{"id":2313,"date":"2006-05-01T00:00:00","date_gmt":"2006-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-vie-a-credit2313\/"},"modified":"2006-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-04-30T22:00:00","slug":"la-vie-a-credit2313","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2313","title":{"rendered":"La vie \u00e0 cr\u00e9dit"},"content":{"rendered":"<p>Si depuis l&#8217;Antiquit\u00e9 le cr\u00e9dit rimait avec servitude, il devient aujourd&#8217;hui un mode de vie. Pouvoir en b\u00e9n\u00e9ficier est m\u00eame une exigence d\u00e9mocratique. Mais est-ce bien raisonnable ? Les temps ont chang\u00e9. Il y a trente ans encore, on ne vivait pas comme \u00e7a, au-dessus de ses moyens. Emprunter, c&#8217;\u00e9tait l&#8217;ultime recours, l&#8217;angoisse, la honte. C&#8217;\u00e9tait entrer dans un syst\u00e8me prohib\u00e9 depuis des temps antiques. De la Gr\u00e8ce du VIIIe si\u00e8cle av. J.-C., quand les paysans pauvres ont eu recours au cr\u00e9dit de soudure qui est aussit\u00f4t apparu comme un facteur de paup\u00e9risation, \u00e0 nos grands-parents, qui mettaient un point d&#8217;honneur \u00e0 s&#8217;en passer, le cr\u00e9dit, \u00e9poque apr\u00e8s \u00e9poque, a tra\u00een\u00e9 avec lui une r\u00e9putation des plus rebutantes pour avoir provoqu\u00e9 au gr\u00e9 des fl\u00e9aux et des changements de soci\u00e9t\u00e9 les situations d&#8217;indigence et d&#8217;asservissement les plus mis\u00e9rables. Jusqu&#8217;au VIe si\u00e8cle av. J.-C., la dette est d&#8217;ailleurs motif d&#8217;esclavage. Au Ve si\u00e8cle av. J.-C., un m\u00e9canisme \u00e9conomique appara\u00eet, qui perdure toujours : la contribution d\u00e9terminante du cr\u00e9dit commercial \u00e0 l&#8217;essor \u00e9conomique que, d\u00e9j\u00e0, les philosophes regardent de haut. Les deux \u00e9minences du moment, Aristote et Platon, prononcent leur condamnation au nom de pr\u00e9jug\u00e9s sociaux qu&#8217;ils partagent : \u00ab m\u00e9pris du commerce et de l&#8217;industrie, attachement \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 terrienne, rejet de la finance cosmopolite \u00bb (1). D\u00e8s lors, deux doctrines coexistent autour d&#8217;une m\u00eame logique financi\u00e8re. Dans la Rome r\u00e9publicaine, la menace de servitude que l&#8217;endettement fait peser sur les plus pauvres pousse le S\u00e9nat \u00e0 plafonner les taux d&#8217;int\u00e9r\u00eats et \u00e0 interdire la mise \u00e0 mort des d\u00e9biteurs insolvables. Plus tard, les Ecritures saintes interdisent le pr\u00eat \u00e0 int\u00e9r\u00eats. La tradition de l&#8217;aum\u00f4nerie na\u00eet d&#8217;ailleurs d&#8217;une prescription de Basile de C\u00e9sar\u00e9e, p\u00e8re de l&#8217;Eglise grecque selon qui \u00ab mieux vaut mendier, lorsque les circonstances l&#8217;exigent, qu&#8217;emprunter \u00bb. Avec Charlemagne, l&#8217;interdiction de l&#8217;usure s&#8217;applique aux la\u00efcs. Au XIIe si\u00e8cle, le cr\u00e9dit menace encore l&#8217;ordre social, enrichissant la bourgeoisie au d\u00e9triment de l&#8217;aristocratie. Les consid\u00e9rations de l&#8217;Eglise, cependant, se font plus pragmatiques, tol\u00e9rantes, au contact des riches marchands et l&#8217;id\u00e9e de compensations pour les pr\u00eateurs fait son chemin, m\u00eame si l&#8217;usure demeure sanctionn\u00e9e. Ainsi, \u00ab un traitement discriminatoire tend \u00e0 s&#8217;installer entre la haute banque, la finance publique ou eccl\u00e9siastique, et le cr\u00e9dit de petit montant, celui de consommation \u00bb (2).