{"id":2371,"date":"2006-04-01T00:00:00","date_gmt":"2006-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/turin-pinter-abou-ghraib-et-les2371\/"},"modified":"2006-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-03-31T22:00:00","slug":"turin-pinter-abou-ghraib-et-les2371","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2371","title":{"rendered":"Turin, Pinter, Abou Ghraib et les communistes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> A Turin, dans le cadre du prix Europe pour le th\u00e9\u00e2tre, le projet Domani \u00e9tait un \u00e9v\u00e9nement sans pr\u00e9c\u00e9dent : la cr\u00e9ation simultan\u00e9e de cinq spectacles en des lieux diff\u00e9rents de la ville. Th\u00e9matique : l&#8217;histoire, la guerre, l&#8217;\u00e9thique, la technologie, la finance. Mani\u00e8re de v\u00e9rifier la pertinence du th\u00e9\u00e2tre dans son rapport avec la cit\u00e9. <\/p>\n<p>Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Robert Wilson, Pina Bausch y ont \u00e9t\u00e9 prim\u00e9s ces vingt derni\u00e8res ann\u00e9es : autant dire que toutes les stars de la sc\u00e8ne europ\u00e9enne ont \u00e9t\u00e9 reconnues par le prix Europe pour le th\u00e9\u00e2tre. C&#8217;est toute l&#8217;ambigu\u00eft\u00e9 de ce type d&#8217;institution, qui \u00e9claire qui est d\u00e9j\u00e0 sous les feux. Il y a l\u00e0 probablement une fonction de fabrication du groupe, o\u00f9 les prix se valident eux-m\u00eames, dans des choix qui d&#8217;une certaine fa\u00e7on n&#8217;en sont plus, et o\u00f9 la communaut\u00e9 th\u00e9\u00e2trale se f\u00e9d\u00e8re autour de quelques signifiants-ma\u00eetres. On y verra peut-\u00eatre l&#8217;une des raisons, l&#8217;une seulement bien s\u00fbr, de l&#8217;attribution cette ann\u00e9e du prix \u00e0 Harold Pinter, apr\u00e8s que le dramaturge anglais a re\u00e7u le Nobel de litt\u00e9rature. On dira que les prix reconnaissent, donc, mais d&#8217;abord ceux qui les d\u00e9cernent (1).<\/p>\n<p><strong> TURIN : VERS UNE NOUVELLE H\u00c9G\u00c9MONIE <\/strong><\/p>\n<p>Il faisait un temps splendide cette semaine-l\u00e0 \u00e0 Turin, pour la Xe \u00e9dition du prix (2), accueillie dans le cadre g\u00e9n\u00e9ral des Jeux olympiques d&#8217;hiver. La belle ville, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 LE c\u0153ur industriel italien, derri\u00e8re la Fiat, tente de se refaire une sant\u00e9 par la culture et de s&#8217;affirmer comme centre culturel europ\u00e9en, \u00e0 l&#8217;image de la reconversion du site de l&#8217;usine automobile en p\u00f4le tertiaire (culturel et commercial).<\/p>\n<p>C&#8217;est dans cette perspective qu&#8217;il faut voir le projet colossal du Teatro Stabile de Turin. Equivalent de l&#8217;une de nos sc\u00e8nes nationales, collaborateur principal du prix, le TST, qui vient de f\u00eater ses cinquante ans, a propos\u00e9 un \u00e9v\u00e9nement sans pr\u00e9c\u00e9dent : la cr\u00e9ation simultan\u00e9e de cinq spectacles, en des lieux diff\u00e9rents de la ville, sur des th\u00e9matiques d&#8217;aujourd&#8217;hui et, postule-t-on, de demain, afin de v\u00e9rifier la pertinence du th\u00e9\u00e2tre dans son rapport avec la cit\u00e9 (3). Le projet s&#8217;intitule Domani (Demain), et le ma\u00eetre d&#8217;\u0153uvre en est Luca Ronconi, metteur en sc\u00e8ne bouillant des ann\u00e9es soixante, institution th\u00e9\u00e2trale aujourd&#8217;hui et ancien directeur du TST. Autant dire qu&#8217;il en allait de l&#8217;image officielle du th\u00e9\u00e2tre italien lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>La programmation du prix proposait, en outre, la derni\u00e8re cr\u00e9ation de Roger Planchon de la pi\u00e8ce de Pinter, The New World Order, et le spectacle de Oskar Korsunovas, Le Ma\u00eetre et Marguerite. Sur les cinq spectacles de Ronconi, nous avons vu Troilo e Cressida (Tro\u00eflus et Cressida, Shakespeare) et Il Silenzio dei Communisti (Le silence des communistes). Voil\u00e0 pour les informations d&#8217;ensemble.