{"id":2337,"date":"2006-03-01T00:00:00","date_gmt":"2006-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/cent-ans-de-negritude2337\/"},"modified":"2006-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-02-28T23:00:00","slug":"cent-ans-de-negritude2337","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2337","title":{"rendered":"Cent ans de n\u00e9gritude"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Au moment o\u00f9 le d\u00e9bat autour du colonialisme fran\u00e7ais fait rage, la relecture de l&#8217;\u00e9crivain et homme politique s\u00e9n\u00e9galais L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor s&#8217;impose: ce fut lui qui rallia n\u00e9gritude et francophonie dans un alliage qui rejette l&#8217;assimilation et magnifie le m\u00e9tissage. <\/p>\n<p>Mani\u00e9e par certains, la po\u00e9sie devient une arme. Aux pouvoirs s\u00e9culaires. L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor, qui aurait eu cent ans aujourd&#8217;hui, est de ceux-l\u00e0. Ce po\u00e8me de jeunesse, \u00abPerceur de tam-tam\u00bb, donne le la. Une po\u00e9sie incantatoire qui via le rythme transmue la parole en verbe. Et le verbe en combat. Le po\u00e8te \u00e9tait croyant. N\u00e9 \u00e0 Joal pr\u00e8s de Dakar en 1906, Senghor s&#8217;initie au fran\u00e7ais \u00e0 la mission catholique de Djilor, en 1913. Entre 1914 et 1921, promis \u00e0 la pr\u00eatrise, il fait ses \u00e9tudes primaires \u00e0 Ngasobil. Jug\u00e9 trop frondeur, il finit dans une \u00e9cole la\u00efque de Dakar o\u00f9 il passe son baccalaur\u00e9at. Ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures le conduisent \u00e0 Paris en 1928. Sa \u00abpo\u00e9sie n\u00e8gre de langue fran\u00e7aise\u00bb pour reprendre ses propres mots porte la trace d&#8217;un m\u00e9tissage entre son amour pour la stylistique fran\u00e7aise et les images-arch\u00e9types de son royaume d&#8217;enfance s\u00e9r\u00e8re, \u00abpoissons des grandes profondeurs\u00bb.<\/p>\n<p>On ne peut que s&#8217;\u00e9tonner devant cette co\u00efncidence qui voit cette ann\u00e9e 2006 marquer \u00e9galement le centenaire de la naissance de Pierre Seghers (1906-1987), po\u00e8te-\u00e9diteur r\u00e9sistant qui, comme Senghor, d\u00e9fendait une conception militante de la po\u00e9sie, une circulation entre le lyrisme et l&#8217;engagement. En 1944, Seghers fonde la collection \u00abPo\u00e8tes d&#8217;aujourd&#8217;hui\u00bb o\u00f9 para\u00eet en 1961 un volume consacr\u00e9 \u00e0 Senghor sign\u00e9 par Armand Guibert qui r\u00e9sume ainsi la double culture de l&#8217;\u00e9crivain:<em> \u00abSi Senghor unit dans une commune admiration Claudel et les griots de son pays, Saint-John Perse et les m\u00e9nestrels am\u00e9ricains, c&#8217;est qu&#8217;il a une conception \u0153cum\u00e9nique de l&#8217;homme et qu&#8217;il entend ne laisser aucune richesse tomber en d\u00e9sh\u00e9rence. De m\u00eame, s&#8217;il a toujours su en politique se maintenir \u00e0 la cr\u00eate de la vague, c&#8217;est au fa\u00eete de sa double culture qu&#8217;il s&#8217;est hauss\u00e9 et qu&#8217;il se tient.\u00bb <\/em> Ce volume est aujourd&#8217;hui compl\u00e9t\u00e9, \u00e0 l&#8217;occasion de l&#8217;anniversaire, par le po\u00e8te tchadien Nimrod, d\u00e9j\u00e0 auteur en 2003 d&#8217;un<em> Tombeau de L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor <\/em> (\u00e9d. Le Temps qu&#8217;il fait).<\/p>\n<p><strong> NEGRITUDE CONTRE ASSIMILATION <\/strong><\/p>\n<p>Tous les recueils po\u00e9tiques senghoriens sont travers\u00e9s, travaill\u00e9s par la \u00abn\u00e9gritude\u00bb.