<\/p>\n<p><strong> Controverse mill\u00e9naire <\/strong><\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, o\u00f9 le bien-\u00eatre mat\u00e9riel des m\u00e9nages est le c\u0153ur de la soci\u00e9t\u00e9, le cr\u00e9dit a un r\u00f4le de tout premier ordre \u00e0 remplir. Pour chaque individu, comme pour la grande \u00e9conomie. Mais, peinant \u00e0 se lib\u00e9rer de son h\u00e9ritage historique, il est rest\u00e9 emp\u00eatr\u00e9 dans la controverse mill\u00e9naire dans laquelle il a toujours \u00e9volu\u00e9 et qui donne cette \u00ab sorte de schizophr\u00e9nie sociale qui, d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, accepterait des pratiques quotidiennes indispensables \u00e0 la vie collective, de l&#8217;autre, les condamnerait au nom d&#8217;id\u00e9aux philosophiques \u00bb, ainsi que la d\u00e9crit une Histoire du cr\u00e9dit \u00e0 la consommation (3). L&#8217;\u00e9volution r\u00e9cente des comportements n&#8217;en est pas moins fracassante. En 2005, plus d&#8217;un m\u00e9nage fran\u00e7ais sur deux d\u00e9tient au moins un cr\u00e9dit, les statistiques acc\u00e9dant \u00e0 l&#8217;un des taux les plus \u00e9lev\u00e9s de ces quinze derni\u00e8res ann\u00e9es. Selon le rapport annuel de l&#8217;Observatoire de l&#8217;endettement des m\u00e9nages, les Fran\u00e7ais sont \u00ab plus nombreux que par le pass\u00e9 \u00e0 envisager la souscription de nouveaux emprunts \u00bb, ce qui laisse entrevoir une nouvelle progression de la part des m\u00e9nages endett\u00e9s pour 2006.<\/p>\n<p>Logement, v\u00e9hicule et \u00e9quipement m\u00e9nager  sont les trois principaux facteurs d&#8217;endettement. Mais pas les seuls, les projets de consommation vont bon train dans toutes les couches de la soci\u00e9t\u00e9, avec une amplification de la diffusion de l&#8217;endettement jusque chez les plus de 65 ans.<\/p>\n<p><strong> Passer \u00e0 l&#8217;acte <\/strong><\/p>\n<p>Les consommateurs parviennent de mieux en mieux \u00e0 faire taire complexes et sentiment de culpabilit\u00e9, d&#8217;autant que l&#8217;ambiance est \u00e0 l&#8217;incitation. Contracter un cr\u00e9dit n&#8217;exige pas de prendre rendez-vous avec un banquier, de se d\u00e9placer, de fournir des documents et d&#8217;avoir une longue conversation pleine d&#8217;hypoth\u00e8ses et d&#8217;h\u00e9sitations. Les propositions affluent dans les journaux t\u00e9l\u00e9, comme dans les bo\u00eetes aux lettres o\u00f9 elles sont personnalis\u00e9es, faisant d\u00e9j\u00e0 mention d&#8217;un num\u00e9ro de dossier au nom du prospect : les organismes de cr\u00e9dit sont partout, et tout un chacun a forc\u00e9ment commis un acte de consommation qui lui vaut d&#8217;\u00eatre fich\u00e9 quelque part. Le geste le plus anodin de la vie ordinaire peut faire mettre un pied dans le processus. Des retouches \u00e0 effectuer lors de l&#8217;achat de pantalons ? Avec la carte Galeries Lafayette, elles sont offertes. Il y a encore quelques mois, elles \u00e9taient offertes de toute fa\u00e7on : acheter des pantalons \u00e9tait une raison suffisante pour que les Galeries t\u00e9moignent par un geste simple de leur gratitude envers leurs clients. Aujourd&#8217;hui, il faut \u00eatre titulaire de la carte du magasin, qui permet de b\u00e9n\u00e9ficier de nombreuses promotions et services mais pas seulement puisqu&#8217;elle est aussi&#8230; une carte de cr\u00e9dit. Elle donne acc\u00e8s \u00e0 certaines facilit\u00e9s de paiement, un peu comme chez Cr\u00e9pin, en 1865, quand, pour la premi\u00e8re fois, on pouvait s&#8217;acheter des meubles en payant un quart de leur valeur comptant, puis le reste en mensualit\u00e9s. Riche id\u00e9e, qui ne pouvait que faire des petits. De Dufayel, l&#8217;\u00e9quipementier m\u00e9nager, qui lui embo\u00eeta imm\u00e9diatement le pas, puis proposa ses nouveaux services de banquier \u00e0 d&#8217;autres magasins : parmi lesquels la Samaritaine : \u00e0 Darty, la Fnac ou n&#8217;importe quel concessionnaire automobile qui peut proposer une solution de financement. Le plus souvent via des sp\u00e9cialistes comme Finaref ou Cetelem qui se partagent la client\u00e8le des grandes enseignes de biens de consommation. Et c&#8217;est ainsi qu&#8217;on se retrouve titulaire d&#8217;une carte