9r\u00e8se. Andr\u00e9 cr\u00e9e des objets inutilisables, inutilis\u00e9s, qui po\u00e9tisent l&#8217;existence. Son \u00e9pouse d\u00e9signe avec malice une automobile immobilis\u00e9e dans le ciment, incrust\u00e9e de coquilles Saint-Jacques qui viennent d&#8217;un restaurant de la r\u00e9gion : \u00ab Si vous \u00eates en panne, voil\u00e0 une voiture. Mais je ne garantis pas qu&#8217;elle fonctionne ! \u00bb Le couple ne songe pas non plus \u00e0 s&#8217;asseoir sur les bancs diss\u00e9min\u00e9s dans le jardin ni \u00e0 manger sur la table habilement travaill\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p><strong> Hors syst\u00e8me marchand <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;homme a interrompu son ouvrage il y a plus de dix ans. Il \u00e9tait devenu trop vieux pour grimper sur son escabeau. Il fait partie de la cohorte anonyme des cr\u00e9ateurs d&#8217;art brut qui \u0153uvrent loin des projecteurs, dans leur jardin, leur maison, leur village. Ces po\u00e8tes du quotidien, qui ne sortent pas des \u00e9coles classiques, sont \u00ab indemnes de culture artistique \u00bb. C&#8217;est ainsi que Dubuffet, l&#8217;inventeur du concept d&#8217;art brut, dont la collection est expos\u00e9e au mus\u00e9e de Lausanne, d\u00e9finissait les \u0153uvres r\u00e9alis\u00e9es sous l&#8217;emprise de la folie, avant que l&#8217;\u00e9tiquette n&#8217;englobe la production des autodidactes. \u00ab L&#8217;art ne vient pas coucher dans les lits qu&#8217;on a faits pour lui ; il se sauve aussit\u00f4t qu&#8217;on prononce son nom : ce qu&#8217;il aime, c&#8217;est l&#8217;incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s&#8217;appelle \u00bb, disait encore Dubuffet.<\/p>\n<p>Ces personnes hors norme ne se plient pas au syst\u00e8me marchand. Et pour cause. Elles n&#8217;appartiennent pas \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 des artistes. Leurs cr\u00e9ations ne transitent donc pas par les circuits habituels : galeries, mus\u00e9es ou autres institutions. De plus, elles ont souvent exerc\u00e9 un m\u00e9tier qui continue de subvenir \u00e0 leurs besoins. Ce sont \u00ab presque toujours des retrait\u00e9s, anciens ouvriers, artisans, commer\u00e7ants, plus rarement petits fonctionnaires \u00bb, \u00e9crit Jacques Lacarri\u00e8re dans Les Inspir\u00e9s du bord des routes, un livre de photos et d&#8217;entretiens aujourd&#8217;hui \u00e9puis\u00e9. Andr\u00e9 Hardy est de ceux-l\u00e0. \u00ab A l&#8217;\u00e9cole, j&#8217;\u00e9tais bon en dessin mais mes parents ne pouvaient pas me payer des \u00e9tudes \u00e0 Paris \u00bb, raconte-t-il. A seize ans, il devient donc commis de ferme, avant d&#8217;\u00eatre embauch\u00e9 comme ferronnier d&#8217;art pour la Maison du bois, une entreprise du coin. Ses soir\u00e9es et ses dimanches, il les passe \u00e0 fabriquer des animaux : un cerf, puis un faisan, un paon, un daim, un mouton, mais aussi un chameau, un kangourou, un z\u00e8bre et un lion. Et par la suite un tas d&#8217;autres objets : avions et voitures, moulins et \u00e9glises : symboles de son \u00e9poque ou de son quotidien.<\/p>\n<p>\u00ab Chez les artistes bruts, la biographie est toujours tr\u00e8s importante \u00bb, souligne Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint-Pierre. Depuis vingt ans, ce mus\u00e9e associatif install\u00e9 au pied de la Butte Montmartre, \u00e0 Paris, s&#8217;attache \u00e0 montrer diverses formes d&#8217;art populaire. L&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 d&#8217;une telle entreprise, elle la con\u00e7oit ais\u00e9ment. \u00ab On ne vend pas, ce n&#8217;est pas notre but, mais malgr\u00e9 nous, on fait monter la cote \u00bb, d\u00e9plore-t-elle. Triste