{"id":2318,"date":"2006-03-01T00:00:00","date_gmt":"2006-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/arcelor-une-morale-d-acier2318\/"},"modified":"2006-03-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-02-28T23:00:00","slug":"arcelor-une-morale-d-acier2318","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2318","title":{"rendered":"Arcelor, une morale d&#8217;acier"},"content":{"rendered":"<p>Le patriotisme \u00e9conomique de Thierry Breton vient un peu tard pour emp\u00eacher le rachat d&#8217;Arcelor par le superg\u00e9ant indien Mittal Steel. En amont, une privatisation bien fran\u00e7aise et l&#8217;oubli des \u00ab vieilles \u00e9conomies \u00bb. En aval, une question pr\u00e9gnante : que peut faire le Conseil europ\u00e9en ? En annon\u00e7ant, le 28 janvier dernier, son intention de s&#8217;emparer d&#8217;Arcelor, Lakshmi Mittal, propri\u00e9taire majoritaire du groupe Mittal Steel (1), a provoqu\u00e9 un \u00e9moi bien au-del\u00e0 du \u00ab petit monde \u00bb de l&#8217;acier. Bien s\u00fbr, les march\u00e9s ont imm\u00e9diatement r\u00e9agi (les perspectives de profit ont fait grimper les cours d&#8217;Arcelor), les salari\u00e9s ont manifest\u00e9 leur hostilit\u00e9, et la perspective d&#8217;une op\u00e9ration qui ferait de Mittal Steel un superg\u00e9ant de l&#8217;acier mondial (2) fait pressentir une acc\u00e9l\u00e9ration des concentrations sur le march\u00e9 de l&#8217;acier. Mais au-del\u00e0 de ces r\u00e9actions pr\u00e9visibles, l&#8217;affaire Mittal-Arcelor a secou\u00e9 l&#8217;opinion publique au point que le gouvernement n&#8217;a pu \u00e9viter de s&#8217;exprimer (dans tous les sens) sur la question. Apr\u00e8s les Am\u00e9ricains qui ont voulu nous ravir Danone, voil\u00e0 les Indiens qui s&#8217;attaquent \u00e0 notre acier ! <\/p>\n<p><strong> Concentrations multiples <\/strong><\/p>\n<p>Dans un secteur o\u00f9 les concentrations sont importantes depuis les ann\u00e9es 1970, il est logique que les uns cherchent \u00e0 s&#8217;emparer des autres avant de se faire eux-m\u00eames avaler. Les groupes Arcelor et Mittal Steel sont d&#8217;ailleurs eux-m\u00eames les fruits de ces absorptions. Malgr\u00e9 leur boulimie, ils ne repr\u00e9sentent cependant que 10 % de la production mondiale. Les perspectives de concentration sont donc encore tr\u00e8s larges, et chacun cherche \u00e0 atteindre une taille critique pour amortir ses co\u00fbts fixes. Mittal Steel est majoritairement implant\u00e9 en Asie, en Afrique (du Nord et du Sud), en Russie et en Europe de l&#8217;Est, Arcelor en Europe de l&#8217;Ouest et en Am\u00e9rique ; le premier produit de l&#8217;acier bas de gamme, le second, du haut de gamme : les deux groupes sont compl\u00e9mentaires. Enfin, gr\u00e2ce \u00e0 de faibles co\u00fbts de main-d&#8217;\u0153uvre, Mittal Steel d\u00e9gage une forte profitabilit\u00e9 qui lui donne les moyens de se payer une entreprise europ\u00e9enne.<\/p>\n<p><strong> Inqui\u00e9tude des salari\u00e9s <\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s l&#8217;annonce de l&#8217;OPA, les syndicats de salari\u00e9s des pays concern\u00e9s (France, Belgique, Espagne et Luxembourg) se sont d\u00e9clar\u00e9s hostiles \u00e0 l&#8217;op\u00e9ration. Qu&#8217;une OPA r\u00e9sulte d&#8217;une logique industrielle ou financi\u00e8re, elle se solde souvent par des licenciements. Le contexte actuel du march\u00e9 de l&#8217;acier pousse les producteurs \u00e0 une recherche d&#8217;augmentation des marges unitaires, dans laquelle la main-d&#8217;\u0153uvre joue le r\u00f4le de variable d&#8217;ajustement. On comprend donc l&#8217;inqui\u00e9tude des salari\u00e9s d&#8217;Arcelor. Si la compl\u00e9mentarit\u00e9 des groupes \u00e9loigne la perspective d&#8217;une d\u00e9localisation des sites de production d&#8217;Arcelor, ce risque existe bel et bien \u00e0 plus long terme : en s&#8217;emparant de l&#8217;avantage technologique