{"id":2430,"date":"2007-01-01T00:00:00","date_gmt":"2006-12-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/escalade-de-murs2430\/"},"modified":"2007-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-12-31T23:00:00","slug":"escalade-de-murs2430","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2430","title":{"rendered":"Escalade de murs"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le mur, l&#8217;une des formes les plus archa\u00efques de d\u00e9limitation du territoire&#8230; A l&#8217;heure de la mondialisation et de l&#8217;ouverture de certaines barri\u00e8res, douani\u00e8res et commerciales, d&#8217;autres murs se construisent aux fronti\u00e8res int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures des Etats. Relev\u00e9 et reportage \u00e0 Belfast.  <\/p>\n<p>Dans son dernier roman d&#8217;anticipation,<em> Journ\u00e9e d&#8217;un opritchnik <\/em> (1), Vladimir Sorokine dresse le portrait d&#8217;une Russie emmur\u00e9e derri\u00e8re ses fronti\u00e8res, au premier sens du terme. En 2006, l&#8217;ombre du rideau de fer ne plane sans doute plus sur les pays de l&#8217;Est mais la chute du mur de Berlin n&#8217;a pas emp\u00each\u00e9 pour autant d&#8217;autres murs de se dresser ailleurs, aux fronti\u00e8res des Etats. Paradoxalement, malgr\u00e9 le d\u00e9veloppement de technologies de surveillance \u00e9labor\u00e9es, les constructions en b\u00e9ton ressurgissent dans certains discours politiques et marquent de nouveau le territoire : en Isra\u00ebl, \u00e0 Ceuta et Melilla, aux Etats-Unis \u00e0 la fronti\u00e8re mexicaine mais aussi au sein des pays, \u00e0 Bagdad o\u00f9 le quartier Al-Dora a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9 physiquement de la ville cet \u00e9t\u00e9 par les Am\u00e9ricains et transform\u00e9 en ghetto, ou encore \u00e0 Usti-Nad-Laben, en R\u00e9publique tch\u00e8que, o\u00f9 la municipalit\u00e9 a vot\u00e9 en 1999 l&#8217;\u00e9dification d&#8217;un mur pour enclaver les Rroms et les s\u00e9parer du reste de la population.<\/p>\n<p>Instruments ind\u00e9niables de division et de d\u00e9limitation territoriale, ces murs ne sont \u00e9videmment pas de m\u00eame nature et ont \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9s dans des contextes politiques tr\u00e8s divers. Mais malgr\u00e9 ces sp\u00e9cificit\u00e9s, ce sont souvent les m\u00eames arguments qui sont avanc\u00e9s pour justifier la pr\u00e9sence du mur. En Isra\u00ebl et en Irak, comme en Irlande du Nord autrefois, il s&#8217;agit d&#8217;abord de minimiser la port\u00e9e d&#8217;une telle construction. Le mur lui-m\u00eame est rarement nomm\u00e9, on lui pr\u00e9f\u00e8re le terme de barri\u00e8re ou de cl\u00f4ture de s\u00e9curit\u00e9. A Belfast, les murs \u00e9difi\u00e9s par l&#8217;arm\u00e9e britannique lors de l&#8217;\u00e9t\u00e9 1969, au plus fort des violences entre catholiques et protestants, ont ainsi \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9s Peace lines, lignes de paix. A aucun moment le mur ne doit \u00eatre en effet per\u00e7u comme une fronti\u00e8re durable, le discours officiel justifiant plut\u00f4t la pr\u00e9sence d&#8217;une construction \u00ab provisoire et n\u00e9cessaire \u00bb. En Isra\u00ebl, apr\u00e8s avoir \u00e9voqu\u00e9 la construction d&#8217;un mur temporaire le long de la ligne verte, Ehud Olmert affirmait en mars dernier, peu avant les \u00e9lections, qu&#8217;il se fixait quatre ans \u00ab pour doter Isra\u00ebl de