<\/p>\n<p><strong> DES ENJEUX D&#8217;UN TH\u00c9\u00c2TRE MORAL <\/strong><\/p>\n<p>Difficile de ne pas s&#8217;apercevoir de la pr\u00e9gnance de la guerre en Irak dans nos repr\u00e9sentations actuelles, et bien au-del\u00e0 des murs des th\u00e9\u00e2tres. Le dernier film produit par Quentin Tarantino, The Hostel (Eli Roth, 2006) par exemple, en t\u00e9moigne \u00e0 plus d&#8217;un titre, et, pour ce qui nous occupe, Troilo et Cressida et The New World Order participaient, \u00e0 leur fa\u00e7on, de cette hantise, de ce pot commun, o\u00f9 Abou Ghraib finit par devenir le paradigme du pire, le sympt\u00f4me d&#8217;un monde malade. La guerre figurait parmi les cinq th\u00e8mes programmatiques de Domani, la mise en sc\u00e8ne du Shakespeare semblait faire explicitement allusion au d\u00e9sert irakien, et les costumes, aux tenues des GI&#8217;s. Enfin, une partie de la rencontre publique accord\u00e9e par Pinter \u00e9tait consacr\u00e9e au \u00ab growing disgust in England \u00bb (d\u00e9go\u00fbt croissant en Angleterre) contre l&#8217;engagement de Tony Blair derri\u00e8re George Bush, et \u00e0 la politique antiterroriste de r\u00e9duction des libert\u00e9s civiles, d\u00e9velopp\u00e9e cons\u00e9quemment. Sa pi\u00e8ce, \u00e9crite en 1991, est la description du fonctionnement d&#8217;un Etat totalitaire, notamment de sa prison, o\u00f9, \u00e0 force de tortures, les opposants sont r\u00e9duits au silence.<\/p>\n<p>Ce spectacle est embl\u00e9matique de tout un r\u00e9gime de repr\u00e9sentation, fr\u00e9quent aujourd&#8217;hui, o\u00f9 le th\u00e9\u00e2tre fait office de miroir. Que se passait-il d&#8217;autre en effet, dans cette superbe salle du Teatro Gobetti, qu&#8217;un discours avec lequel le public, lib\u00e9ral d\u00e9mocrate, ne pouvait \u00eatre qu&#8217;absolument d&#8217;accord ? Qui d\u00e9fendra le tortionnaire d&#8217;une pauvre famille d&#8217;intellectuels d\u00e9phas\u00e9s ? Que gagne-t-on, ou que perd-on, \u00e0 cette repr\u00e9sentation de choses commun\u00e9ment et facilement honnies ? Le th\u00e9\u00e2tre est ici pens\u00e9 comme culture, comme ciment de la collectivit\u00e9, comme lubrifiant id\u00e9ologique, et non comme endroit d&#8217;interrogation et de pens\u00e9e. Dans cette ville magnifique de la bourgeoisie industrielle triomphante du XIXe si\u00e8cle, parsem\u00e9e de th\u00e9\u00e2tres-bijoux \u00e0 l&#8217;italienne, o\u00f9 les classes dirigeantes de l&#8217;\u00e9poque venaient contempler les signes de leur domination, les choses ont-elles beaucoup chang\u00e9 ? Dans leurs modalit\u00e9s peut-\u00eatre, peu dans leurs structures. L&#8217;indignation compatissante \u00e9tant l&#8217;une des formes symboliques actuelles de l&#8217;h\u00e9g\u00e9monie sociale.<\/p>\n<p>On ne s&#8217;est pas \u00e9tendu sur l&#8217;int\u00e9r\u00eat artistique des mises en sc\u00e8ne de Planchon et Ronconi. Il suffira de rappeler que l&#8217;enjeu de ce type de manifestation est de gratifier des artistes d\u00e9j\u00e0 faits. Et d&#8217;ajouter au passage, au sujet des g\u00e9n\u00e9rations suivantes de metteurs en sc\u00e8ne, qu&#8217;il est fort compliqu\u00e9 pour les fils de tuer les p\u00e8res (et de les manger), lorsque ceux-ci ne sont plus que l&#8217;ombre d&#8217;eux-m\u00eames.<\/p>\n<p><strong> LE SILENCE DES COMMUNISTES <\/strong><\/p>\n<p>Luca Ronconi a adapt\u00e9 un livre fameux en Italie, sorti en 2001, qui est la correspondance de trois figures \u00e9minentes du communisme italien de l&#8217;apr\u00e8s-guerre (4) et il en a compos\u00e9 une pi\u00e8ce, en forme de triptyque, o\u00f9 trois personnages exposent leurs visions, justifient leurs choix politiques et font repentance, pr\u00e9cis\u00e9ment, du \u00ab silence des communistes \u00bb.