{"id":2307,"date":"2006-05-01T00:00:00","date_gmt":"2006-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/gens-de-dublin2307\/"},"modified":"2006-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-04-30T22:00:00","slug":"gens-de-dublin2307","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2307","title":{"rendered":"Gens de Dublin"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><em> Pavee Lackeen. La Fille du voyage. <\/em> Le film de Perry Ogden se noue autour de l&#8217;\u00eatre au monde d&#8217;une petite fille n\u00e9e dans une caravane, dans la communaut\u00e9 nomade des Irish Travellers. Parcours initiatique o\u00f9 une \u00e9ducation parall\u00e8le op\u00e8re son inclusion dans une soci\u00e9t\u00e9 qui la voue \u00e0 ses marges. <\/p>\n<p>C&#8217;est par un lien, une poign\u00e9e de mains symbolique que le spectateur est invit\u00e9 \u00e0 entrer dans le film. La ligne de vie de l&#8217;une de ces mains ne tarde pas \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler sa v\u00e9rit\u00e9 : \u00ab Tout va marcher dans ta vie mais pas du jour au lendemain. Tu es une jeune fille intelligente&#8230; mais \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. Tu cours, tu t&#8217;arr\u00eates, tu ne sais pas ce que tu fais. Tu aimes la musique et tu aimes les gens. Tu iras loin, mais tu ne resteras pas en Irlande. \u00bb Pavee Lackeen. La Fille du voyage s&#8217;ouvre sur ces paroles qu&#8217;adresse une vieille diseuse de bonne aventure \u00e0 Winnie, dix-onze ans, plus tout \u00e0 fait enfant, pas encore vraiment jeune fille, silencieuse, impressionn\u00e9e par ces r\u00e9v\u00e9lations. On pense \u00e0 la sc\u00e8ne inaugurale de Cl\u00e9o de 5 \u00e0 7 avec la cartomancienne et le film entretient sans conteste une parent\u00e9 avec l&#8217;univers d&#8217;Agn\u00e8s Varda \u00e0 mi-chemin entre le documentaire et la fiction : une m\u00eame trajectoire f\u00e9minine, un m\u00eame absolu dans la confrontation avec le monde ext\u00e9rieur. Cl\u00e9o menac\u00e9e par la maladie sortait de son narcissisme et changeait radicalement son rapport aux autres en d\u00e9chiffrant les signes du monde urbain au fil de sa p\u00e9r\u00e9grination parisienne. Mona la fille errante des campagnes de Sans toi ni loi sombrait progressivement dans un processus d&#8217;extr\u00eame d\u00e9sint\u00e9gration la conduisant jusqu&#8217;\u00e0 la mort. Emilie, l&#8217;h\u00e9ro\u00efne de Documenteur, femme s\u00e9par\u00e9e de l&#8217;homme aim\u00e9, vivait \u00e0 Los Angeles son exil avec son fils.<\/p>\n<p>La jeune Winnie, elle, tente tant bien que mal d&#8217;arpenter les routes du monde qui l&#8217;entoure, de se situer \u00e0 la crois\u00e9e m\u00eame de tous ses chemins, d&#8217;en tenir les fils dans sa main. Ce monde, elle l&#8217;habite marginalement avec sa m\u00e8re et ses fr\u00e8res et s\u0153urs. N\u00e9e dans la communaut\u00e9 nomade des Irish Travellers &#8211; qui compte aujourd&#8217;hui plus de 25 000 personnes -, Winnie vit dans une caravane situ\u00e9e au bord d&#8217;une route dans une zone industrielle de Dublin. Les \u00e9chapp\u00e9es dans la ville elle-m\u00eame restent peu explicites et ext\u00e9rioris\u00e9es &#8211; l\u00e0-bas, c&#8217;est l&#8217;int\u00e9rieur des commerces qui retient l&#8217;attention du r\u00e9alisateur. Ce sont plut\u00f4t les lisi\u00e8res, espaces interm\u00e9diaires, abords de la ville, d\u00e9charges publiques, stations-essence, zone portuaire, terrains