{"id":2358,"date":"2006-04-01T00:00:00","date_gmt":"2006-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/danse-contemporaine-eloge-du-corps2358\/"},"modified":"2006-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-03-31T22:00:00","slug":"danse-contemporaine-eloge-du-corps2358","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2358","title":{"rendered":"Danse contemporaine. Eloge du corps ordinaire"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Des gros, des maigres, des petits, des grands, des jeunes, des \u00e2g\u00e9s, danseurs aux corps h\u00e9t\u00e9roclites ou simples amateurs. Les chor\u00e9graphes de la banalit\u00e9 cassent la barri\u00e8re qui s\u00e9pare la sc\u00e8ne de la salle pour le plus grand bien de la danse contemporaine. <\/p>\n<p>Quelle est la qualit\u00e9 premi\u00e8re d&#8217;un danseur contemporain ? Un corps sculptural dress\u00e9 pour sauter toujours plus haut, plus loin, plus fort ? Une sveltesse f\u00e9erique et une musculature imperceptible ? Une \u00e9nergie et une technique dignes d&#8217;un surhomme ? Rien de tout cela, r\u00e9pliquent nombre de chor\u00e9graphes, qui peuplent leurs spectacles d&#8217;hommes sans qualit\u00e9. Alors que la publicit\u00e9 \u00e9tale un peu partout des images de sir\u00e8nes filiformes et d&#8217;Apollons dop\u00e9s aux anabolisants, ils s&#8217;acharnent \u00e0 refuser ce diktat d&#8217;un corps conforme \u00e0 l&#8217;id\u00e9al acad\u00e9mique. Leurs danseurs s&#8217;opposent en tous points aux petites cr\u00e9atures immat\u00e9rielles des ballets classiques, vaporeuses dans leur tutu de tulle. Ils sont comme dans la vraie vie, le cou un peu court, les jambes un peu maigres, les \u00e9paules un peu larges, ni mieux ni pires que la plupart de leurs cong\u00e9n\u00e8res. Les uns ont le ventre bedonnant et des bourrelets apparents, d&#8217;autres ont une peau rid\u00e9e et flasque qui dit les outrages du temps. Ce ne sont que<em> \u00ab des gens qui dansent \u00bb <\/em>, semble dire Jean-Claude Gallotta : il a choisi de donner ce titre simplissime, frapp\u00e9 au coin de l&#8217;\u00e9vidence, au troisi\u00e8me volet de sa \u00ab Saga des gens \u00bb entam\u00e9e en 2002. Celui qui dirige aujourd&#8217;hui le Centre chor\u00e9graphique national de Grenoble m\u00eale, depuis ses d\u00e9buts, des professionnels de formation classique \u00e0 des profanes et des amateurs.<em> \u00ab Je me suis toujours \u00e9lev\u00e9 contre la s\u00e9gr\u00e9gation des corps. J&#8217;ai toujours pris des gros, des maigres, des petits, des \u00e2g\u00e9s, des enfants. Je m&#8217;int\u00e9resse au corps dans toute sa splendeur et toute sa d\u00e9cadence. \u00bb <\/em> Cette danse de l&#8217;ici et maintenant, compos\u00e9e de personnes r\u00e9elles au physique ordinaire, d&#8217;\u00eatres vivants qui un jour finiront par mourir, est \u00e0 elle seule une insurrection contre la mythologie d&#8217;un spectacle magique et le mod\u00e8le d&#8217;un corps sacr\u00e9 et immacul\u00e9.<br \/>\n<em> \u00ab A la beaut\u00e9 st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de la danseuse-liane, Gallotta pr\u00e9f\u00e8re la pr\u00e9sence rac\u00e9e et athl\u00e9tique de Mathilde Altaraz, le corps compact et court de Viviane Serry \u00bb <\/em>, rappelle Mich\u00e8le Febvre (1). Ces morphologies habit\u00e9es par une histoire personnelle<em> \u00ab affirment leur appartenance au monde s\u00e9culier et non au monde quasi divin de la sylphide et de l&#8217;\u00e9ph\u00e8be disant un refus du temps qui passe