<em> \u00abA seize ans, j&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 le sentiment de la n\u00e9gritude, c&#8217;est-\u00e0-dire de la sp\u00e9cificit\u00e9 de la culture n\u00e9gro-africaine\u00bb, <\/em> a confi\u00e9 le po\u00e8te-pr\u00e9sident qui dirigea le S\u00e9n\u00e9gal de 1960 \u00e0 1980 et qui fut \u00e9lu \u00e0 l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 1983. Si le concept de n\u00e9gritude a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 collectivement, la paternit\u00e9 du n\u00e9ologisme revient au po\u00e8te martiniquais Aim\u00e9 C\u00e9saire, auteur du c\u00e9l\u00e8bre Cahier d&#8217;un retour au pays natal (1939). Senghor aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le terme de \u00abn\u00e9grit\u00e9\u00bb. Condisciple parisien de L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor (kh\u00e2gneux) au lyc\u00e9e Louis-le-Grand \u00e0 partir de 1931, Aim\u00e9 C\u00e9saire (hypokh\u00e2gneux) raconte:<em> \u00abNous sommes, Senghor et moi, devenus vraiment amis. Il adorait les lettres fran\u00e7aises, le latin, le grec. Moi aussi. Finalement nous parlions de toutes les civilisations. Nous \u00e9tions tr\u00e8s centr\u00e9s sur la rencontre des civilisations. J&#8217;\u00e9tais tr\u00e8s curieux du S\u00e9n\u00e9gal et de l&#8217;Afrique. Je savais bien qu&#8217;ils \u00e9taient des fr\u00e8res, mais personne ne me l&#8217;avait appris et surtout pas les livres. Alors on a parl\u00e9 du pass\u00e9 de l&#8217;Afrique, j&#8217;ai parl\u00e9 de la Martinique, du cr\u00e9ole, de l&#8217;immigration, du monde colonial, de la France et nous. Et je voyais que, sur beaucoup de points, on se rencontrait. C&#8217;est ainsi qu&#8217;est n\u00e9e la n\u00e9gritude.\u00bb <\/em> Cette p\u00e9riode est fondatrice dans le parcours de Senghor, partag\u00e9 entre les langues africaines et la rh\u00e9torique fran\u00e7aise, \u00abla civilisation n\u00e9gro-africaine\u00bb et l&#8217;humanisme occidental. De telles \u00e9tudes classiques, ces \u00abhumanit\u00e9s\u00bb comme on les appelle, sont marqu\u00e9es par la d\u00e9couverte de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, aux c\u00f4t\u00e9s de Georges Pompidou : autre condisciple, autre pr\u00e9sident : et par l&#8217;obtention de l&#8217;agr\u00e9gation de grammaire en 1935. De 1935 \u00e0 1938, Senghor enseigne le fran\u00e7ais, le latin et le grec au lyc\u00e9e Descartes \u00e0 Tours, puis \u00e0 Saint-Maur-des-Foss\u00e9s. Auteur d&#8217;un essai sur le po\u00e8te L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor (1), Jean-Michel Djian s&#8217;interroge:<em> \u00abAu fond, ces ann\u00e9es trente l&#8217;ont contenu dans la p\u00e9nombre des assimil\u00e9s. Rien qui ressemble plus \u00e0 un Noir occidentalis\u00e9 que ce jeune adulte exemplaire qui fr\u00e9quente l&#8217;aristocratie du savoir bourgeois, provincial ou parisien, avec autant de plaisir que de facilit\u00e9. Comment, dans un tel contexte, est-il all\u00e9 chercher les ressorts de sa n\u00e9grit\u00e9\u00bb <\/em> Senghor s&#8217;impr\u00e8gne des \u00e9crits de William Edward Burghart Du Bois (qui publie<em> Souls of Black Folk\/\u00c2mes noires <\/em> en 1903), relay\u00e9s par les id\u00e9es et l&#8217;action nord-am\u00e9ricaines de la Negro Renaissance de Harlem repr\u00e9sent\u00e9e par Langston Hughes, Claude Mac Kay, Jean Toomer, etc. En 1934, L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor, Aim\u00e9 C\u00e9saire et le po\u00e8te guyanais L\u00e9on-Gontran Damas fondent la revue L&#8217;Etudiant noir. Ouverte \u00e0 tous les \u00e9tudiants noirs, africains et antillais, elle devient vite le laboratoire et l&#8217;organe de la n\u00e9gritude. Laquelle rejette dos \u00e0 dos l&#8217;asservissement de la colonisation et la logique de l&#8217;assimilation:<em> \u00abNous \u00e9tions alors plong\u00e9s (entre 1932 et 1935), avec quelques autres \u00e9tudiants noirs, dans une sorte de d\u00e9sespoir panique. L&#8217;horizon \u00e9tait bouch\u00e9. Nulle r\u00e9forme en perspective, et les colonisateurs l\u00e9gitimaient notre d\u00e9pendance politique et \u00e9conomique par la th\u00e9orie de la table rase. Nous n&#8217;avions, estimaient-ils, rien invent\u00e9, rien cr\u00e9\u00e9, ni sculpt\u00e9, ni chant\u00e9&#8230; Pour asseoir une r\u00e9volution efficace, il nous fallait d&#8217;abord nous d\u00e9barrasser de nos v\u00eatements d&#8217;emprunt, ceux de l&#8217;assimilation, et affirmer notre \u00eatre, c&#8217;est-\u00e0-dire notre n\u00e9gritude\u00bb <\/em>, explicite Senghor faisant ici de la n\u00e9gritude un puissant instrument de lutte.