{"id":2332,"date":"2006-05-01T00:00:00","date_gmt":"2006-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-interview-des-lecteurs-gabriel2332\/"},"modified":"2006-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-04-30T22:00:00","slug":"l-interview-des-lecteurs-gabriel2332","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2332","title":{"rendered":"L&#8217;interview des lecteurs. Gabriel Mouesca (OIP)"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Comment sortir du pur r\u00e9pressif ? Comment faire de la prison un lieu d&#8217;\u00e9veil et d&#8217;humanit\u00e9 ? Ces questions qui sous-tendent cette rencontre trouveront peut-\u00eatre une r\u00e9ponse : l&#8217;OIP, avec onze partenaires, propose des Etats g\u00e9n\u00e9raux de la condition p\u00e9nitentiaire fin octobre. L&#8217;occasion de donner la parole \u00e0 tous les acteurs du milieu judiciaire et carc\u00e9ral. Pour la premi\u00e8re fois dans l&#8217;histoire de la prison en France, les paroles de tous ces gens seront mises au m\u00eame niveau. R\u00e9volutionnaire. <\/p>\n<p><strong> Emmanuel Faure. <\/strong> Une question d&#8217;actualit\u00e9 pour d\u00e9marrer&#8230; Depuis quatre ans et demi, des amis viennent r\u00e9guli\u00e8rement du Pays basque rendre visite \u00e0 Paris \u00e0 une copine qui est \u00e0 Fleury-M\u00e9rogis. Depuis le cessez-le-feu, des contacts ont-ils \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis avec l&#8217;Etat fran\u00e7ais pour reconsid\u00e9rer la situation de ces prisonniers qui sont tr\u00e8s loin de Bayonne ?<\/p>\n<p><strong> Gabriel Mouesca <\/strong> Avec l&#8217;annonce du cessez-le-feu permanent de l&#8217;ETA, nous sommes au d\u00e9but d&#8217;un processus qui devrait aboutir \u00e0 l&#8217;instauration de la paix permanente au Pays basque. Mais il faut rappeler que, malgr\u00e9 ce premier geste de l&#8217;ETA, ni l&#8217;Etat espagnol ni l&#8217;Etat fran\u00e7ais n&#8217;a fait un geste symbolique. Or, l&#8217;un des gestes incontournables dans le processus de paix doit concerner la situation des prisonniers et des gens qui sont recherch\u00e9s. Il y a pr\u00e8s de 700 prisonniers politiques basques aujourd&#8217;hui dans les ge\u00f4les espagnoles et fran\u00e7aises, dont 160 dans ces derni\u00e8res. Cela fait du monde, si on les rapporte aux trois millions d&#8217;\u00e2mes du Pays basque. On ne peut pas parler de paix en laissant souffrir ces prisonniers et leurs familles qui sont un peu les d\u00e9g\u00e2ts collat\u00e9raux du conflit. En 1998, un cessez-le-feu avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9 par l&#8217;ETA mais il a capot\u00e9, notamment parce que ceux qui avaient la possibilit\u00e9 et la responsabilit\u00e9 de nourrir ce processus de paix ne l&#8217;ont pas fait. Aujourd&#8217;hui, l&#8217;une des premi\u00e8res responsabilit\u00e9s serait de lib\u00e9rer les prisonniers malades s&#8217;il y en a et de rapprocher du Pays basque les d\u00e9tenus qui en sont \u00e9loign\u00e9s.<\/p>\n<p><strong> Emmanuel Faure. <\/strong> Une heure de visite peut co\u00fbter plus de 100 euros aller-retour en TGV&#8230; J&#8217;ai lu que la raison pour laquelle les prisonniers sont d\u00e9plac\u00e9s ici est que le p\u00f4le antiterroriste est centralis\u00e9 \u00e0 Paris, et qu&#8217;on ne peut donc les juger ailleurs. Cet argument n&#8217;est-il pas fallacieux ?