de cr\u00e9dit, ayant paraph\u00e9 un contrat de souscription en bas de page sans m\u00eame avoir quitt\u00e9 des yeux le mod\u00e8le d&#8217;exposition de sa toute nouvelle berline. Quant au banquier, lui, il ne juge plus son client sans cesse \u00e0 d\u00e9couvert. Au pire, il profite seulement de cette faiblesse pour adopter un ton paternaliste et glisser quelques conseils de gestion courante, parmi lesquels, parfois, le recours \u00e0 un cr\u00e9dit de tr\u00e9sorerie pour rectifier une bonne fois une situation qui perdure. \u00ab Les cr\u00e9dits permanents servent souvent \u00e0 boucler les fins de mois, et non \u00e0 acheter des biens ou des services, constate Nicole Perez, pr\u00e9sidente de la commission finance de l&#8217;Union f\u00e9d\u00e9rale des consommateurs. Que les banques vendent des r\u00e9serves d&#8217;argent pour solder des d\u00e9couverts est malsain. Cela augmente artificiellement le cr\u00e9dit alors qu&#8217;en fait ces situations r\u00e9v\u00e8lent plut\u00f4t un manque de revenus. \u00bb C&#8217;est dans ces m\u00eames r\u00e9serves d&#8217;argent que les inscrits aux fichiers Cetelem et autres titulaires de cartes de cr\u00e9dit seront peut-\u00eatre tent\u00e9s de piocher un jour. Au d\u00e9part, c&#8217;\u00e9tait juste une histoire de pantalon trop long ou d&#8217;\u00e9cran plasma r\u00e9gl\u00e9 en dix fois et, sans avoir rien demand\u00e9, on se retrouve avec 3 000, 7 000 ou 10 000 e disponibles l\u00e0, tout de suite, au premier coup de c\u0153ur ou au premier coup dur, sans justification \u00e0 donner. \u00ab Les \u00e9tablissements de cr\u00e9dits ne s&#8217;imposent pas de demander des justificatifs de revenus, ni l&#8217;\u00e9tat d&#8217;endettement de leurs clients, d\u00e9plore Nicole Perez. Mais le plus dangereux avec ces produits-ci, c&#8217;est leur complexit\u00e9. Une r\u00e9serve d&#8217;argent se reconstitue au fur et \u00e0 mesure qu&#8217;elle est rembours\u00e9e, et les montants rembours\u00e9s \u00e9tant \u00e0 nouveau disponibles, on peut \u00e0 nouveau piocher dans la r\u00e9serve et ainsi de suite. De nombreuses personnes finissent par consid\u00e9rer ce cr\u00e9dit comme leur livret d&#8217;\u00e9pargne. \u00bb Sauf que l\u00e0, \u00e7a ne rapporte rien, bien au contraire : les taux de remboursement peuvent approcher les 20 %.<\/p>\n<p><strong> Z\u00e9l\u00e9s de la croissance <\/strong><\/p>\n<p>Le cr\u00e9dit moderne est donc multiforme, et les z\u00e9l\u00e9s de la croissance savent s&#8217;inspirer de ce qui se pratique ailleurs et d\u00e9bordent d&#8217;id\u00e9es nouvelles pour que le potentiel de la France lib\u00e8re son plein rendement puisqu&#8217;il en va du dynamisme du pays. Le cr\u00e9dit hypoth\u00e9caire rechargeable, qui s\u00e9vit en Angleterre o\u00f9 de plus en plus de maisons sont saisies, viendra-t-il ajouter au surendettement des Fran\u00e7ais ? Les rapports pr\u00e9alables ont dit attention, danger, prudence. Mais l&#8217;ordonnance a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 sign\u00e9e par le premier ministre qui a su faire l&#8217;\u00e9conomie d&#8217;un d\u00e9bat parlementaire.<\/p>\n<p>\/1. Hubert Belaguy, Le Cr\u00e9dit \u00e0 la consommation en France, PUF.\/<\/p>\n<p>\/2. Ibid.\/<\/p>\n<p>\/3. Rosa-Maria Gelpi, Fran\u00e7ois Julien Labruy\u00e8re, Histoire du cr\u00e9dit \u00e0 la consommation, La D\u00e9couverte.\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si depuis l&#8217;Antiquit\u00e9 le cr\u00e9dit rimait avec servitude, il devient aujourd&#8217;hui un mode de vie. Pouvoir en b\u00e9n\u00e9ficier est m\u00eame une exigence d\u00e9mocratique. Mais est-ce bien raisonnable ? Les temps ont chang\u00e9. Il y a trente ans encore, on ne vivait pas comme \u00e7a, au-dessus de ses moyens. Emprunter, c&#8217;\u00e9tait l&#8217;ultime recours, l&#8217;angoisse, la honte. 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