{"id":2352,"date":"2006-03-01T00:00:00","date_gmt":"2006-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/entreprises-culturelles2352\/"},"modified":"2006-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-02-28T23:00:00","slug":"entreprises-culturelles2352","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2352","title":{"rendered":"Entreprises culturelles"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le monde du travail est de plus en plus pr\u00e9sent dans la cr\u00e9ation. Th\u00e9\u00e2tre, roman, cin\u00e9ma, des discours, des voies multiples de compr\u00e9hension de ce monde, une autre mani\u00e8re d&#8217;\u00e9largir le d\u00e9bat. <\/p>\n<p>Trois romans, une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, un documentaire. Cinq regards braqu\u00e9s sur le travail. Et autant de voix singuli\u00e8res qui, malgr\u00e9 tout, se ressemblent un peu, composant une polyphonie cynique et d\u00e9sabus\u00e9e. Depuis le d\u00e9but de l&#8217;ann\u00e9e, l&#8217;allergie au monde de l&#8217;entreprise a fait une pouss\u00e9e significative dans le champ de la cr\u00e9ation. Des cadres catapult\u00e9s au guichet de l&#8217;ANPE, un plombier harcel\u00e9, une cr\u00e9atrice au bout du rouleau, un commercial charg\u00e9 de r\u00e9diger des lettres de licenciement po\u00e9tiques mais fermes, une femme de m\u00e9nage oblig\u00e9e d&#8217;acc\u00e9l\u00e9rer ses coups de balai pour donner des soins, pendant son temps libre, aux personnes \u00e2g\u00e9es de la maison de retraite qui l&#8217;embauche, des salari\u00e9s arr\u00eat\u00e9s par leur m\u00e9decin qui ne retourneraient au turbin pour rien au monde&#8230; Les auteurs de ces histoires semblent s&#8217;\u00eatre donn\u00e9 le mot. Un sentiment de lassitude traverse, \u00e0 des degr\u00e9s divers, toutes les cat\u00e9gories socioprofessionnelles. En toile de fond, un m\u00eame d\u00e9go\u00fbt des m\u00e9thodes de management modernes, jusqu&#8217;\u00e0 saturation. Une usure. Un lent an\u00e9antissement des forces vitales. Parfois, un espoir de renaissance. Parfois, rien qu&#8217;un trou sans fin. Une plong\u00e9e en enfer. Comme si la comp\u00e9titivit\u00e9 et la pr\u00e9carit\u00e9, en devenant la norme, avaient achev\u00e9 de d\u00e9senchanter le travail.<\/p>\n<p><strong> Rapports de force <\/strong><\/p>\n<p>Nan Aurousseau et Louise Desbrusses viennent de publier leur premier roman. L&#8217;Italien Andrea Bajani en est \u00e0 son troisi\u00e8me. Les personnages qu&#8217;ils ont imagin\u00e9s n&#8217;ont a priori rien en commun. Le plombier de Bleu de chauffe, la cr\u00e9atrice de L&#8217;argent, l&#8217;urgence et le commercial de Tr\u00e8s cordialement \u00e9voluent dans des univers aux antipodes les uns des autres. La CCRAMPS (Chauffage couverture r\u00e9novation anciennement Maurice Paquez sanitaire) est une entreprise miteuse dirig\u00e9e par un patron crapuleux. \u00ab Un petit homme suave d&#8217;une quarantaine d&#8217;ann\u00e9es assez rond \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur mais g\u00e9om\u00e9triquement pourri et sans piti\u00e9 \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. \u00bb Nan Aurousseau plante son r\u00e9cit dans un d\u00e9cor viril o\u00f9 fusent les blagues graveleuses et r\u00e8gne