insalubres, qui donnent ses fronti\u00e8res spatiales \u00e0 ce remarquable long-m\u00e9trage, premier film du photographe Perry Ogden, n\u00e9 en Angleterre en 1961 dans le Shropshire, ayant grandi \u00e0 Londres et vivant aujourd&#8217;hui \u00e0 Dublin. S\u00e9lectionn\u00e9 dans plusieurs festivals, Pavee Lackeen. La Fille du voyage est interpr\u00e9t\u00e9 par une famille d&#8217;acteurs non professionnels, les Maughan, qui s&#8217;\u00e9toile autour du puissant centre de gravit\u00e9 incarn\u00e9e par Winnie dont le r\u00e9alisateur, \u00e9galement chef-op\u00e9rateur, traque, cam\u00e9ra \u00e0 l&#8217;\u00e9paule, les moindres gestes, les moindres d\u00e9placements &#8211; en camion, \u00e0 pied, \u00e0 v\u00e9lo, etc. Ainsi que les temps d&#8217;arr\u00eat, comme lors d&#8217;une magnifique s\u00e9quence o\u00f9 Winnie et sa s\u0153ur, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 des heures \u00e0 s&#8217;appr\u00eater, \u00e0 se maquiller pour sortir en bo\u00eete de nuit, se retrouvent, immobiles, \u00e0 manger des frites et des oignons dans le froid : \u00ab Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on s&#8217;emmerde. \u00bb La moelle de La Fille du voyage et l&#8217;\u00eatre-au-monde de Winnie ne font qu&#8217;un.<\/p>\n<p><strong> \u00ab Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on s&#8217;emmerde \u00bb <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab La vie est comme un compte en banque. Ce que tu y mets, tu le reprends \u00bb, avait annonc\u00e9 la diseuse de bonne aventure au visage burin\u00e9 par les ans. La d\u00e9couverte du monde \u00e0 laquelle s&#8217;adonne Winnie transite par son incessante mise \u00e0 prix. La nouvelle roulotte que la famille souhaiterait acheter s&#8217;affiche \u00e0 trois mille euros. Le fr\u00e8re, charg\u00e9 de confier l&#8217;alliance de sa m\u00e8re \u00e0 un pr\u00eateur sur gages, n&#8217;en r\u00e9colte que soixante-dix euros : la g\u00e9nitrice abandonn\u00e9e par son mari r\u00e9pond en substance et non sans ironie que malgr\u00e9 vingt-cinq ans de mariage, son alliance n&#8217;a pas fructifi\u00e9&#8230; Quatre euros d&#8217;essence permettent de raviver les lumi\u00e8res de la roulotte \u00e9teinte. Le jour o\u00f9 elle se rend dans un magasin de coiffure afro, Winnie se rend compte que plus les nattes (les extensions) sont longues, plus c&#8217;est cher. Cette \u00ab extension \u00bb de soi, ce prolongement de soi dans le monde, est bien celle que recherche Winnie, mais en proc\u00e9dant \u00e0 l&#8217;inverse de la Rosetta des fr\u00e8res Dardenne. Suspendue de l&#8217;\u00e9cole pour s&#8217;\u00eatre battue dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation suite aux moqueries que lui infligent les enfants \u00ab s\u00e9dentaires \u00bb, elle n&#8217;a m\u00eame pas le privil\u00e8ge de faire l&#8217;\u00e9cole buissonni\u00e8re pour faire ses exp\u00e9riences, utiliser le monde comme un terrain de jeu et de libre vagabondage. \u00ab Je tra\u00eene, je m&#8217;amuse \u00bb, r\u00e9pond-elle simplement \u00e0 une vendeuse amie sp\u00e9cialis\u00e9e dans les objets indiens qui lui explique qui est Ganesh. La jeune enfant toujours en suspension se caract\u00e9rise par un \u00e9tat de curiosit\u00e9 permanent qui d\u00e9joue toute g\u00e9n\u00e9alogie. Les objets environnants ne cessent de happer son regard. Ainsi, elle attire l&#8217;attention de sa m\u00e8re sur une mini-fontaine meublant la roulotte qu&#8217;elles