{"id":2372,"date":"2006-05-01T00:00:00","date_gmt":"2006-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/patchwork-de-printemps2372\/"},"modified":"2006-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-04-30T22:00:00","slug":"patchwork-de-printemps2372","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2372","title":{"rendered":"Patchwork  de printemps"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> O\u00f9 il sera question de th\u00e9\u00e2tre, d&#8217;Allemagne, de Japon. Du nom des auteurs et des femmes qui en sont. Des acteurs comme essence du th\u00e9\u00e2tre et des choses qui font battre le c\u0153ur. <\/p>\n<p>Kressmann Taylor est l&#8217;auteur du texte, tr\u00e8s connu, Inconnu \u00e0 cette adresse, \u00e9crit en 1938. Le d\u00e9nomm\u00e9 Kressmann Taylor en fait n&#8217;exista jamais, mais bien une Kathrine Taylor, dont le nom de jeune fille \u00e9tait Kressmann. Son mari, publiciste, et son \u00e9diteur pens\u00e8rent qu&#8217;une histoire pareille ne pouvait vraisemblablement pas avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crite par une femme et choisirent un pseudonyme, qui n&#8217;\u00e9tait autre que ses deux patronymes sans son pr\u00e9nom, Kressman Taylor. C&#8217;\u00e9tait donc moins un pseudonyme qu&#8217;un changement de sexe qui faisait de son propre nom un pseudonyme. D&#8217;une certaine fa\u00e7on, Inconnu \u00e0 cette adresse porte donc bien son nom, lui.<\/p>\n<p>Publi\u00e9 dans la presse am\u00e9ricaine en 1938, le roman est un succ\u00e8s qui ne se d\u00e9ment pas jusqu&#8217;\u00e0 aujourd&#8217;hui et il a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre de nombreuses fois. Il s&#8217;agit de la correspondance fictive, de 1932 \u00e0 1934, entre deux grands amis, un juif am\u00e9ricain et un Autrichien catholique, associ\u00e9s comme galeristes et marchands d&#8217;art, sur fond de mont\u00e9e au pouvoir du nazisme. La correspondance suit l&#8217;adh\u00e9sion progressive de l&#8217;Europ\u00e9en \u00e0 Hitler, ses cons\u00e9quences terribles, puis la mise en place de la vengeance de l&#8217;Am\u00e9ricain, qui envoie, par un habile stratag\u00e8me, postal aussi, toute la famille autrichienne dans les camps, pour venger sa s\u0153ur, tu\u00e9e par les SA. On n&#8217;en d\u00e9voilera pas l&#8217;astuce macabre, le texte reposant tout entier sur la pointe de ce coup d&#8217;\u00e9clat.<\/p>\n<p>Aurait-on affaire l\u00e0 \u00e0 un \u00e9ni\u00e8me opus des \u00ab \u0153uvres de vengeance \u00bb, o\u00f9 la d\u00e9lectation du lecteur ou du spectateur tient au ressort du retournement de la victime en bourreau, \u00e0 laquelle nous nous sommes entre-temps identifi\u00e9s ? La man\u0153uvre \u00e9pistolaire, que sugg\u00e8re le titre, et qui fait le coup de th\u00e9\u00e2tre final (l&#8217;envoi de toute la famille Schulse dans les camps) rec\u00e8le-t-elle quelque soulagement ? L&#8217;examen de certains aspects du texte, n\u00e9anmoins, peut \u00eatre op\u00e9ratoire aujourd&#8217;hui (quel serait l&#8217;int\u00e9r\u00eat d&#8217;une histoire qui ne serait pas active, qui ne rebondirait pas au pr\u00e9sent ?). Martin, l&#8217;associ\u00e9 