la loi du talion. Les ouvriers brutalisent ceux qui les ont brutalis\u00e9s, le ma\u00eetre de chantier, le chef int\u00e9rimaire, l&#8217;architecte ou les jeunes des cit\u00e9s d\u00e9labr\u00e9es sur lesquelles on les envoie. \u00ab Il fallait faire attention une fois dehors parce que les grands containers en plastique qui servaient de poubelles, propuls\u00e9s par de brutales bourrasques, s&#8217;envolaient soudain malgr\u00e9 leurs cent cinquante kilos d&#8217;inertie. Si par malheur vous vous trouviez \u00e0 cet instant sur leurs trajectoires azimut\u00e9es, vous \u00e9tiez bon pour l&#8217;h\u00f4pital, voire pour la morgue. \u00bb A mille lieues de la violence physique et des petites magouilles, l&#8217;entreprise de Louise Desbrusses est un mastodonte aseptis\u00e9, lisse et terne, avec ses vigiles, son badge \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e, ses tourniquets et sa machine \u00e0 caf\u00e9. Les rapports de force sont plus insidieux. \u00ab Nul ne se cache de vous observer, de vous soupeser, de vous \u00e9valuer. Vos v\u00eatements, votre coiffure, votre (absence de) maquillage, les femmes. Votre bouche, vos fesses, vos seins, les hommes. \u00bb Dans cet \u00ab immeuble de verre et de m\u00e9tal avec un nom de fleur \u00bb, o\u00f9 s&#8217;affairent Chemise bleue et Costume si bien taill\u00e9, une femme perd pied. Le h\u00e9ros d&#8217;Andrea Bajani, lui, accepte les r\u00e8gles du jeu. Des r\u00e8gles d&#8217;autant plus cruelles qu&#8217;elles sont dict\u00e9es le sourire aux l\u00e8vres, toujours avec amabilit\u00e9. Mieux, il participe. Ses lettres de licenciement bouleversantes d&#8217;amour et de compassion lui valent le surnom de Killer. Dans cet \u00e9tablissement, pas de vagues. On ne vire pas les salari\u00e9s, on les remercie. On regrette d&#8217;avoir \u00e0 le faire. On leur dit bravo pour les services rendus. On passe son temps \u00e0 f\u00e9liciter ceux qui partent, et aussi ceux qui restent. Parce que \u00ab les gens sont un peu plus heureux si on les valorise, peu d&#8217;argent mais beaucoup de valorisation \u00bb.<\/p>\n<p><strong> Le salariat comme ali\u00e9nation <\/strong><\/p>\n<p>Les uns sont cadres, l&#8217;autre ouvrier. L&#8217;une est artiste, l&#8217;autre commercial. Ces trois personnages ne parlent pas la m\u00eame langue, ils n&#8217;ont ni les m\u00eames codes ni le m\u00eame porte-monnaie. Mais tous vivent le salariat comme une ali\u00e9nation, un oubli de soi, une violente d\u00e9sint\u00e9gration des id\u00e9aux. \u00ab On n&#8217;est jamais mieux asservi que par soi-m\u00eame et c&#8217;est pour cette raison que le travail salari\u00e9 m&#8217;a toujours fait chier \u00bb, cogite Dan, le plombier de Bleu de chauffe, accusateur : \u00ab C&#8217;\u00e9tait cette merde de syst\u00e8me du profit qui cr\u00e9ait les s\u00e9parations, qui les accentuait, qui poussait les hommes \u00e0 la faute en leur tenant constamment les narines sous l&#8217;eau. \u00bb Tandis qu&#8217;il se laisse lentement glisser vers la folie, assailli par la vision d&#8217;un colt tournoyant au-dessus de sa t\u00eate, la cr\u00e9atrice de L&#8217;argent, l&#8217;urgence sombre dans l&#8217;apathie. Quant au commercial de Tr\u00e8s cordialement, apr\u00e8s avoir longtemps