sur les \u00eatres et promouvant une corpor\u00e9it\u00e9 id\u00e9alis\u00e9e o\u00f9 sont liss\u00e9es les diff\u00e9rences \u00bb <\/em>. Parmi les chor\u00e9graphes sensibles \u00e0 la diff\u00e9rence des corps, il y a bien s\u00fbr la c\u00e9l\u00e8bre Pina Bausch, mais aussi Alain Platel, Josef Nadj, R\u00e9gine Chopinot, Maguy Marin, Pierre Doussaint, Christian Rizzo ou J\u00e9r\u00f4me Bel. L&#8217;\u00e9motion qu&#8217;ils suscitent chez le spectateur na\u00eet dans les interstices de la technique, lorsque avec l&#8217;\u00e2ge, par exemple, le pas devient moins s\u00fbr, le geste l\u00e9g\u00e8rement vacillant. Il est de plus en plus fr\u00e9quent de voir des interpr\u00e8tes vieillissants. Dans une reprise de Kontakthof, spectacle cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l&#8217;origine en 1978, Pina Bausch fait ainsi danser des amateurs \u00e2g\u00e9s de cinquante-huit \u00e0 soixante-dix-sept ans, recrut\u00e9s par petites annonces dans la presse locale. Par ailleurs, c&#8217;est avec Trois g\u00e9n\u00e9rations que Jean-Claude Gallotta sort de la disgr\u00e2ce dans laquelle il \u00e9tait tomb\u00e9 : les m\u00eames mouvements sont ex\u00e9cut\u00e9s tour \u00e0 tour par des corps d&#8217;enfants, d&#8217;adultes et de personnes \u00e2g\u00e9es. Ces derni\u00e8res<em> \u00ab ont une fa\u00e7on de marcher plut\u00f4t par le bas, de nuancer les modulations interstitielles de l&#8217;espace et du temps dans le sens de l&#8217;ample et du lent. Les corps n&#8217;ont rien de cassant. Tout \u00e0 l&#8217;inverse, ils savent la valeur du rel\u00e2ch\u00e9 \u00bb <\/em>, explique G\u00e9rard Mayen dans la revue<em> Mouvement <\/em>. Avant de conclure :<em> \u00ab L&#8217;\u00e9ventualit\u00e9 raisonnable de danser apr\u00e8s cinquante ans est en train de devenir, normalement et enfin, un acquis tardif, mais \u00e9minent, de la r\u00e9volution op\u00e9r\u00e9e par la danse contemporaine. \u00bb <\/em> Cette r\u00e9volution n&#8217;est peut-\u00eatre pas sans rapport avec l&#8217;\u00e2ge des chor\u00e9graphes-danseurs : la g\u00e9n\u00e9ration de Gallotta, propuls\u00e9e \u00e0 la t\u00eate d&#8217;institutions nationales apr\u00e8s une ascension fulgurante dans les ann\u00e9es 1980, est aujourd&#8217;hui confront\u00e9e \u00e0 son propre vieillissement.<em> \u00ab Mon corps se questionne sur l&#8217;\u00e9volution de cette transfiguration \u00bb <\/em>, admet R\u00e9gine Chopinot. Sa derni\u00e8re cr\u00e9ation (OCCC) traduit pr\u00e9cis\u00e9ment cette<em> \u00ab n\u00e9cessit\u00e9 de se colleter les diff\u00e9rences \u00bb <\/em>. N\u00e9cessit\u00e9 qu&#8217;elle a su mettre en acte. Pour preuve, l&#8217;\u00e9ventail des profils qu&#8217;elle recrute dans le monde entier : un bambin vietnamien de vingt-trois ans de formation classique, au carrefour d&#8217;influences chinoise et russe, un performer d&#8217;Afrique du Sud, un Costaricain, h\u00e9ritier d&#8217;une vision expressionniste de l&#8217;art, une Br\u00e9silienne de plus de cent kilos&#8230;<em> \u00ab J&#8217;ai un grand besoin d&#8217;affirmer une extr\u00eame diff\u00e9rence de culture, d&#8217;\u00e2ge, de formation, de nature psychologique \u00bb <\/em>, explique-t-elle.