<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  Quand ce p\u00f4le a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, en 1986, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 que le jury serait form\u00e9 d&#8217;un corps professionnel, sous pr\u00e9texte que l&#8217;un des militants d&#8217;Action directe avait menac\u00e9 un jur\u00e9 lors d&#8217;un proc\u00e8s. J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 dix fois dans ma vie, dont une fois aux Assises sp\u00e9ciales, et il est clair pour moi que lorsqu&#8217;on nous donne le temps et les moyens de nous expliquer, beaucoup de gens comprennent nos actes. Si on refuse aujourd&#8217;hui en France que des jurys populaires aient \u00e0 se prononcer sur des faits li\u00e9s \u00e0 l&#8217;action politique violente, telle que celle que j&#8217;ai men\u00e9e, c&#8217;est parce que de nombreux Fran\u00e7ais comprennent le fond du probl\u00e8me, la question identitaire qui se pose au Pays basque, et risqueraient de se montrer sympathiques au moment du prononc\u00e9 des sentences. Ils per\u00e7oivent que nous souhaitons continuer \u00e0 exister en tant que communaut\u00e9, que nous n&#8217;estimons \u00eatre ni pires ni meilleurs que les autres, mais que Paris et la R\u00e9publique, depuis deux cents ans, travaillent beaucoup \u00e0 niveler les diff\u00e9rences. Je n&#8217;ai rien contre la R\u00e9publique, mais je souhaite que l&#8217;on cr\u00e9e les conditions favorables \u00e0 ce que tout le monde puisse vivre ensemble dans le respect des particularit\u00e9s des uns et des autres.<\/p>\n<p><strong> Malik (1) <\/strong> Je viens de sortir d&#8217;incarc\u00e9ration. J&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 fait sept ans une premi\u00e8re fois et j&#8217;ai replong\u00e9 un an et demi apr\u00e8s. L\u00e0, j&#8217;ai fait \u00e0 peine deux ans et demi, et je m&#8217;en tire bien. J&#8217;ai fait un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral. J&#8217;ai eu de la chance car j&#8217;ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 tr\u00e8s vite de ma paralysie. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 une \u00e9preuve tr\u00e8s difficile parce que le m\u00e9decin ne me croyait pas, il pensait que je voulais m&#8217;\u00e9vader. Un calvaire : je le suppliais, lui expliquant que je ne pouvais plus bouger, mais il refusait de donner l&#8217;ordre d&#8217;extraction vers l&#8217;h\u00f4pital qu&#8217;il est le seul habilit\u00e9 \u00e0 donner. C&#8217;est au bout de trois jours qu&#8217;un chef que je connaissais bien a fait appel au directeur qui est intervenu. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;on m&#8217;a fait passer un scanner \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital de Nanterre, o\u00f9 enfin on m&#8217;a consid\u00e9r\u00e9 comme une personne \u00e0 soigner. L\u00e0, on a constat\u00e9 qu&#8217;un caillot de sang bouchait l&#8217;h\u00e9misph\u00e8re droit de mon cerveau. Je suis donc sorti. Je fais maintenant les d\u00e9marches pour pouvoir suivre des soins \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong> Ton t\u00e9moignage met en \u00e9vidence ce pr\u00e9jug\u00e9 culturel qui veut que les prisonniers soient pr\u00eats \u00e0 tous les coups tordus pour s&#8217;\u00e9vader, et fait d&#8217;eux des simulateurs lorsqu&#8217;ils sont malades. Le d\u00e9tenu est d&#8217;entr\u00e9e de jeu suspect \u00e0 tous les niveaux. A l&#8217;Ecole nationale de l&#8217;administration p\u00e9nitentiaire \u00e0 Agen, l\u00e0 o\u00f9 on formate les nouveaux surveillants de prison, le mot d&#8217;ordre de nombreux formateurs est \u00ab m\u00e9fiez-vous des prisonniers \u00bb. Cela donne cette culture