autrichien, avant d&#8217;\u00eatre acquis \u00e0 l&#8217;id\u00e9ologie nazie, per\u00e7oit le succ\u00e8s du NSDAP comme celui d&#8217;une propagande populiste, l&#8217;associant au recrutement des SA et au bas peuple. Or, plus tard, son propre ralliement de grand bourgeois au pouvoir nazi contredira cette lecture, sans qu&#8217;il en prenne conscience, sauf \u00e0 admettre qu&#8217;il appartient lui aussi aux couches populaires. On retrouve aujourd&#8217;hui cette utilisation tr\u00e8s id\u00e9ologique du terme de \u00ab populisme \u00bb, employ\u00e9 pour discr\u00e9diter l&#8217;adversaire ou pour s&#8217;en d\u00e9marquer. Le vote FN serait \u00ab populiste \u00bb, exon\u00e9rant ainsi tous les membres des classes au moins moyennes (les cadres sup\u00e9rieurs, l&#8217;aristocratie) de leur adh\u00e9sion au FN ou \u00e0 des pratiques de pouvoir qui pr\u00e9cis\u00e9ment emprunteront d&#8217;autant plus ais\u00e9ment \u00e0 l&#8217;extr\u00eame droite que ce \u00ab tri par les signifiants \u00bb en amont les aura exon\u00e9r\u00e9s de la honte aff\u00e9rente. A contrario, tout vote qui va \u00e0 l&#8217;encontre des int\u00e9r\u00eats de la classe \u00e9conomiquement dirigeante est tax\u00e9 de \u00ab populiste \u00bb, donc d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9 (cf. le r\u00e9f\u00e9rendum sur la Constitution europ\u00e9enne) (1).<\/p>\n<p>En ce qui concerne la chose th\u00e9\u00e2trale elle-m\u00eame, on a lou\u00e9 deci-del\u00e0 le brio des acteurs ; il est vrai qu&#8217;ils sont tr\u00e8s habiles \u00e0 reproduire ce que le texte sugg\u00e8re. Ici la joie, l\u00e0 la col\u00e8re, etc., un \u00e9ventail exhaustif. Sauf que ce type d&#8217;ambition naturaliste peut laisser songeur : \u00e0 quelque finesse de grain pr\u00e8s (quoique), c&#8217;est le m\u00eame jeu que celui de toute production t\u00e9l\u00e9visuelle ou cin\u00e9matographique habituelle. Quel est l&#8217;enjeu d&#8217;un th\u00e9\u00e2tre qui se donne pour t\u00e2che de reproduire ce qu&#8217;on dit qu&#8217;est la r\u00e9alit\u00e9 ? Quel effet cela aura-t-il sur le spectateur sinon l&#8217;identification de choses sues, d\u00e9j\u00e0 vues ? Le rapport \u00e0 l&#8217;art est-il fond\u00e9 sur un rapport de reconnaissance ? (2) Si l&#8217;on veut faire quelque chose, \u00ab il faut essayer d&#8217;inventer une autre mani\u00e8re de repr\u00e9senter l&#8217;humain \u00bb, pour reprendre les mots r\u00e9cents d&#8217;Olivier Py (3). C&#8217;est certainement l\u00e0 o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre a \u00e0 faire. Et l\u00e0 o\u00f9 il sera r\u00e9ellement politique.<\/p>\n<p>Autre espace-temps th\u00e9\u00e2tral, autant qu&#8217;autre univers historique, l&#8217;acte I du Projet Sh\u00f4nagon part des Notes de chevet de Sei Sh\u00f4nagon, dame d&#8217;honneur de la cour imp\u00e9riale du Japon, aux alentours de l&#8217;an mille. Epoque o\u00f9 les empereurs \u00e9taient investis de l&#8217;aura des descendants du Soleil, mais o\u00f9 ils n&#8217;avaient aucune autorit\u00e9 &#8211; ils pouvaient d&#8217;ailleurs \u00eatre des enfants, le pouvoir r\u00e9el allant au maire du palais. