{"id":2370,"date":"2006-03-01T00:00:00","date_gmt":"2006-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/bruno-meyssat-le-theatre-comme2370\/"},"modified":"2006-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-02-28T23:00:00","slug":"bruno-meyssat-le-theatre-comme2370","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2370","title":{"rendered":"Bruno Meyssat, le th\u00e9\u00e2tre comme science humaine"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> A Lyon, une cr\u00e9ation, 1707, Ca\u00efn, oratorio de Scarlatti, et une reprise, De la part du Ciel, les deux mises en sc\u00e8ne par Bruno Meyssat. Une approche singuli\u00e8re du th\u00e9\u00e2tre dans son opposition texte-image. <\/p>\n<p>Bruno Meyssat appartient \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration des metteurs en sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre d&#8217;un visuel qui ont commenc\u00e9 \u00e0 travailler dans les ann\u00e9es 1980. Comme ses coll\u00e8gues Fran\u00e7ois Tanguy ou Pierre Meunier, en France, il ne fait ni un th\u00e9\u00e2tre silencieux, ni un th\u00e9\u00e2tre abstrait, mais un th\u00e9\u00e2tre qui privil\u00e9gie l&#8217;image comme \u00e9nigme par opposition au texte ou au r\u00e9cit comme sens. Un th\u00e9\u00e2tre post-dramatique, donc, au sens plein du terme, venu de Pina Bausch et de Bob Wilson, et en retrait par rapport \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration parall\u00e8le et flamboyante des metteurs en sc\u00e8ne du texte fa\u00e7on Patrice Ch\u00e9reau. Entretien avec un homme de th\u00e9\u00e2tre aux d\u00e9sirs salutaires.<\/p>\n<p>D&#8217;embl\u00e9e, dans vos premiers travaux, vous disiez avoir un rapport tr\u00e8s probl\u00e9matique au texte. Quel \u00e9tait-il ? Bruno Meyssat. C&#8217;est d&#8217;abord en tant que spectateur que j&#8217;avais des r\u00e9ticences. Mon affection allait plus vers des spectacles qui me laissaient une place active, me permettaient un travail de recomposition. Un th\u00e9\u00e2tre consacr\u00e9 \u00e0 l&#8217;exposition d&#8217;une fable si sophistiqu\u00e9e soit-elle me posait des probl\u00e8mes, mon investissement de spectateur se lassait vite ou se consacrait \u00e0 quelque performance d&#8217;acteur. De plus, j&#8217;\u00e9tais davantage un spectateur assidu de cin\u00e9ma, je pratiquais la photo. J&#8217;ai ressenti, tr\u00e8s t\u00f4t, l&#8217;importance pour moi du montage dans la fabrication d&#8217;une dur\u00e9e, la pr\u00e9dilection pour le fragment et la nature paradoxalement documentaire du th\u00e9\u00e2tre. C&#8217;est principalement avec les spectacles de Bob Wilson et le th\u00e9\u00e2tre d&#8217;Europe centrale que j&#8217;ai pu fr\u00e9quenter, que j&#8217;ai constat\u00e9 les ouvertures, les lib\u00e9rations que proposaient de tels parcours.<\/p>\n<p><strong> Le texte pour vous est forc\u00e9ment associ\u00e9 au sens ou \u00e0 un sens pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p>Bruno Meyssat. Il est rare que vous soit offerte avec un texte l&#8217;occasion d&#8217;une perception active qui en d\u00e9veloppe tous les possibles en temps r\u00e9el, vous le laisse entendre \u00ab ouvert \u00bb comme une forme libre dont vous voici l&#8217;interpr\u00e8te final et n\u00e9cessaire. Ma premi\u00e8re exp\u00e9rience de ce type fut Par les villages de Peter Handke et r\u00e9alis\u00e9 par Claude R\u00e9gy en 1983, ce sont des fulgurances dont on se souvient, elles sont rares finalement car il y a l\u00e0  une pens\u00e9e qui demande beaucoup d&#8217;\u00e9nergie et de d\u00e9termination pour la fabrication de tels objets et un souci de ce que repr\u00e9sente le spectacle d&#8217;un texte livr\u00e9 au public. J&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 lu ce texte et  ce jour-l\u00e0, il \u00e9tait neuf pour moi.