servi la soupe, il se d\u00e9cide enfin \u00e0 retourner ses talents litt\u00e9raires contre son sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique, le directeur du personnel, avant de s&#8217;envoler vers une destination forc\u00e9ment paradisiaque. La vie ne peut \u00eatre qu&#8217;ailleurs, loin, tr\u00e8s loin de l&#8217;entreprise. Et ce, quel que soit le m\u00e9tier exerc\u00e9. Personne n&#8217;est \u00e9pargn\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Pathologies de la pression <\/strong><\/p>\n<p>Elucubrations tragi-comiques de romanciers tortur\u00e9s ? Malheureusement, non. Le documentaire de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil : Ils ne mouraient pas tous mais tous \u00e9taient frapp\u00e9s, en salles depuis le 8 f\u00e9vrier : prouve, avec justesse et sobri\u00e9t\u00e9, que la fiction rencontre la r\u00e9alit\u00e9. Tour \u00e0 tour, une g\u00e9rante de magasin, une ouvri\u00e8re \u00e0 la cha\u00eene, un directeur d&#8217;agence et une femme de m\u00e9nage proclam\u00e9e aide-soignante racontent, dans le huis-clos d&#8217;un cabinet m\u00e9dical, comment ils en sont arriv\u00e9s l\u00e0. Comment une ouvri\u00e8re peut avoir l&#8217;impression de devenir une machine \u00e0 force d&#8217;acc\u00e9l\u00e9rer la cadence, ou comment un cadre finit par \u00e9clater en sanglots \u00e0 la vue des colonnes de chiffres qui s&#8217;affichent toutes les semaines sur son \u00e9cran d&#8217;ordinateur, pour lui rappeler sans cesse ses objectifs. \u00ab \u00c7a ne me paraissait pas jouable. J&#8217;ai craqu\u00e9. J&#8217;ai chial\u00e9. \u00bb Devant toute l&#8217;\u00e9quipe. De d\u00e9pressions en arr\u00eats de travail, ces personnes sont bris\u00e9es. \u00ab Les protagonistes se parlent, d&#8217;une situation \u00e0 l&#8217;autre, sans le savoir. Et cette parole transversale r\u00e9v\u00e8le ce qui se passe \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur, dans le monde du travail \u00bb, commentent les r\u00e9alisateurs. Face \u00e0 face, il devient possible de dire ce qu&#8217;on passait sous silence. Cette souffrance qu&#8217;on n&#8217;osait pas r\u00e9v\u00e9ler. Difficile de se plaindre, sans passer pour un ingrat, quand on a la chance d&#8217;avoir un CDI. Et pourtant, la pression n\u00e9olib\u00e9rale qui p\u00e8se sur les plus pr\u00e9caires s&#8217;exerce aussi sur les salari\u00e9s, au point de g\u00e9n\u00e9rer des pathologies. \u00ab On me disait que j&#8217;\u00e9tais plus capable. Je ne vois pas leur int\u00e9r\u00eat&#8230; Humilier des gens comme \u00e7a \u00bb, souffle cette ancienne femme de m\u00e9nage en d\u00e9pression depuis un accident de travail. Division des t\u00e2ches, augmentation des cadences, syst\u00e8me d&#8217;\u00e9valuation, \u00e9viction des anciens et des valeurs qu&#8217;ils repr\u00e9sentent, humiliation, chantage, intimidation, menace&#8230; Tous disent \u00e0 demi-mot les effets d\u00e9vastateurs de ces nouvelles formes d&#8217;organisation du travail sur la vie priv\u00e9e et l&#8217;image de soi.