fronti\u00e8res permanentes par lesquelles nous nous s\u00e9parerons compl\u00e8tement de la majorit\u00e9 de la population palestinienne et pr\u00e9serverons une majorit\u00e9 juive importante et stable en Isra\u00ebl \u00bb. La \u00ab cl\u00f4ture de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb pourrait alors servir de ligne de d\u00e9marcation entre deux entit\u00e9s s\u00e9par\u00e9es. En Irlande du Nord, les murs ne dessinent pas le trac\u00e9 de futures fronti\u00e8res internationales mais ils maintiennent une soci\u00e9t\u00e9 irlandaise divis\u00e9e en deux communaut\u00e9s distinctes.<\/p>\n<p><strong> Le fantasme de l&#8217;invasion <\/strong><\/p>\n<p>Autour du mur se cristallisent des enjeux affich\u00e9s de s\u00e9curit\u00e9 qui dissimulent en fait souvent des questions de souverainet\u00e9 et d&#8217;int\u00e9grit\u00e9 territoriale. Le projet am\u00e9ricain d&#8217;extension du mur le long du Mexique vise ainsi \u00e0 \u00ab d\u00e9ployer des \u00e9quipements de d\u00e9tection de mati\u00e8re nucl\u00e9aire aux points d&#8217;entr\u00e9e des Etats-Unis, \u00e0 renforcer la s\u00e9curit\u00e9 autour des installations chimiques, \u00e0 prot\u00e9ger les villes contre les armes de destruction massive et \u00e0 emp\u00eacher les terroristes d&#8217;acc\u00e9der au territoire am\u00e9ricain \u00bb. Cette construction fait partie d&#8217;un programme plus vaste consacr\u00e9 \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 de la patrie, qui contribue largement \u00e0 entretenir la confusion entre terrorisme et immigration de travail et \u00e0 alimenter un imaginaire occidental qui fantasme l&#8217;\u00e9tranger en ennemi. En ce sens, le mur incarne le rempart contre l&#8217;invasion et mat\u00e9rialise, sans m\u00e9taphore aucune, la forteresse.<\/p>\n<p>Le film de Chantal Akerman, L\u00e0-bas, tourn\u00e9 le long du mur mexicain, r\u00e9v\u00e8le \u00e0 quel point les d\u00e9rives s\u00e9curitaires et les attitudes d&#8217;autod\u00e9fense se nourrissent de ces confusions. Un habitant frontalier d\u00e9clare ainsi : \u00ab Depuis le 11 Septembre, nous devons \u00eatre tr\u00e8s vigilants (&#8230;). Il faut rester sur nos gardes car les Mexicains peuvent un jour prendre le pouvoir et je ne veux pas mourir. La loi dit que je peux riposter et je n&#8217;h\u00e9siterai pas \u00e0 tirer pour prot\u00e9ger ma femme si quelqu&#8217;un p\u00e9n\u00e8tre dans notre propri\u00e9t\u00e9. \u00bb Dans le d\u00e9sert de l&#8217;Arizona, des pancartes adressent d&#8217;ailleurs ce message en guise d&#8217;avertissement : \u00ab Halte \u00e0 la mont\u00e9e du crime et \u00e0 la d\u00e9vastation de notre propri\u00e9t\u00e9 par les envahisseurs ! \u00bb<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1960, la figure du mur proc\u00e9dait d&#8217;une conception du monde scind\u00e9 en deux blocs id\u00e9ologiques. Aujourd&#8217;hui il souligne une autre s\u00e9paration, entre le Nord et le Sud, qui se calque tant\u00f4t sur la th\u00e9matique de la division entre riches et pauvres, tant\u00f4t sur celle de la civilisation contre la barbarie. Niant une r\u00e9alit\u00e9 plus complexe et infiniment plus imbriqu\u00e9e, le mur impose un partage brutal et instaure une vision binaire des rapports de force. La construction d&#8217;un mur est d&#8217;ailleurs rarement le fruit d&#8217;une concertation et se trouve la plupart du temps impos\u00e9e de mani\u00e8re unilat\u00e9rale. Au sujet d&#8217;Isra\u00ebl, le cin\u00e9aste