<\/p>\n<p>Je suis moins r\u00e9ticent avec le texte maintenant, mais demeure ce sentiment qu&#8217;on s&#8217;y prend de fa\u00e7on trop figurative. Je pense qu&#8217;on fait les spectacles qu&#8217;on a envie de voir et j&#8217;aspire \u00e0 un travail du spectateur qui soit de recomposition, de dialogue avec lui-m\u00eame, quand il est face \u00e0 la repr\u00e9sentation. Je lui propose une grande libert\u00e9 d&#8217;interpr\u00e9tation. Je n&#8217;ai pas une attente ferm\u00e9e quant au sens que v\u00e9hiculent les images que je montre. C&#8217;est un mat\u00e9riel \u00e0 interpr\u00e9ter autant que le propose une toile, probablement. La plus grande partie de la r\u00e9alit\u00e9 d&#8217;une image se forme dans l&#8217;antre du spectateur, c&#8217;est comme cela que je pense le lien avec lui.<\/p>\n<p>En ce qui concerne la fabrication, le spectacle se fait sur le plateau, absolument ; tr\u00e8s peu de choses sont pr\u00e9vues, consciemment en tout cas. Cela peut \u00eatre tr\u00e8s rude, car ce chemin passe par des chaos successifs o\u00f9 des voies possibles et adverses apparaissent. Quand c&#8217;est termin\u00e9, c&#8217;est que l&#8217;ordre des images est n\u00e9cessaire m\u00eame si cela ne peut pas se dire par les mots. C&#8217;est le moment o\u00f9 l&#8217;espace aussi devient coh\u00e9rent et, en quelque sorte, approuve la coh\u00e9sion des encha\u00eenements d&#8217;actions.<\/p>\n<p>Par rapport \u00e0 ces partis pris, j&#8217;imagine que votre compagnie est aujourd&#8217;hui en mesure de n\u00e9gocier des modalit\u00e9s de travail en accord avec ce que cela exige. Mais au d\u00e9but, comment avez-vous fait, comment s&#8217;est pass\u00e9 le dialogue avec les modes de production actuels ? Bruno Meyssat. J&#8217;ai eu la chance d&#8217;arriver dans les ann\u00e9es Lang-Abirached, en 1981 pr\u00e9cis\u00e9ment (1). L&#8217;accueil dont \u00e9taient l&#8217;objet les compagnies me semble plus attentionn\u00e9, je dirais presque plus cultiv\u00e9 que celui que l&#8217;on vit parfois actuellement. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 aid\u00e9 par l&#8217;Etat, peu mais assez t\u00f4t, et de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re. N\u00e9anmoins, pendant huit ans, mon travail \u00e9tait rarement montr\u00e9 dans les th\u00e9\u00e2tres, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 louer des lieux, des \u00e9glises, des temples, des ateliers industriels. Je ne vendais rien. Puis, j&#8217;ai eu la chance de deux visites successives, celle de Jean-Marie Bo\u00ebglin pour le Cargo Grenoble, alors dirig\u00e9 par Gallotta et Crombecque, qui m&#8217;a invit\u00e9 \u00e0 Avignon en 1990. Mon travail a \u00e9t\u00e9 progressivement identifi\u00e9. L&#8217;\u00e2pret\u00e9 du parcours m&#8217;a certainement aid\u00e9 \u00e0 d\u00e9sirer ardemment, et \u00e7a, il le faut. J&#8217;ai fait des \u00e9tudes jusqu&#8217;au DEA afin de pouvoir \u00eatre surveillant en lyc\u00e9e et vivre en autonomie mon utopie de th\u00e9\u00e2tre. Je n&#8217;avais pas le souhait de faire partie d&#8217;un milieu professionnel. Je n&#8217;\u00e9tais pas press\u00e9 mais d\u00e9j\u00e0 combl\u00e9 de modestement r\u00e9aliser des spectacles selon mes vues, d&#8217;ouvrir, comme on le dirait en montagne, une voie particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Maurice Tazman disait r\u00e9cemment que le th\u00e9\u00e2tre est un des seuls arts \u00e0 ne pas avoir accompli sa r\u00e9volution moderne. A quoi est due, \u00e0 votre avis, cette force d&#8217;inertie dans le th\u00e9\u00e2tre ? Bruno Meyssat. Elle me semble inscrite \u00ab g\u00e9n\u00e9tiquement \u00bb dans le rapport instaur\u00e9 entre la sc\u00e8ne et la salle. Il n&#8217;y a pas de m\u00e9moire au th\u00e9\u00e2tre, du moins est-elle d\u00e9faillante, on y perd la m\u00e9moire au fur et \u00e0 mesure. La culture du spectateur s&#8217;\u00e9toffe et s&#8217;oublie continuellement. Aussi rien ne vient nous rappeler les avanc\u00e9es tent\u00e9es par ceux qui ne sont plus l\u00e0 aujourd&#8217;hui ; qui serait \u00e0 m\u00eame de nous rappeler les audaces sc\u00e9niques de Gordon Craig en1910 ? Les musiciens, par exemple, sont tr\u00e8s conscients de l&#8217;histoire de la composition : d&#8217;autres dans le pass\u00e9 ont d\u00e9frich\u00e9 et ouvert des chemins pour eux, ils sont donc somm\u00e9s de poursuivre, ils en sont parfois intimid\u00e9s parce qu&#8217;ils ont l&#8217;impression