<\/p>\n<p><strong> Bourreaux-victimes <\/strong><\/p>\n<p>A Montreuil, les com\u00e9diens de la compagnie Sentimental Bourreau incarnent des cadres au ch\u00f4mage dans un spectacle inspir\u00e9e de la pi\u00e8ce du dramaturge allemand Urs Widmer Top Dogs (chiens de race, NDLR), publi\u00e9e dans les ann\u00e9es 1990. La mise en sc\u00e8ne joyeusement mordante de Mathieu Bauer s&#8217;attache \u00e0 montrer le d\u00e9sarroi de ceux qui avaient tout et qui ont tout perdu. Il a nourri sa r\u00e9flexion d&#8217;un travail d&#8217;ateliers r\u00e9alis\u00e9 avec des demandeurs d&#8217;emploi. Derri\u00e8re l&#8217;hypocrisie, c&#8217;est un v\u00e9ritable champ de bataille, avec ses vainqueurs et ses perdants, qu&#8217;il donne \u00e0 voir. \u00ab Le texte est une critique claire et nette des pratiques de licenciement. Il plante des personnages fracass\u00e9s, ali\u00e9n\u00e9s, \u00e0 la limite de la schizophr\u00e9nie \u00bb, raconte le metteur en sc\u00e8ne. Des personnages bien plus antipathiques que ceux qu&#8217;il a rencontr\u00e9s pendant les stages. Le spectacle ne verse pas dans l&#8217;ang\u00e9lisme. Les individus hors course, les laiss\u00e9s-pour-compte de cet univers brutal o\u00f9 les hi\u00e9rarchies et l&#8217;obligation de r\u00e9sultats minent les rapports sociaux, ne sont pas des enfants de ch\u0153ur. \u00ab Ils \u00e9taient en position de force, jusqu&#8217;au jour o\u00f9 ils se sont retrouv\u00e9s exclus d&#8217;un syst\u00e8me qu&#8217;ils avaient soutenu. \u00bb Avant de devenir victimes, tous ont \u00e9t\u00e9 bourreaux&#8230;<\/p>\n<p>\/D&#8217;actualit\u00e9\/<\/p>\n<p>\/Les romans\/<\/p>\n<p>\/Nan Aurousseau, Bleu de chauffe, Stock, 2006\/<\/p>\n<p>\/Louise Desbrusses, L&#8217;argent, l&#8217;urgence, POL, 2006\/<\/p>\n<p>\/Andr\u00e9a Bajani, Tr\u00e8s cordialement, Panama, 2006\/<\/p>\n<p>\/Le documentaire\/<\/p>\n<p>\/Ils ne mouraient pas tous mais tous \u00e9taient frapp\u00e9s, Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil,\/<\/p>\n<p>\/en salles le 8 f\u00e9vrier 2006\/<\/p>\n<p>\/Le spectacle\/<\/p>\n<p>\/Top Dogs, cr\u00e9ation th\u00e9\u00e2trale et musicale de la compagnie Sentimental Bourreau, mise en sc\u00e8ne de Mathieu Bauer, du 6 au 28 mars 2006 au Centre dramatique national de Montreuil. Salle Maria-Casares,\/<\/p>\n<p>\/63 rue Victor-Hugo, m\u00e9tro\u00a0Mairie de Montreuil. R\u00e9servations : 01 48 70 48 90. Une rencontre-d\u00e9bat intitul\u00e9e \u00ab Les cadres \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve du nouveau capitalisme \u00bb aura lieu le 16 mars \u00e0 l&#8217;issue de la repr\u00e9sentation avec\/<\/p>\n<p>\/Mathieu Bauer, Luc Boltanski, Christophe Dejours et les cadres ayant particip\u00e9 aux ateliers. Le film r\u00e9alis\u00e9 lors des ateliers, Portraits de cadres au ch\u00f4mage, sera diffus\u00e9 au cin\u00e9ma Le M\u00e9li\u00e8s \u00e0 Montreuil le 17 mars\/<\/p>\n<p>\/\u00e0 20h30.\/<\/p>\n<p>\/Et aussi\/<\/p>\n<p>\/Cin\u00e9ma\/<\/p>\n<p>\/Sauf le respect que je vous dois, film de Fabienne Godert, en salles depuis le 15 f\u00e9vrier.\/<\/p>\n<p>\/Th\u00e9\u00e2tre\/<\/p>\n<p>\/Six mois au fond d&#8217;un bureau, du 2 au 4 mars au\/<\/p>\n<p>\/Centre des bords de Marne, Le Perreux-sur-Marne (94) et du 10 au 26 mars \u00e0 la Cartoucherie de Vincennes.\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le monde du travail est de plus en plus pr\u00e9sent dans la cr\u00e9ation. 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