d&#8217;Arcelor, Mittal Steel \u00e9viterait des co\u00fbts de recherche, et pourrait \u00e0 terme faire produire au Sud ce que le Nord est aujourd&#8217;hui seul \u00e0 fournir, laissant sur le carreau les salari\u00e9s europ\u00e9ens. Actuellement, cependant, l&#8217;acier haut de gamme est consomm\u00e9 par les pays du Nord, et les co\u00fbts de transport limitent les opportunit\u00e9s d&#8217;internationalisation de la production. Le Sud quant \u00e0 lui se contente parfaitement pour l&#8217;instant d&#8217;un acier bas de gamme : \u00ab Les nouveaux consommateurs d&#8217;acier (la Chine, l&#8217;Inde et bient\u00f4t d&#8217;autres pays de cette r\u00e9gion) n&#8217;ont pas la m\u00eame culture de l&#8217;acier que nous, pour nous issue de la r\u00e9volution industrielle, explique Luc Egnell, \u00e9conomiste chez E-Chem. A titre d&#8217;exemple, la part des aciers aust\u00e9nitiques (c&#8217;est-\u00e0-dire contenant du nickel qui donne les meilleures propri\u00e9t\u00e9s anti-corrosion \u00e0 l&#8217;acier, mais tr\u00e8s co\u00fbteux en raison de la hausse du cours du nickel) est pass\u00e9e en Chine de 77 % en 2003 \u00e0 60 % en 2005, au profit d&#8217;alliages mangan\u00e8se moins co\u00fbteux. Pour construire les gratte ciel de Shanghai, cette qualit\u00e9 suffit sans doute amplement. \u00bb Mittal n&#8217;aurait donc aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 d\u00e9localiser les sites d&#8217;Arcelor. Son annonce ravive cependant la peur des \u00ab g\u00e9ants du Sud \u00bb, hier la Chine, aujourd&#8217;hui l&#8217;Inde. Les mutations rapides de la division internationale du travail et la peur de voir notre place de leader \u00e9conomique s&#8217;effacer au profit de pays du Sud est au principe de nombreux discours hostiles \u00e0 cette OPA. Il appara\u00eet cependant d\u00e9licat d&#8217;interdire aux entreprises indiennes ce que les entreprises europ\u00e9ennes ne se sont jamais priv\u00e9es de faire en Inde : sous le \u00ab patriotisme \u00e9conomique \u00bb, la nostalgie du colonialisme ? Nous n&#8217;aurions d&#8217;ailleurs pas moins de contr\u00f4le sur les activit\u00e9s d&#8217;un Arcelor indien qu&#8217;aujourd&#8217;hui puisqu&#8217;il rel\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 du droit priv\u00e9. Cependant, comme le souligne Henri Sterdyniak, \u00e9conomiste \u00e0 l&#8217;Observatoire fran\u00e7ais des conjonctures \u00e9conomiques : \u00ab une entreprise fran\u00e7aise, qui produit et vend en France, est plus sensible au probl\u00e8me local de l&#8217;emploi (ne serait-ce que pour son image) qu&#8217;une entreprise bas\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, pour qui les emplois ne rel\u00e8vent que d&#8217;un arbitrage entre deux territoires. \u00bb <\/p>\n<p><strong> politique industrielle ? <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;affaire Mittal-Arcelor rappelle enfin l&#8217;absence d&#8217;une politique industrielle fran\u00e7aise des mati\u00e8res premi\u00e8res, que les mirages de la \u00ab nouvelle \u00e9conomie \u00bb semblent avoir rel\u00e9gu\u00e9e au rang des dinosaures. Le gouvernement fran\u00e7ais pr\u00e9voit de d\u00e9finir huit secteurs pour lesquels il pourrait se r\u00e9server le droit d&#8217;emp\u00eacher que les entreprises fran\u00e7aises ne soient victimes de pr\u00e9dateurs : la \u00ab vieille \u00e9conomie \u00bb n&#8217;en fait pas partie. La Commission europ\u00e9enne ne semble pas s&#8217;en soucier davantage. La tertiarisation de l&#8217;\u00e9conomie et la diffusion des nouvelles technologies condamnent-elles l&#8217;Europe \u00e0 ne produire plus que des services aux personnes et de l&#8217;a\u00e9ronautique ? Faut-il rappeler que l&#8217;Union europ\u00e9enne (dont la premi\u00e8re pierre fut la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne du charbon et de l&#8217;acier !) reste le second consommateur mondial d&#8217;acier