<\/p>\n<p>Ses crit\u00e8res de recrutement sont \u00e9minemment subjectifs. Ce sont<em> \u00ab l&#8217;engagement et la curiosit\u00e9, un regard qui brille, qui s\u00e9duit par sa simplicit\u00e9 et sa vitalit\u00e9, un corps disponible \u00bb <\/em>, qui attirent R\u00e9gine Chopinot. J\u00e9r\u00f4me Bel, lui, est plus radical. Cet ancien \u00e9l\u00e8ve de l&#8217;\u00e9cole sup\u00e9rieure d&#8217;Angers, qui forme d&#8217;excellents techniciens, n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9clarer :<em> \u00ab Je n&#8217;ai aucun crit\u00e8re. Je prend tous ceux qui se pr\u00e9sentent, je ne les choisis pas, on se rencontre au bon moment et on travaille ensemble. \u00bb <\/em> En tant que directeur d&#8217;un centre national, Jean-Claude Gallotta s&#8217;est quant \u00e0 lui senti oblig\u00e9 d&#8217;abandonner le copinage pour un syst\u00e8me d&#8217;auditions plus classique. Cela dit,<em> \u00ab la qualit\u00e9 humaine \u00bb <\/em> reste sa priorit\u00e9.<em> \u00ab Je peux garder des gens qui n&#8217;ont pas de technique si je sens chez eux une gentillesse. \u00bb <\/em> Plasticien de formation, il insiste sur ce parcours atypique pour justifier ses choix :<em> \u00ab Je prends les corps qui m&#8217;int\u00e9ressent. \u00bb <\/em> De fait, le contemporain a donn\u00e9 leur chance \u00e0 des artistes qui ne baignaient pas dans l&#8217;univers de la danse depuis leur tendre enfance. Nombreux sont ceux qui viennent du cin\u00e9ma, de la litt\u00e9rature, de l&#8217;architecture, de la philosophie ou du mime. La technique, ils l&#8217;ont apprise sur le tard. Elle a bien s\u00fbr son importance, mais ce n&#8217;est qu&#8217;un outil \u00e0 leurs yeux. Ce qu&#8217;ils veulent, avant tout, c&#8217;est de la chair, de la vie, des interpr\u00e8tes avec une personnalit\u00e9 \u00e0 fleur de peau. Le spectateur doit entrevoir son double sur sc\u00e8ne \u00e0 travers ces \u00eatres humains en complet veston, en robe moulante ou en T-shirts, en talons aiguilles ou en baskets. Ces \u00eatres qui font parfois des gestes aussi quotidiens que s&#8217;asseoir, tomber, se relever, courir, marcher, s&#8217;enlacer.<\/p>\n<p><strong> DEMOCRATIE DE L&#8217;OEIL <\/strong><br \/>\n<em> \u00ab J&#8217;aimerais arriver \u00e0 faire un spectacle o\u00f9 on ne verrait que des gens vivre leur vie en temps r\u00e9el. Mais bon, la t\u00e9l\u00e9 est meilleure que moi pour \u00e7a ! \u00bb <\/em>, sourit J\u00e9r\u00f4me Bel. Sa d\u00e9marche, il la d\u00e9finit comme<em> \u00ab \u00e9minemment politique. Je ne veux pas que les corps sur sc\u00e8ne soient meilleurs que les corps dans la salle. Je ne veux pas que mes acteurs dominent le public. Je veux cr\u00e9er une \u00e9galit\u00e9 entre les deux \u00bb <\/em>. Pour Gallotta, face \u00e0 un public lui-m\u00eame polymorphe, la pr\u00e9sence de danseurs aux corps h\u00e9t\u00e9roclites permet<em> \u00ab une d\u00e9mocratie de l&#8217;\u0153il \u00bb <\/em>. Les chor\u00e9graphes de la banalit\u00e9 sont sensibles \u00e0 cette mission : casser la barri\u00e8re qui s\u00e9pare la sc\u00e8ne de la salle. Ils n&#8217;ont pas reni\u00e9 l&#8217;h\u00e9ritage des ann\u00e9es 1960 et 1970 ni les le\u00e7ons de John Cage et Cunningham. C&#8217;\u00e9tait l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 Anna Halprin, chor\u00e9graphe am\u00e9ricaine dont les travaux sont expos\u00e9s en ce moment au mus\u00e9e d&#8217;art contemporain de Lyon (2), improvisait dans les rues, hangars, parkings et terrains vagues. Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est bien au chaud, derri\u00e8re les murs des centres nationaux, que se montent les spectacles ensuite achet\u00e9s par les th\u00e9\u00e2tres et les festivals. Rencontr\u00e9 dans un caf\u00e9 vieillot de la rue du Faubourg du Temple, \u00e0 Paris, Pierre Doussaint fait figure de marginal. A l&#8217;encontre de ses confr\u00e8res, il garde une grande m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l&#8217;institution. La danse contemporaine<em> \u00ab n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e pour briller dans les th\u00e9\u00e2tres <\/em>, juge-t-il important de rappeler.<em> C&#8217;est ailleurs qu&#8217;elle s&#8217;invente, dans les banlieues et les campagnes. \u00bb <\/em> Son horizon chor\u00e9graphique,<em> \u00ab c&#8217;est une ville, une r\u00e9gion, un trottoir, un th\u00e9\u00e2tre \u00bb <\/em>. V\u00eatu d&#8217;un vague sweat-shirt gris, il se f\u00e9licite d&#8217;avoir l&#8217;air de tout sauf d&#8217;un danseur, \u00e0 l&#8217;instar des interpr\u00e8tes de son dernier spectacle de rue, Amour et pauvret\u00e9 : sous leur vieux manteau et leur chapeau,<em> \u00ab ils n&#8217;ont pas du tout l&#8217;image d&#8217;artistes sublim\u00e9s. Une des danseuses pourrait passer pour une vieille dame qui traverse un march\u00e9 \u00bb <\/em>. <\/p>\n<p><strong> CORPS MACHINES <\/strong><\/p>\n<p>En a-t-on r\u00e9ellement fini avec les repr\u00e9sentations esth\u00e9tiques dominantes ?<em> \u00ab Il existe encore une mythologie d&#8217;un spectacle d&#8217;ordre magique, f\u00e9erique, myst\u00e9rieux. Je dirais m\u00eame surhumain. Mais les spectateurs qui recherchent ce type d&#8217;\u00e9motion sont heureusement en voie d&#8217;extinction \u00bb <\/em>, se r\u00e9jouit J\u00e9r\u00f4me Bel. Une chose est s\u00fbre, le curseur s&#8217;est d\u00e9plac\u00e9. Aucun risque d&#8217;entendre dans l&#8217;univers du contemporain ce qui se dit encore \u00e0 l&#8217;op\u00e9ra :<em> \u00ab Un tutu, \u00e7a ne pardonne pas, c&#8217;est un costume sur mesure qui \u00e9pouse la forme du danseur. Avec ces contraintes, il faut garder la ligne. \u00bb <\/em> La directrice de l&#8217;\u00e9cole sup\u00e9rieure d&#8217;Angers, Emmanuelle Huynh, affirme que les candidats ne sont plus jug\u00e9s sur leur morphologie. Mais elle admet que<em> \u00ab les autres centres ont des options plus classiques \u00bb <\/em>. Non pas qu&#8217;ils fassent de la beaut\u00e9 un crit\u00e8re incontournable, mais ces centres de formation ne jurent que par les corps virtuoses. A nouveau, on entend dire que le classique m\u00e8ne \u00e0 tout. Or<em> \u00ab ce type de formation conditionne un certain physique. Le danseur aura les hanches en dehors, il ne fermera plus jamais les pieds, le dos aura une tenue \u00e0 vie \u00bb <\/em>, explique Agn\u00e8s Izrine, r\u00e9dactrice en chef du magazine<em> Danser <\/em>, qui d\u00e9plore un retour de l&#8217;acad\u00e9misme :<em> \u00ab De plus en plus de chor\u00e9graphes mettent en sc\u00e8ne des corps machines. Les interpr\u00e8tes ne travaillent plus que la virtuosit\u00e9, comme s&#8217;ils pratiquaient un sport de l&#8217;extr\u00eame. Je crains qu&#8217;on ne retombe dans la pire vision de la danse. \u00bb <\/em><\/p>\n<p>1. Mich\u00e8le F\u00e8bvre,<em> Danse contemporaine et th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 <\/em>, \u00e9ditions Chiron, 1995.<\/p>\n<p>2. Une exposition lui est consacr\u00e9e jusqu&#8217;au 14 mai 2006.<\/p>\n<p><strong> Marion Rousset <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b028, avril 2006<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Des gros, des maigres, des petits, des grands, des jeunes, des \u00e2g\u00e9s, danseurs aux corps h\u00e9t\u00e9roclites ou simples amateurs. 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