effet que celui-ci, s&#8217;agissant d&#8217;\u0153uvres qui ne se destinaient pas \u00e0 \u00eatre vendues, ni m\u00eame transplant\u00e9es dans des mus\u00e9es. \u00ab Richard Greaves fabrique des cabanes au Qu\u00e9bec qui ne sont pas habitables. On a toujours l&#8217;impression qu&#8217;elles vont s&#8217;\u00e9crouler. Elles sont li\u00e9es \u00e0 son environnement, la for\u00eat, qui fait partie de lui-m\u00eame. Il est donc difficilement concevable de les d\u00e9placer ailleurs \u00bb, explique-t-elle. L&#8217;art brut est une invitation au voyage. Mais ce voyage ne ressemble en rien au r\u00eave de Baudelaire. Il guide nos pas vers de paisibles contr\u00e9es qui ne d\u00e9gagent nul parfum d&#8217;exotisme. \u00ab Presque tous vivent dans des pavillons au point qu&#8217;on pourrait presque, \u00e0 leur propos, parler d&#8217;un art pavillonnaire. Voil\u00e0 le monde terne et sans folie o\u00f9 brusquement surgit un dinosaure au milieu d&#8217;un parterre, un lion parmi les graviers roses, une sir\u00e8ne sur une pelouse amidonn\u00e9e. \u00bb, telle est la description qu&#8217;en donnait Jacques Lacarri\u00e8re.<\/p>\n<p><strong> Du temps \u00e0 tuer <\/strong><\/p>\n<p>De l&#8217;autoroute qui m\u00e8ne \u00e0 Calais, on peut apercevoir une surprenante installation : un toit h\u00e9riss\u00e9 d&#8217;avions et six ou sept canons appuy\u00e9s contre une haie bien taill\u00e9e. Pour s&#8217;en approcher, il faut traverser une m\u00e9chante zone industrielle. Le ciel est lourd et nuageux. Des champs humides s&#8217;\u00e9tendent \u00e0 l&#8217;infini. Des tracteurs dorment devant des granges. A l&#8217;int\u00e9rieur des rares b\u00e2tisses en briques rouges, des agriculteurs sont rentr\u00e9s d\u00e9jeuner. Un garagiste s&#8217;affaire dans son entrep\u00f4t. Les deux fr\u00e8res de \u00ab la ferme aux avions \u00bb, il les conna\u00eet. Leur maison est situ\u00e9e un peu \u00e0 l&#8217;\u00e9cart, au bout d&#8217;une impasse qui d\u00e9bouche sur l&#8217;autoroute. Le bruit continu des moteurs vrille le cerveau. L\u00e0, en plus des avions et des canons, on d\u00e9couvre des fus\u00e9es point\u00e9es vers le ciel, orn\u00e9es de l&#8217;inscription NASA, ainsi qu&#8217;un \u00e9norme char d&#8217;assaut plant\u00e9 au milieu du jardin. Un arsenal militaire inoffensif fait de pi\u00e8ces de machine \u00e0 laver, d&#8217;enjoliveurs, d&#8217;extincteurs, de radiateurs et de roues de tracteurs. Des figurines ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9es dans de fines planches de bois. \u00e9tranges h\u00f4tes que ces t\u00eates de soldats accroch\u00e9es au mur : \u00ab Un officier fran\u00e7ais, un tirailleur marocain et un autre s\u00e9n\u00e9galais \u00bb, pr\u00e9cise le fr\u00e8re de l&#8217;auteur. \u00ab Beaucoup disent qu&#8217;on est des bellig\u00e9rants, alors que ce n&#8217;est pas vrai. \u00bb C\u00e9sar Vanabelle tient \u00e0 le pr\u00e9ciser. Comme son a\u00een\u00e9, il a connu deux guerres mondiales, mais ne les a pas faites. Il n&#8217;est m\u00eame jamais mont\u00e9 dans un avion. C&#8217;est lui qui a pris l&#8217;habitude de raconter l&#8217;histoire. Arthur, lui, en a un peu marre. Alors C\u00e9sar r\u00e9cite : \u00ab Tout a commenc\u00e9 par une girouette en forme d&#8217;avion sur le toit. Comme on \u00e9tait cultivateurs, on avait besoin de voir la direction du vent. Quand il vient du sud-ouest, c&#8217;est qu&#8217;il va pleuvoir. Puis, il a voulu en faire plus. Il en a mis un peu partout. Les premiers datent des ann\u00e9es 1960. Il ne voulait pas fabriquer de voitures, il trouvait qu&#8217;il y en avait d\u00e9j\u00e0 assez. \u00bb On le comprend sans peine. Cette autoroute apparue