apr\u00e8s la Chine ? Il appara\u00eet alors plus que pertinent d&#8217;assurer nos approvisionnements, au moyen d&#8217;une politique industrielle volontariste : \u00ab En pr\u00e9sence d&#8217;une entreprise tr\u00e8s importante pour l&#8217;\u00e9conomie, parce qu&#8217;elle emploie beaucoup de main-d&#8217;\u0153uvre, qu&#8217;elle a une grande capacit\u00e9 d&#8217;innovation et de recherche, et parce que l&#8217;acier est toujours un bien interm\u00e9diaire important pour l&#8217;activit\u00e9 \u00e9conomique, l&#8217;Etat est fond\u00e9 \u00e0 intervenir \u00bb commente Henri Sterdyniak. Mais que peut l&#8217;Etat face au march\u00e9 ? L&#8217;\u00e9conomiste r\u00e9pond : \u00ab se doter d&#8217;une\u00a0banque nationale d&#8217;investissement qui serait utilis\u00e9e pour prendre des participations dans les entreprises consid\u00e9r\u00e9es comme cruciales \u00bb. Une nationalisation partielle qui permettrait notamment de pr\u00e9voir des investissements de long terme. Ce n&#8217;est pas en pr\u00e9sentant des \u00ab plans anti-OPA \u00bb que l&#8217;on prot\u00e8ge une partie de son industrie, \u00e0 l&#8217;image de la r\u00e9action du gouvernement Villepin (3), mais en contr\u00f4lant une partie de son capital. Arcelor est une entreprise de droit luxembourgeois de laquelle l&#8217;Etat fran\u00e7ais s&#8217;est \u00e9cart\u00e9 : \u00ab quand la France a privatis\u00e9, le gouvernement n&#8217;a pas cherch\u00e9 \u00e0 conserver une minorit\u00e9 de blocage \u00bb rappelle Henri Sterdyniak. Pour Arcelor, un des rares symboles de l&#8217;Europe industrielle, c&#8217;est donc \u00e0 la Commission europ\u00e9enne de r\u00e9agir. Mais \u00ab la volont\u00e9 politique n&#8217;existe pas \u00bb, d\u00e9plore l&#8217;\u00e9conomiste. C&#8217;est un euph\u00e9misme : dans le contexte id\u00e9ologique actuel, l&#8217;id\u00e9e peut m\u00eame para\u00eetre \u00ab obsc\u00e8ne \u00bb. Pourtant, il n&#8217;y a aucune fatalit\u00e9 \u00e0 ce que les pouvoirs publics ne prennent pas de participation dans des entreprises jug\u00e9es strat\u00e9giques. Encore faut-il les d\u00e9finir, et se donner les moyens de les financer. Au contraire, nos gouvernants ont sembl\u00e9 \u00eatre ici pris de court : alors que l&#8217;OPA \u00e9tait pr\u00e9visible, ce n&#8217;est qu&#8217;apr\u00e8s son annonce que Thierry Breton s&#8217;est inqui\u00e9t\u00e9 de rencontrer Lakshmi Mittal \u00ab dans les plus brefs d\u00e9lais \u00bb. C&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard.<\/p>\n<p>\/1. La famille Mittal poss\u00e8de 87,4 % des actions de l&#8217;entreprise Mittal Steel. Autant dire que ce groupe qui emploie 228 576 personnes dans 14 pays, r\u00e9alisait un chiffre d&#8217;affaires de 18,3 milliards d&#8217;euros en 2004 et produisait 59 millions de tonnes d&#8217;acier en 2005&#8230; est une entreprise familiale !\/<\/p>\n<p>\/2. Avec plus de 320 000 salari\u00e9s, un chiffre d&#8217;affaires de pr\u00e8s de 60 milliards d&#8217;euros et une production de plus de 110 millions de tonnes d&#8217;acier, le groupe constitu\u00e9, si l&#8217;OPA de Mittal Steel sur Arcelor r\u00e9ussissait, serait trois fois plus gros que son premier rival, Nippon Steel.\/<\/p>\n<p>\/3. Ce syst\u00e8me, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans plusieurs pays, et notamment aux Etats-Unis, est d&#8217;ailleurs fort peu utilis\u00e9 par les entreprises, dans la mesure o\u00f9 il a pour effet de dissuader les investisseurs.\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le patriotisme \u00e9conomique de Thierry Breton vient un peu tard pour emp\u00eacher le rachat d&#8217;Arcelor par le superg\u00e9ant indien Mittal Steel. En amont, une privatisation bien fran\u00e7aise et l&#8217;oubli des \u00ab vieilles \u00e9conomies \u00bb. En aval, une question pr\u00e9gnante : que peut faire le Conseil europ\u00e9en ? 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