\u00a0Il faut dire que le discours (th\u00e9orique non fictionnel) est, croit-on souvent, un objet d&#8217;un maniement malais\u00e9 pour le th\u00e9\u00e2tre, or, ici, c&#8217;est tout \u00e0 fait simple et efficace. N\u00e9anmoins, ce Silence est le reflet de l&#8217;\u00e9poque, l\u00e0 aussi, sans grande surprise : s&#8217;y \u00e9noncent les clich\u00e9s de la gauche lib\u00e9rale d&#8217;aujourd&#8217;hui, de la n\u00e9cessit\u00e9 de temp\u00e9rer le capitalisme \u00e0 l&#8217;exaltation de l&#8217;\u00e9ducation et de la connaissance, en passant par la condamnation p\u00e9nitente du stalinisme. Discours qui n&#8217;ont pas manqu\u00e9 d&#8217;\u00eatre chaleureusement applaudis. Mais qu&#8217;est-ce que la v\u00e9rit\u00e9 hors de l&#8217;usage qu&#8217;on en fait ? Il est r\u00e9p\u00e9t\u00e9, \u00e0 plusieurs reprises dans le spectacle, que l&#8217;histoire est le choix entre le monde des possibles et le monde des \u00e9checs. Il suffit de r\u00e9fl\u00e9chir un peu \u00e0 ce leitmotiv, \u00e9nonc\u00e9 comme la pierre de touche de toute politique, pour en entrevoir toute la b\u00eatise. Quels crit\u00e8res d\u00e9finiront a priori ce qui rel\u00e8ve des possibles et ce qui court \u00e0 l&#8217;\u00e9chec ? Et n&#8217;est-ce pas l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment le chantage implicite de toutes les politiques de r\u00e9gression sociale actuelles, l&#8217;invocation au \u00ab pragmatisme \u00bb, au \u00ab r\u00e9alisme \u00bb, qui est, de fait, la nouvelle id\u00e9ologie ? C&#8217;est bien plut\u00f4t ce silence, impos\u00e9 \u00e0 toute id\u00e9e communiste, dont il aurait fallu parler. Gouverner fait partie des trois impossibles \u00e9nonc\u00e9s par Freud, cela signifie bien que l&#8217;\u00e9chec est partie int\u00e9grante de l&#8217;\u00e9largissement des possibles que se doit d&#8217;\u00eatre toute politique digne de son mandat.<\/p>\n<p>Pour conclure ces pages, notons que l&#8217;on peut se faire une bonne id\u00e9e d&#8217;une politique culturelle \u00e0 l&#8217;horaire des spectacles qu&#8217;elle propose. Il suffit que la pi\u00e8ce se termine apr\u00e8s le passage du dernier transport en commun pour \u00eatre certain que quiconque n&#8217;ayant acc\u00e8s \u00e0 une voiture n&#8217;y puisse pointer son nez. C&#8217;\u00e9tait le cas pour Troilo e Cressida. Le politique n&#8217;est d\u00e9cid\u00e9ment pas \u00e0 sa place&#8230;<\/p>\n<p>\/* Depuis 1986 existe le prix Europe pour le th\u00e9\u00e2tre,\/<\/p>\n<p>\/programme pilote de la Commission europ\u00e9enne, qui honore une personnalit\u00e9 phare du th\u00e9\u00e2tre europ\u00e9en. Sa dixi\u00e8me \u00e9dition s&#8217;est tenue cette ann\u00e9e \u00e0 Turin , du 8 au 12 mars.\/<\/p>\n<p>\/1. Les prim\u00e9s \u00e9taient Harold Pinter, le chor\u00e9graphe Joseph Nadj et Oskar Korsunovas, metteur en sc\u00e8ne lituanien, \u00e0 l&#8217;affiche\/<\/p>\n<p>\/\u00e0 Aubervilliers en mars.\/<\/p>\n<p>\/2. Ce n&#8217;est du reste pas la dixi\u00e8me ann\u00e9e du prix, celui-ci \u00e9tant irr\u00e9gulier pour des raisons notamment financi\u00e8res.\/<\/p>\n<p>\/3. Les cinq th\u00e9matiques cens\u00e9ment abord\u00e9es par les cinq spectacles de Domani sont l&#8217;Histoire, la Guerre, l&#8217;Ethique, la Technologie et la Finance.\/<\/p>\n<p>\/4. Les cinq spectacles du programme Domani de Luca Ronconi sont Tro\u00eflus et Cressida de William\/<\/p>\n<p>\/Shakespeare ; Actes de guerre : une trilogie d&#8217;Edward Bond ; Le Miroir du diable de Giorgio Ruffolo, Biblio\u00e9thique, mode d&#8217;emploi de Gilberto Corbellini, Pino Donghi et Armando Massarenti, Le Silence des communistes de Vittorio Foa, Miriam Mafai et Alfredo Reichlin.\/<\/p>\n<p>\/Encadr\u00e9 :\/<\/p>\n<p>\/On a vu Troilo e Cressida, Turin\/<\/p>\n<p>\/Il Silenzio des Communisti, Moncalieri\/<\/p>\n<p>\/Harold Pinter, The New World Order, Turin\/<\/p>\n<p>\/En France :\/<\/p>\n<p>\/The New World Order, mise en sc\u00e8ne Roger Planchon\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> A Turin, dans le cadre du prix Europe pour le th\u00e9\u00e2tre, le projet Domani \u00e9tait un \u00e9v\u00e9nement sans pr\u00e9c\u00e9dent : la cr\u00e9ation simultan\u00e9e de cinq spectacles en des lieux diff\u00e9rents de la ville. 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