d&#8217;entreprise dans laquelle ces personnels vivent leur profession \u00e0 travers le filtre de la suspicion, et ce sont les d\u00e9tenus qui en connaissent les cons\u00e9quences. La deuxi\u00e8me v\u00e9rit\u00e9 que tu soulignes est que tu as rencontr\u00e9 \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital des professionnels pleins d&#8217;humanit\u00e9. C&#8217;est important de le dire. Depuis 1994, le personnel soignant les d\u00e9tenus ne d\u00e9pend plus du minist\u00e8re de la Justice mais de celui de la Sant\u00e9 et \u00e7a change tout. Ton t\u00e9moignage rend bien cette impression de se trouver en prison seul face \u00e0 un monstre sans yeux, sans oreilles, sourd \u00e0 la souffrance.<\/p>\n<p><strong> Malik <\/strong>. Pour m&#8217;emmener \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital, alors que j&#8217;\u00e9tais paralys\u00e9, on m&#8217;a entrav\u00e9 les pieds et menott\u00e9 les mains. C&#8217;est absurde. Mais on m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait la proc\u00e9dure et les personnels ne veulent pas d&#8217;ennuis. Cela m&#8217;a rappel\u00e9 la femme qui est partie accoucher menott\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  A ce stade, ce n&#8217;est pas absurde, c&#8217;est barbare. Menottes, entraves, pr\u00e9sence de surveillants venant violer l&#8217;intimit\u00e9 d&#8217;une chambre d&#8217;h\u00f4pital ou d&#8217;une salle d&#8217;op\u00e9ration, le traitement hospitalier des d\u00e9tenus est scandaleux. Certains pr\u00e9f\u00e8rent renoncer aux soins que supporter ces violations et se laissent gagner par leur mal en cellule. De plus en plus les m\u00e9decins parviennent \u00e0 imposer l&#8217;absence de policiers dans les salles, mais nous recevons sans cesse de nouveaux t\u00e9moignages. On trouve m\u00eame des personnes en fauteuil roulant avec des entraves. Alors bien s\u00fbr, le refuge, c&#8217;est le texte de loi. Les pires atrocit\u00e9s aux heures sombres de la France ont \u00e9t\u00e9 commises au nom du respect des textes. Mais la responsabilit\u00e9 personnelle consiste dans ces cas-l\u00e0 \u00e0 s&#8217;en remettre \u00e0 sa conscience.<\/p>\n<p><strong> Sabrina Baldassarra. <\/strong> J&#8217;entends la responsabilit\u00e9 qu&#8217;ont les fonctionnaires qui participent \u00e0 ce syst\u00e8me-l\u00e0 qui produit de l&#8217;injustice et de la barbarie, mais je suppose qu&#8217;il y a parmi eux des gens qui se posent des questions. Est-ce que des surveillants travaillent avec vous ?\/<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  L&#8217;OIP a dans son r\u00e9seau d&#8217;informateurs des citoyens attach\u00e9s aux droits de l&#8217;Homme : des prisonniers, des familles de prisonniers, mais aussi des gens qui travaillent en prison, m\u00e9decins, infirmi\u00e8res, instituteurs, aum\u00f4niers et surveillants. Certains membres de cette profession font honneur \u00e0 la R\u00e9publique et \u00e0 ses valeurs. D&#8217;autres sont des crapules, des fachos, d&#8217;immondes personnes qui entrent chaque matin en cellule en lan\u00e7ant : alors, pas encore mort, pas encore suicid\u00e9 ? Au milieu de ces extr\u00e9mit\u00e9s, on trouve une grosse majorit\u00e9 de&#8230; fonctionnaires. Ils font leur travail, sans \u00e9tats d&#8217;\u00e2me. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu&#8217;ils apportent un autre souffle \u00e0 la prison, mais ils sont soumis \u00e0 la pression hi\u00e9rarchique, \u00e0 une culture d&#8217;entreprise vieille de deux cents ans o\u00f9 le maton est l\u00e0 pour casser du prisonnier. Ils ne cherchent pas \u00e0 s&#8217;\u00e9lever. Leur neutralit\u00e9 est finalement malveillante puisqu&#8217;elle ne concourre pas \u00e0 ce que les prisonniers vivent dans un lieu d&#8217;\u00e9veil et d&#8217;humanit\u00e9. La prison r\u00e9publicaine ne peut plus \u00eatre marqu\u00e9e \u00e0 ce point du sceaux du pur r\u00e9pressif, et ce changement n\u00e9cessite une r\u00e9volution culturelle.<\/p>\n<p><strong> Sara Louis. <\/strong> A l&#8217;ext\u00e9rieur, le harc\u00e8lement moral au travail, par exemple,  est condamnable. Comment se fait-il que l\u00e0 o\u00f9 l&#8217;on place des gens parce qu&#8217;ils n&#8217;ont pas respect\u00e9 la loi, que dans ce lieu qui symbolise cette exigence, le droit ne s&#8217;applique plus ?<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  Les m\u00eames gens qui d\u00e9fendent la dignit\u00e9 au travail, des syndicalistes notamment, ne s&#8217;\u00e9meuvent pas forc\u00e9ment, lorsque nous les interpellons, de savoir que le droit des travailleurs ne s&#8217;applique pas en prison. Il n&#8217;y a pas de contrats de travail en maison d&#8217;arr\u00eat, ni aucun droit du travail appliqu\u00e9, alors que les textes de loi pr\u00e9voient que le travail doit y avoir valeur d&#8217;exemple afin que le d\u00e9tenu puisse y projeter son avenir. Mais toute personne travaillant aujourd&#8217;hui dans une prison fran\u00e7aise vit son labeur en atelier comme une forme d&#8217;humiliation permanente. Elles se sentent exploit\u00e9es, surexploit\u00e9es et ne voient pas l\u00e0 une valeur \u00e0 laquelle s&#8217;attacher pour se r\u00e9ins\u00e9rer. On peut parler d&#8217;une forme d&#8217;esclavagisme moderne. Car ce n&#8217;est pas un scoop, c&#8217;est le quart- monde que l&#8217;on retrouve en prison. Ce sont des pauvres, qui sont oblig\u00e9s de travailler, certains parce que leur femme \u00e9l\u00e8ve seule un ou plusieurs enfants, d&#8217;autres parce qu&#8217;ils ont laiss\u00e9 en Alg\u00e9rie ou ailleurs des parents dans le besoin. L\u00e0 encore, ce qui pr\u00e9vaut dans la consid\u00e9ration de ces gens, c&#8217;est le casier judiciaire, le statut de taulard.<\/p>\n<p><strong> Emmanuel Faure. <\/strong> Loin de r\u00e9duire la d\u00e9linquance, la prison l&#8217;entretient. Que propose l&#8217;OIP pour que la prison fasse son travail ?<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  Le discours sur l&#8217;\u00e9chec du monde carc\u00e9ral est vieux comme les prisons. Il faut, selon la pens\u00e9e dominante, en construire davantage pour pallier le probl\u00e8me de la surpopulation. Or l&#8217;histoire nous apprend que, chaque fois qu&#8217;on ouvre de nouvelles prisons, elles sont imm\u00e9diatement remplies et d\u00e9bordent. C&#8217;est un ph\u00e9nom\u00e8ne incontestable. Nous pensons, nous, qu&#8217;il est pr\u00e9f\u00e9rable de vider les prisons des gens qui n&#8217;ont rien \u00e0 y faire, soit la majeure partie de la population carc\u00e9rale. Le plus souvent, en effet, la r\u00e9ponse sociale adapt\u00e9e aux probl\u00e8mes rencontr\u00e9s par les prisonniers n&#8217;est pas l&#8217;incarc\u00e9ration. Surtout quand on en conna\u00eet les cons\u00e9quences, quelle que soit la dur\u00e9e des peines. Des travaux ont mis en \u00e9vidence qu&#8217;au-del\u00e0 de cinq ann\u00e9es pass\u00e9es en cellule, une personne est devenue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Au-del\u00e0 de dix ans, elle est devenue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame, elle