<\/p>\n<p><strong> FRANCOPHONIE ET COLONISATION <\/strong><\/p>\n<p>Un seul credo: assimiler au lieu d&#8217;\u00eatre assimil\u00e9. Voil\u00e0 sans doute la meilleure fa\u00e7on de comprendre le passage de la n\u00e9gritude \u00e0 la francophonie dans le parcours de Senghor refl\u00e9t\u00e9 par les cinq tomes de Libert\u00e9, o\u00f9 sont recueillis ses diff\u00e9rents articles, essais et discours. Cette \u00e9volution \u00e9pouse l&#8217;acc\u00e8s progressif \u00e0 l&#8217;ind\u00e9pendance des pays africains, sous-tendue en partie par la port\u00e9e politique de la n\u00e9gritude qui, aux c\u00f4t\u00e9s du panafricanisme, a jou\u00e9 un r\u00f4le dans la marche vers la d\u00e9colonisation. Premier pr\u00e9sident de la R\u00e9publique du S\u00e9n\u00e9gal \u00e9lu le 5 septembre 1960, Senghor inverse progressivement la perspective en montrant comment l&#8217;humanisme fran\u00e7ais<em> \u00abau contact des r\u00e9alit\u00e9s \u00abcoloniales\u00bb\u00bb <\/em> s&#8217;est approfondi, enrichi, passant ainsi de l&#8217;assimilation \u00e0 la complicit\u00e9, \u00e0 la symbiose. Une sorte de d\u00e9passement dialectique de sa double culture, de r\u00e9solution proph\u00e9tique des contraires&#8230; De cette id\u00e9e qu&#8217;il formule en novembre 1962 dans la revue Esprit, na\u00eet le projet senghorien d&#8217;une \u00abcivilisation de l&#8217;universel\u00bb fond\u00e9e sur le m\u00e9tissage:<em> \u00abLa Francophonie, c&#8217;est cet Humanisme int\u00e9gral, qui se tisse autour de la terre [&#8230;]: la N\u00e9gritude, l&#8217;Arabisme, c&#8217;est aussi vous, Fran\u00e7ais de l&#8217;Hexagone. Nos valeurs font battre, maintenant, les livres que vous lisez, la langue que vous parlez: le fran\u00e7ais, Soleil qui brille hors de l&#8217;Hexagone.\u00bb <\/em> La francophonie fut institutionnalis\u00e9e en mars 1970 \u00e0 Niamey. Dans l&#8217;entretien avec Aim\u00e9 C\u00e9saire qui cl\u00f4t l&#8217;ouvrage de Jean-Michel Djian, le po\u00e8te antillais, toujours rebelle du haut de ses 92 ans, formule trente ans apr\u00e8s les plus grandes r\u00e9serves sur cette question:<em> \u00abC&#8217;\u00e9tait un acte de colonialisme, tout simplement, [&#8230;] presque une forme d&#8217;imp\u00e9rialisme. [&#8230;] Je suis tr\u00e8s li\u00e9 \u00e0 la France. J&#8217;ai appris \u00e0 lire en fran\u00e7ais, \u00e0 \u00e9crire en fran\u00e7ais, \u00e0 penser en fran\u00e7ais. Mais il faut en finir avec la francophonie du XIXe si\u00e8cle. \u00abLe fran\u00e7ais partout et on est sauv\u00e9!\u00bb Non, ce n&#8217;est pas cela dont nous avons besoin. Il y a bien trop de cultures \u00e0 prot\u00e9ger. Parlons plut\u00f4t de francophonies au pluriel.\u00bb <\/em> Francofffonies?<\/p>\n<p>[[1. Jean-Michel Djian, L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor. Gen\u00e8se d&#8217;un imaginaire francophone, \u00e9d. Gallimard, 25 euros<br \/>\n]]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Au moment o\u00f9 le d\u00e9bat autour du colonialisme fran\u00e7ais fait rage, la relecture de l&#8217;\u00e9crivain et homme politique s\u00e9n\u00e9galais L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor s&#8217;impose: ce fut lui qui rallia n\u00e9gritude et francophonie dans un alliage qui rejette l&#8217;assimilation et magnifie le m\u00e9tissage. <\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-2337","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2337","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2337"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2337\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2337"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2337"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2337"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}