dans les ann\u00e9es 1970, alors qu&#8217;il habitait d\u00e9j\u00e0 cette maison avec son fr\u00e8re et sa s\u0153ur, avait de quoi l&#8217;en d\u00e9go\u00fbter. Avant de c\u00e9der leurs dix-sept hectares de terres labourables et de prairies pour prendre leur retraite, les deux hommes cultivaient le bl\u00e9, les c\u00e9r\u00e9ales, les pommes de terre, la betterave et les pois. Ils \u00e9levaient aussi des porcs, cinq ou six vaches et trois cents poules. Lorsqu&#8217;il pleuvait, Arthur avait du temps \u00e0 tuer. Surtout depuis qu&#8217;il ne participait plus \u00e0 l&#8217;orchestre du village. Alors pour tromper l&#8217;ennui, il se mit \u00e0 bricoler, tout seul dans son hangar. Un avion, il n&#8217;en a vu un en vrai qu&#8217;une seule fois. C&#8217;\u00e9tait en mai 1940, il venait de s&#8217;\u00e9chouer dans un champ voisin. \u00ab Ce n&#8217;est pas compliqu\u00e9 ! Il y a des ailes et des roues. \u00bb A l&#8217;\u00e9vidence, son humilit\u00e9 n&#8217;est pas feinte. Il s&#8217;excuserait presque de ne pas savoir souder.<\/p>\n<p><strong> Vivre de son art ?  <\/strong><\/p>\n<p>A quarante-sept ans, Dominique Gay fait partie de la jeune g\u00e9n\u00e9ration. Il a postul\u00e9 \u00e0 la d\u00e9ch\u00e8terie, mais il s&#8217;y est pris trop tard. R\u00e9sultat, il fait le m\u00e9nage tous les matins dans un coll\u00e8ge de Gennevilliers, en banlieue parisienne. Cet ancien responsable informatique a travaill\u00e9 dix-sept ans en milieu hospitalier. Harc\u00e8lement, ch\u00f4mage, d\u00e9pression&#8230; En trois ans, le salon qui lui sert d&#8217;atelier a subi une invasion de cr\u00e9atures l\u00e9gendaires grima\u00e7antes. Il les appelle ses \u00ab chim\u00e8res \u00bb. Son appartement en est plein \u00e0 craquer. \u00ab C&#8217;est venu tout seul. Je cherchais \u00e0 me vider la t\u00eate. Rien de plus. \u00bb Mais il a fini par trouver un but tr\u00e8s clair : il veut vendre. Du grand march\u00e9 de l&#8217;art de Bastille \u00e0 celui de Chatou, il tente de se constituer une client\u00e8le. \u00ab J&#8217;ai beaucoup de psy. Une cliente m&#8217;a confi\u00e9 r\u00e9cemment un bijou fantaisie et sa croix de communiante pour que je m&#8217;en serve. La ville de Gennevilliers m&#8217;a aussi pass\u00e9 une commande de mobilier. \u00bb Il ne fr\u00e9quente pas les milieux parisiens, mais il aspire d\u00e9sormais \u00e0 vivre de son art. Cette volont\u00e9 le distingue de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. <\/p>\n<p><strong> Des \u0153uvres fragiles  <\/strong><\/p>\n<p>Les \u0153uvres d&#8217;Andr\u00e9 Hardy et Arthur Vanabelle ne se monnayent pas. Chez eux elles sont, chez eux elles resteront. Mais avec l&#8217;\u00e2ge, ils ont fini par leur accorder moins d&#8217;importance. \u00ab Depuis qu&#8217;il est tomb\u00e9 malade, il s&#8217;en d\u00e9sint\u00e9resse \u00bb, constate C\u00e9sar. Ils se contentent aujourd&#8217;hui de r\u00e9parer les objets cass\u00e9s et de passer un coup de peinture dessus. Si le Palais id\u00e9al du facteur Cheval ou les Rochers de Rotheneuf de l&#8217;abb\u00e9 Four\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s, c&#8217;est parce qu&#8217;ils sont grav\u00e9s dans la pierre. Mais les \u0153uvres plus fragiles finissent par dispara\u00eetre, quand elles ne sont pas sauv\u00e9es par un collectionneur. \u00ab Que ce soit conserv\u00e9, \u00e7a ne nous tracasse pas, affirme Th\u00e9r\u00e8se. On en a profit\u00e9. Apr\u00e8s, ce n&#8217;est pas la peine de se rendre malade. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Ils ne sortent pas des \u00e9coles classiques, sont \u00ab indemnes de culture artistique \u00bb. 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