a fini par ignorer qui elle est. Des tonnes de rapports d\u00e9noncent la nocivit\u00e9 de la prison. Quant \u00e0 ceux qui abordent l&#8217;aspect financier, c&#8217;est hallucinant. Le co\u00fbt des centres \u00e9ducatifs ferm\u00e9s est de 1000 euros par jour et par personne. A c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a, un \u00e9ducateur dispose pour la prise en charge globale d&#8217;une personne en difficult\u00e9s sociales de 26 \u00e0 28 euros par jour. Pourquoi casser un mec entre miradors et rapports de force vaut-il beaucoup plus ? Si la loi du march\u00e9 qui s&#8217;impose par ailleurs \u00e9tait appliqu\u00e9e au monde carc\u00e9ral, tous les directeurs de prison seraient licenci\u00e9s. Ce qu&#8217;ils produisent, en notre nom et avec notre argent, ce sont les r\u00e9cidivistes et les victimes de demain. Car on ne peut pas attendre de gens quotidiennement et l\u00e9galement humili\u00e9s de savoir, quand vient l&#8217;heure de la sortie, respecter fraternellement leurs concitoyens. Commen\u00e7ons par respecter les personnes d\u00e9tenues quoi qu&#8217;elles aient fait, et alors nous pourrons leur demander de se plier aux r\u00e8gles du jeu.<\/p>\n<p><strong> Malik. <\/strong> Quand je t&#8217;entends parler de dignit\u00e9, \u00e7a m&#8217;\u00e9voque mon arriv\u00e9e en prison, quand trois surveillants autour de moi m&#8217;ont ordonn\u00e9 de me d\u00e9shabiller. Je pensais qu&#8217;il fallait enlever mon pantalon mais non&#8230; Il faut se mettre tout nu, tourner, lever les pieds, ouvrir la bouche, lever les bras&#8230; Se soumettre \u00e0 des ordres devant plusieurs mecs quand on est nu est une grande humiliation. Et c&#8217;est tous les jours. Chaque fois que l&#8217;on sort du parloir, c&#8217;est fouille int\u00e9grale. Finalement, on n&#8217;a plus envie d&#8217;aller au parloir pour ne plus subir ce m\u00e9pris. Car quand on vous met nu, c&#8217;est pour vous dire que vous n&#8217;\u00eates rien. Quand on est extrait pour aller au palais de justice, c&#8217;est pareil. Et comme les gendarmes et les surveillants p\u00e9nitentiaires ne se font pas confiance, il faut recommencer \u00e0 chaque changement de mains. Au final, ces atteintes permanentes \u00e0 la dignit\u00e9 nourrissent une envie de vengeance.<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  Lorsque les d\u00e9tenus vont au parloir, ils retrouvent de leur humanit\u00e9 au contact de personnes bienveillantes. Le but de ces fouilles est de faire en sorte qu&#8217;un d\u00e9tenu qui s&#8217;est r\u00e9oxyg\u00e9n\u00e9 l&#8217;\u00e2me redevienne un num\u00e9ro d&#8217;\u00e9crou, qu&#8217;il perde son peu d&#8217;humanit\u00e9 retrouv\u00e9e avec les v\u00eatements qu&#8217;il fait tomber au bas de ses chevilles.<\/p>\n<p><strong> Malik <\/strong> Pour donner un sens \u00e0 ma peine, j&#8217;ai demand\u00e9 du travail d&#8217;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. C&#8217;\u00e9tait plus acceptable, je n&#8217;y aurais pas vu une destruction personnelle. Mais \u00e0 toutes mes demandes on a r\u00e9pondu par un silence.