Eyal Sivan \u00e9crit ainsi que \u00ab l&#8217;existence m\u00eame du mur signale qu&#8217;on a voulu qu&#8217;il masque ce qu&#8217;il est interdit de voir, ce qui est visiblement insupportable : la pr\u00e9sence absente, la Palestine (&#8230;). C&#8217;est une fausse perspective qui donne l&#8217;illusion visuelle d&#8217;une fronti\u00e8re, niant l&#8217;existence de ceux qui vivent au-del\u00e0, emp\u00eachant que l&#8217;\u0153il ne touche et ne soit touch\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p><strong> Perspective de s\u00e9paration <\/strong><\/p>\n<p>Le mur ent\u00e9rine en effet souvent l&#8217;\u00e9chec ou l&#8217;absence de n\u00e9gociation. En Isra\u00ebl, il est contingent \u00e0 l&#8217;interruption du processus de paix, en Irlande du Nord, il le pr\u00e9c\u00e8de. Quant aux Etats-Unis, il est \u00e0 la fois un argument de campagne \u00e9lectorale pour les R\u00e9publicains et une r\u00e9ponse aux difficult\u00e9s que rencontrent les politiques d&#8217;immigration. A l&#8217;heure de la mondialisation et de la promotion du libre-\u00e9change, la pr\u00e9sence des murs rappelle les contradictions structurelles d&#8217;un syst\u00e8me. L&#8217;ironie du sort, ou le machiav\u00e9lisme politique, a fait en sorte que cons\u00e9cutivement \u00e0 la signature des accords de l&#8217;ALENA ouvrant les barri\u00e8res commerciales entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada, soit entr\u00e9 en vigueur le programme am\u00e9ricain Gate Keeper. Cette op\u00e9ration a permis de d\u00e9ployer, en 1994, 1500 gardes-fronti\u00e8res suppl\u00e9mentaires, charg\u00e9s d&#8217;emp\u00eacher le passage des clandestins mexicains. Un mur s&#8217;est ensuite progressivement \u00e9rig\u00e9 sur pr\u00e8s de 300km, constitu\u00e9 de plaques m\u00e9talliques ayant servi de pistes d&#8217;atterrissage pour l&#8217;US Air Force lors de la premi\u00e8re guerre du Golfe. Aujourd&#8217;hui 18 000 agents de la Border Patrol sillonnent une fronti\u00e8re tr\u00e8s militaris\u00e9e et sont devenus les h\u00e9ros virtuels d&#8217;un jeu vid\u00e9o \u00e9ponyme.<\/p>\n<p>Le g\u00e9ographe Michel Foucher, qui a coordonn\u00e9 par ailleurs l&#8217;exposition \u00ab Fronti\u00e8res \u00bb* \u00e0 Lyon, souligne \u00ab les tensions croissantes qui vont r\u00e9sulter des contradictions inh\u00e9rentes \u00e0 la mondialisation, qui d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 facilite et encourage la fluidit\u00e9 de l&#8217;espace financier, informatif et d&#8217;intervention et qui de l&#8217;autre rigidifie et entrave la circulation des personnes \u00bb.<\/p>\n<p>Si la notion de fronti\u00e8re se pr\u00e9sente n\u00e9anmoins de mani\u00e8re polys\u00e9mique (elle contient mais elle permet aussi le passage), le mur symbolise quant \u00e0 lui l&#8217;impossibilit\u00e9 de l&#8217;\u00e9change. C&#8217;est autour de lui que s&#8217;articule d&#8217;ailleurs toute une id\u00e9ologie de la s\u00e9paration et du communautarisme. Fond\u00e9e sur des convictions de non-compatibilit\u00e9 sociale, culturelle ou \u00e9conomique, cette tendance au repli sur sa communaut\u00e9 s&#8217;est d\u00e9velopp\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es au sein de nombreux pays occidentaux. Si le \u00ab chacun chez soi \u00bb, incarn\u00e9 aux Etats-Unis par la th\u00e9orie du Not In My Backyard (litt\u00e9ralement, pas dans mon arri\u00e8re-cour), ne peut \u00eatre directement rattach\u00e9 \u00e0 la construction de