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;existence d&#8217;une cour excessivement raffin\u00e9e et codifi\u00e9e, tout occup\u00e9e d&#8217;elle-m\u00eame. L&#8217;esprit \u00e9tait alors une qualit\u00e9 \u00ab f\u00e9minine \u00bb et c&#8217;est pourquoi la litt\u00e9rature de l&#8217;\u00e9poque \u00e9tait-elle, \u00e0 la diff\u00e9rence de celle de l&#8217;auteur pr\u00e9c\u00e9dent, une affaire de femmes. Les journaux \u00ab intimes \u00bb f\u00e9minins \u00e9taient monnaie courante. C&#8217;est du reste autour de cette p\u00e9riode que se situe ce que l&#8217;on a coutume d&#8217;appeler l&#8217;\u00e2ge d&#8217;or de la litt\u00e9rature nippone.<\/p>\n<p>L\u00e0 aussi, rapport au nom d&#8217;auteur de biais : de cette femme ne subsiste presque rien, m\u00eame son nom est celui de la fonction occup\u00e9e, Sh\u00f4nagon signifiant quelque chose comme \u00ab troisi\u00e8me sous-secr\u00e9taire d&#8217;Etat \u00bb. Elle a invent\u00e9 un genre litt\u00e9raire, qui fera flor\u00e8s apr\u00e8s elle, les \u00ab s\u00f4shi \u00bb : sans ordre chronologique ni plan, ce sont des \u00ab \u00e9crits au fil du pinceau \u00bb, (ou \u00ab zuihitsu \u00bb). Ils sont caract\u00e9ris\u00e9s par le d\u00e9cousu et l&#8217;intime des propos, intime qui est diff\u00e9rent du n\u00f4tre, car ils contiennent des adresses \u00e0 des personnalit\u00e9s de la cour et l&#8217;on suppose, aux prudences du texte, qu&#8217;ils pouvaient \u00eatre surveill\u00e9s. Y alternent intrigues, m\u00e9ditations, souvenirs, \u00e9num\u00e9rations, tableaux, portraits et listes, celles dont Chris Marker dans Sans Soleil soulignait l&#8217;extr\u00eame d\u00e9licatesse et l&#8217;infinie gratuit\u00e9 : \u00ab liste des choses qui font battre le c\u0153ur \u00bb&#8230;<\/p>\n<p>La question de la mise \u00e0 la sc\u00e8ne de ce texte, en fragments, est une gageure, comme toute mise au th\u00e9\u00e2tre d&#8217;un texte, d&#8217;ailleurs. Le spectacle est une travers\u00e9e du Studio-th\u00e9\u00e2tre de Vitry, assez \u00e9l\u00e9gante : son espace se d\u00e9ploie, de la petite cuisine \u00e0 l&#8217;antichambre, et de l&#8217;entr\u00e9e du plateau \u00e0 son autre bout. A chaque station, son mode de th\u00e9\u00e2tre, son \u00e9nigme : au commencement \u00e9taient le th\u00e9, la lecture, peut-\u00eatre l&#8217;ennui, au bout seront l&#8217;\u00e9criture et le monde de la cour. De nombreux \u00e9l\u00e9ments y sont tr\u00e8s efficaces (le jeu \u00e0 la fen\u00eatre, le jeu des panneaux, la circulation des paroles lorsque com\u00e9diens et spectateurs sont assis ensemble sur un damier de coussin, devant le plateau nu).<\/p>\n<p>Mais on peut s&#8217;interroger, l\u00e0 aussi, sur les choix de la direction d&#8217;acteur. Car ce \u00ab projet \u00bb, cet \u00ab acte I \u00bb, quelque pr\u00e9caution qu&#8217;il prenne pour s&#8217;inscrire dans une chronologie qui le d\u00e9passe et en un certain sens le relativise, en toute coh\u00e9rence d&#8217;ailleurs avec le d\u00e9sir du lieu d&#8217;\u00eatre un laboratoire de recherche, laisse perplexe \u00e0 ce niveau-l\u00e0. Ce travail pose finalement la question de \u00ab comment dire un texte \u00bb et montre combien la r\u00e9ponse choisie est capitale, c&#8217;est-\u00e0-dire combien le th\u00e9\u00e2tre est essentiellement un fait d&#8217;acteur (ce qui ne veut pas dire pour autant une affaire d&#8217;acteurs).