<\/p>\n<p><strong> G.M. <\/strong>  Le r\u00e9flexe des magistrats est d&#8217;incarc\u00e9rer. C&#8217;est aller au plus simple et au plus rapide. Le travail d&#8217;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral repr\u00e9sente une d\u00e9marche qui prend le temps de quelques coups de t\u00e9l\u00e9phone&#8230; C&#8217;est d\u00e9j\u00e0 trop. Quand je vois qu&#8217;on enferme m\u00eame des mineurs de treize ans ! Ces enfants ont des probl\u00e8mes d&#8217;\u00e9ducation, et la vie ne s&#8217;apprend pas en prison. Un pays qui d\u00e9cide de construire des prisons pour les enfants, c&#8217;est une soci\u00e9t\u00e9 qui cr\u00e8ve&#8230; Cependant, j&#8217;ai l&#8217;espoir que les choses changent. Par exemple, je suis tr\u00e8s heureux que l&#8217;OIP, avec onze partenaires, soit \u00e0 l&#8217;origine des Etats g\u00e9n\u00e9raux de la condition p\u00e9nitentiaire. Ce sera l&#8217;occasion, premi\u00e8re et unique, de donner la parole \u00e0 tous les acteurs du milieu judiciaire et carc\u00e9ral fran\u00e7ais. Un questionnaire personnel de huit pages leur permettra de faire un \u00e9tat des lieux et de conna\u00eetre leurs demandes. C&#8217;est r\u00e9volutionnaire et j&#8217;utilise ce mot sans exc\u00e8s. Car avec cette op\u00e9ration, qui va concerner 250 000 personnes au total : magistrats, avocats, personnels, familles de d\u00e9tenus, intervenants associatifs ext\u00e9rieurs et 60 000 d\u00e9tenus, pour la premi\u00e8re fois dans l&#8217;histoire de la prison en France, les paroles de tous ces gens seront mises au m\u00eame niveau. Le questionnaire, mis en ligne le 2 mai, sera envoy\u00e9 sur papier aux prisonniers puisqu&#8217;ils n&#8217;ont pas acc\u00e8s \u00e0 Internet. Cette parole recueillie sera synth\u00e9tis\u00e9e dans des cahiers de dol\u00e9ances, et cet automne nous organiserons un peu partout des rencontres avec la population pour en discuter. Les Etats g\u00e9n\u00e9raux auront lieu fin octobre \u00e0 Paris o\u00f9 nous inviterons les candidats \u00e0 la prochaine \u00e9lection pr\u00e9sidentielle pour leur pr\u00e9senter ce qui, d\u00e8s lors, s&#8217;imposera \u00e0 eux. Cette fois, ils ne pourront pas se contenter de mettre le rapport de c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>(1) Le pr\u00e9nom a \u00e9t\u00e9 chang\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Publications de l&#8217;OIP <\/strong><em> Dedans\/Dehors <\/em>, n\u00b0 54, mars-avril 2006, 5 euros, Le rapport 2004\/2005,<em> Les Conditions de d\u00e9tention en France <\/em>, \u00e9d. La D\u00e9couverte, 20 euros, Gabriel Mouesca et Diane Carron,<em> La Nuque raide <\/em>, \u00e9d. Philippe Rey.<\/p>\n<p><strong> Recueilli par C\u00e9cile Babin <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b029, mai 2006<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Comment sortir du pur r\u00e9pressif ? Comment faire de la prison un lieu d&#8217;\u00e9veil et d&#8217;humanit\u00e9 ? Ces questions qui sous-tendent cette rencontre trouveront peut-\u00eatre une r\u00e9ponse : l&#8217;OIP, avec onze partenaires, propose des Etats g\u00e9n\u00e9raux de la condition p\u00e9nitentiaire fin octobre. L&#8217;occasion de donner la parole \u00e0 tous les acteurs du milieu judiciaire et carc\u00e9ral. Pour la premi\u00e8re fois dans l&#8217;histoire de la prison en France, les paroles de tous ces gens seront mises au m\u00eame niveau. R\u00e9volutionnaire. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[316],"class_list":["post-2332","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-securitaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2332","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2332"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2332\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2332"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2332"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2332"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}