que tout a \u00e9t\u00e9 fait, alors que ceux qui fabriquent du th\u00e9\u00e2tre : et ceux qui regardent le r\u00e9sultat : n&#8217;ont pas le rapport d&#8217;exigence historique de ces pratiques, o\u00f9 s&#8217;imposent la notation et la pr\u00e9servation du corps de l&#8217;\u0153uvre. De plus, je ne pense pas que le th\u00e9\u00e2tre soit un art, je le vois plut\u00f4t comme participant des sciences humaines : dans ses plus grandes r\u00e9ussites. Il est un espace o\u00f9, plateau et public confront\u00e9s, s&#8217;\u00e9prouvent des situations impliquant l&#8217;illusion, la symbolique, la relation \u00e0 l&#8217;Autre, l&#8217;empathie, quelques formes de l&#8217;absence&#8230; C&#8217;est peut-\u00eatre aussi pourquoi, pour moi, le th\u00e9\u00e2tre n&#8217;est pas seulement l&#8217;occasion d&#8217;une jubilation. Je vois deux types de spectacles, ceux qui dans l&#8217;instant m\u00eame gratifient le spectateur de sensations, d&#8217;intelligence \u00e0 relier des \u00e9v\u00e9nements entre eux, \u00e0 discerner les enjeux discrets d&#8217;un texte, et ceux qui se consacrent \u00e0 des couches moins conscientes. Les deux sont importants, je pr\u00e9f\u00e8re les seconds, dont le temps qui passe amplifie les effets. Je me m\u00e9fie des spectacles dont je sors content, j&#8217;ai d&#8217;ailleurs du mal avec le mot spectacle, le terme pr\u00e9parer un spectacle, comme on dirait pr\u00e9parer un mariage ou un stand : une situation satur\u00e9e o\u00f9 chaque moment serait r\u00e9ussi, aucun temps perdu, o\u00f9 on prendrait soin de nous retenir pour que nous ne filions pas vers l&#8217;attraction suivante.<\/p>\n<p><strong> Le th\u00e9\u00e2tre comme mise au jour d&#8217;une autre sc\u00e8ne, au sens psychanalytique ? <\/strong><\/p>\n<p>Bruno Meyssat. La litt\u00e9rature psychanalytique m&#8217;a beaucoup appris, c&#8217;est vrai, notamment la lecture des \u0153uvres de Jung et de Winnicott. Du second, j&#8217;ai d\u00e9couvert ce qui se rapporte \u00e0 la question de l&#8217;objet transitionnel : comment dans le monde du tr\u00e8s jeune enfant arrive l&#8217;Autre et comment il est somm\u00e9, pour compenser les absences de sa m\u00e8re, d&#8217;\u00e9laborer des objets imaginaires. La fabrication par autrui d&#8217;une image que lui propose le plateau peut, pour moi, remonter jusque-l\u00e0. Que l&#8217;imaginaire trouve son origine dans le recoupement pour un petit enfant entre ce que sa m\u00e8re lui propose et ce qu&#8217;il vit alors comme une invention : \u00e0 l&#8217;instant o\u00f9 elle le propose : me semble primordial pour le th\u00e9\u00e2tre car c&#8217;est un socle commun \u00e0 toutes nos exp\u00e9riences de vie. J&#8217;aime dire que le spectateur trouve le spectacle comme on trouve des formes dans la nature, comme on voit une t\u00eate dans un caillou que croise notre regard. Le th\u00e9\u00e2tre est l\u00e0-dedans, c&#8217;est d&#8217;abord une r\u00e9appropriation d&#8217;une s\u00e9quence invent\u00e9e par un autre, c&#8217;est y voir des r\u00e9alit\u00e9s personnelles qui n&#8217;y sont pas manifest\u00e9es de mani\u00e8re explicite. De la m\u00eame mani\u00e8re en r\u00e9p\u00e9tition, je trouve des images dans les improvisations des acteurs comme je trouve des formes dans un galet ou sur un sol. Je trouve en reconnaissant.<\/p>\n<p>\/1. Robert Abirached, professeur \u00e9m\u00e9rite de l&#8217;Universit\u00e9, directeur du Th\u00e9\u00e2tre et des Spectacles au minist\u00e8re de la Culture de 1981\/<\/p>\n<p>\/\u00e0 1988, sous Jack Lang.\/<\/p>\n<p>\/Encadr\u00e9\/<\/p>\n<p>\/A voir\/<\/p>\n<p>\/1707 Ca\u00efn,\/<\/p>\n<p>\/de Alessandro Scarlatti, avec Mirella Giardelli, Les Subsistances,\/<\/p>\n<p>\/Lyon, f\u00e9vrier 2006\/<\/p>\n<p>\/De la part du Ciel,\/<\/p>\n<p>\/Th\u00e9\u00e2tre des C\u00e9lestins,\/<\/p>\n<p>\/Lyon, 14 mars au 1er avril, 04 72 77 40 40\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> A Lyon, une cr\u00e9ation, 1707, Ca\u00efn, oratorio de Scarlatti, et une reprise, De la part du Ciel, les deux mises en sc\u00e8ne par Bruno Meyssat. 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