<\/p>\n<p>La s\u00e9quence sur les listes est \u00e0 ce titre significative : tout un passage du spectacle &#8211; dans tous les sens du mot donc, puisqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un espace de transit pour les spectateurs et les acteurs &#8211; est d\u00e9volu \u00e0 l&#8217;\u00e9num\u00e9ration de listes, une liste de listes, de fait : \u00ab choses splendides \u00bb, \u00ab choses rares \u00bb, \u00ab choses que l&#8217;on ne peut comparer \u00bb, etc. Les phrases \u00e9taient combin\u00e9es avec des postures, des \u00e9critures sur des tableaux noirs, notamment. On \u00e9tait engag\u00e9 \u00e0 entendre ces listes dans leur contenu, comme des jeux, des recherches, des le\u00e7ons de choses (que le tableau noir sugg\u00e9rait). A en chercher m\u00eame les mots, comme des r\u00e9ponses. Bref, \u00e0 les percevoir comme r\u00e9sultat et non comme projet, dans leur produit et non dans leur fonction. (Il \u00e9tait donc logique qu&#8217;en fin de parcours, comme un bonus, l&#8217;on assiste \u00e0 une projection o\u00f9 les listes sont r\u00e9investies par des inconnus, comme des questionnaires de magazine, o\u00f9 chacun est somm\u00e9, ludiquement, de trouver \u00ab une chose ravissante \u00bb, \u00ab une chose embarrassante \u00bb, bla bla.) Pourtant, si ces listes, ces \u00ab choses qui font battre le c\u0153ur \u00bb, ont quelques gr\u00e2ces, c&#8217;est justement dans leur \u00e9lan, leur id\u00e9e, le regard sur le monde qu&#8217;elles d\u00e9notent, dans leur inach\u00e8vement n\u00e9cessaire, dans le projet si \u00e9trange et m\u00e9lancolique de d\u00e9couper le monde, dans l&#8217;\u00e9cart assum\u00e9 entre l&#8217;infinit\u00e9 de la t\u00e2che et l&#8217;inach\u00e8vement du geste. Et n&#8217;est-ce pas en amont de la parole que ce genre de chose se saisit, et non dans leurs effets ?<\/p>\n<p>\/1. Voir les analyses salutaires d&#8217;Annie Collovald, Le \u00ab populisme du FN \u00bb, un dangereux contresens, Du Croquant, 2004.\/<\/p>\n<p>\/2. Pour plus de d\u00e9veloppements, voir Diane Scott, \u00ab Impouvoir de l&#8217;acteur \u00bb, Frictions n\u00b010, automne-hiver 2006.\/<\/p>\n<p>\/3. T\u00e9l\u00e9rama, 19 avril 2006.\/<\/p>\n<p>\/On a vu\/<\/p>\n<p>\/Inconnu \u00e0 cette adresse, mise en sc\u00e8ne Marc B\u00e9ja, Lucernaire\/<\/p>\n<p>\/Projet Sh\u00f4nagon\/acte I, mise en sc\u00e8ne Sophie-Pulch\u00e9rie Gadmer, Studio-th\u00e9\u00e2tre de Vitry-sur-Seine\/<\/p>\n<p>\/Inconnu \u00e0 cette adresse, de Kressmann Taylor, traduit par Mich\u00e8le L\u00e9vy-Bram, \u00e9d. Autrement, 4,50 euros\/<\/p>\n<p>\/Notes de chevet, de Sei Sh\u00f4nagon, traduction Andr\u00e9 Beaujard, Connaissance de l&#8217;Orient, Gallimard, 1966, 11,50 euros\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> O\u00f9 il sera question de th\u00e9\u00e2tre, d&#8217;Allemagne, de Japon. Du nom des auteurs et des femmes qui en sont. 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