murs aux fronti\u00e8res, il repose n\u00e9anmoins sur des m\u00e9canismes similaires. \u00ab Le Sud est globalement per\u00e7u comme une menace, ajoute Michel Foucher. La multiplication de quartiers r\u00e9serv\u00e9s est un ph\u00e9nom\u00e8ne qui participe d&#8217;un m\u00eame processus de fragmentation de la soci\u00e9t\u00e9. Derri\u00e8re le terme de s\u00e9paratisme social se r\u00e9v\u00e8le en fait aussi une crise des m\u00e9canismes traditionnels d&#8217;int\u00e9gration. Tous ces facteurs rendent la soci\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement sensible \u00e0 cette probl\u00e9matique du contr\u00f4le et de la protection. \u00bb<\/p>\n<p><strong> Les passe-murailles <\/strong><\/p>\n<p>Enferm\u00e9s volontairement derri\u00e8re des r\u00e9sidences s\u00e9curis\u00e9es, les partisans du s\u00e9paratisme social esp\u00e8rent ainsi emp\u00eacher toute intrusion. Mais le mur constitue-t-il pour autant une limite infranchissable ? De nombreuses voix se sont fait entendre r\u00e9cemment sur l&#8217;illusion d&#8217;une s\u00e9paration totale entre les pays et le fantasme d&#8217;une fronti\u00e8re imperm\u00e9able. \u00ab Nous venons du n\u00e9ant, confie un migrant mexicain \u00e0 la cam\u00e9ra de Chantal Akerman. Nous voulons arriver \u00e0 une vie meilleure et nous passerons co\u00fbte que co\u00fbte. \u00bb<\/p>\n<p>Le temps de l&#8217;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 des fronti\u00e8res n&#8217;a probablement jamais exist\u00e9, mais l&#8217;ouverture des fronti\u00e8res a cependant particip\u00e9 \u00e0 mettre sur le devant de la sc\u00e8ne les questions de migration et de souverainet\u00e9. Ces passages ne sont d&#8217;ailleurs pas seulement sources de tensions et de dangers pour les Etats mais cr\u00e9ent au contraire des situations plus complexes qui ne peuvent se r\u00e9sumer \u00e0 une lecture simpliste du \u00ab eux \u00bb face au \u00ab nous \u00bb.<\/p>\n<p>Ainsi, chaque jour, des milliers de personnes franchissent la fronti\u00e8re entre le Mexique et les Etats-Unis, dans un sens comme dans l&#8217;autre, pour travailler, \u00e9tudier ou commercer. Treize millions de personnes vivent dans cette zone frontali\u00e8re que beaucoup consid\u00e8rent comme un troisi\u00e8me pays et nomment Amexica. \u00ab O\u00f9 s&#8217;arr\u00eate cette fronti\u00e8re ? s&#8217;interroge Jorge Santibanez, pr\u00e9sident du Coll\u00e8ge de la Fronti\u00e8re Nord. Elle est d\u00e9finie par le processus social, \u00e9conomique et culturel qui s&#8217;y d\u00e9roule et qui constitue cet espace de vie o\u00f9 deux peuples sont amen\u00e9s \u00e0 se rencontrer, quelle que soit la hauteur des murs qui les s\u00e9parent. De toute \u00e9vidence, ce qu&#8217;ils partagent c&#8217;est l&#8217;incompr\u00e9hension de Mexico et de Washingon vis-\u00e0-vis de ce processus, mais aussi et surtout l&#8217;intelligence dont ils font preuve pour surmonter cette incompr\u00e9hension. \u00bb <\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b036, janvier 2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le mur, l&#8217;une des formes les plus archa\u00efques de d\u00e9limitation du territoire&#8230; A l&#8217;heure de la mondialisation et de l&#8217;ouverture de certaines barri\u00e8res, douani\u00e8res et commerciales, d&#8217;autres murs se construisent aux fronti\u00e8res int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures des Etats. 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