n&#8217;ont pas les moyens d&#8217;acqu\u00e9rir. Tous les mots qu&#8217;elle ignore sont pass\u00e9s au crible de ses interrogations : \u00ab C&#8217;est quoi l&#8217;\u00e9ducation ? \u00bb <strong> temps nomade, improvisation <\/strong><\/p>\n<p>En mettant en sc\u00e8ne un lent processus d&#8217;inclusion dans le monde, qui prend la forme d&#8217;une \u00e9ducation parall\u00e8le, Perry Ogden op\u00e8re un tour de force et prend son sujet \u00e0 contre-pied : \u00e0 la frontalit\u00e9 de l&#8217;exclusion et de la discrimination sociales, il pr\u00e9f\u00e8re les lignes obliques invent\u00e9es par Winnie comme autant d&#8217;\u00e9chappatoires et de rem\u00e8des \u00e0 la solitude, \u00e0 la d\u00e9socialisation, au n\u00e9ant. Le vol dans le supermarch\u00e9 n&#8217;est suivi d&#8217;aucune sanction. La drogue sniff\u00e9e par les enfants ne semble pas laisser de traces sur leur corps et leur esprit. Les agents de la mairie qui viennent signifier \u00e0 la m\u00e8re de Winnie qu&#8217;elle doit d\u00e9m\u00e9nager n&#8217;ont rien de caricatural. Ce film qui rel\u00e8ve davantage de la forme du conte que de l&#8217;\u00e9conomie du documentaire donne d&#8217;ailleurs plus de place aux adjuvants qu&#8217;aux opposants. Une cohorte d&#8217;assistantes sociales d\u00e9file dans la caravane sans que leur r\u00f4le (\u00ab Je d\u00e9fends les Irish Travellers \u00bb, affirme une jeune femme haut et fort) ne soit h\u00e9ro\u00efs\u00e9 ou magnifi\u00e9. L&#8217;exclusion, plus forte, plus sourde, plus int\u00e9rioris\u00e9e, est v\u00e9hicul\u00e9e par l&#8217;impossibilit\u00e9 des enfants \u00e0 \u00eatre scolaris\u00e9s dans des \u00e9coles s\u00e9dentaires, par l&#8217;illettrisme qui r\u00e8gne dans la roulotte ou la difficult\u00e9 de Winnie \u00e0 d\u00e9cliner son identit\u00e9 et \u00e0 s&#8217;inscrire dans le temps social. Ainsi, au m\u00e9decin qui lui demande son \u00e2ge et sa date de naissance, la petite fille r\u00e9pond qu&#8217;elle est n\u00e9e au mois de d\u00e9cembre, que son anniversaire a lieu quelques semaines apr\u00e8s Halloween. Pour tenter d&#8217;alimenter co\u00fbte que co\u00fbte les questions du m\u00e9decin, elle r\u00e9v\u00e8le que sa s\u0153ur Rosie a deux ans de plus qu&#8217;elle. En lui faisant \u00e9couter son propre c\u0153ur au st\u00e9thoscope, le m\u00e9decin parvient \u00e0 fixer l&#8217;attention de la jeune enfant sur son corps, \u00e0 la faire entrer en relation avec elle-m\u00eame au-del\u00e0 de son appartenance \u00e0 un clan. Au temps social, Winnie substitue un temps nomade, fortement individu\u00e9, braconnier. Celui de l&#8217;improvisation, de la d\u00e9brouillardise : elle ramasse des pi\u00e8ces jaunes dans une fontaine pour s&#8217;octroyer le plaisir superflu d&#8217;une chor\u00e9graphie dans une salle de jeux vid\u00e9o.<\/p>\n<p>Sa fascination pour le mariage, dont lui avait d&#8217;embl\u00e9e parl\u00e9 la diseuse de bonne aventure, est l&#8217;un des fils rouges de l&#8217;\u0153uvre. Elle r\u00eave devant des films, scrute \u00e0 travers une vitrine une jeune femme essayant sa robe de future \u00e9pouse. D\u00e9-mariage avec la soci\u00e9t\u00e9 d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 &#8211; voir l&#8217;alliance de la m\u00e8re -, noces avec le monde de l&#8217;autre. De l&#8217;Irlande, elle s&#8217;\u00e9chappe imaginairement : l&#8217;Inde, la Russie, pays aussi grand que la Chine&#8230; Ce que le film offre \u00e0 la jeune fille, ce qui s&#8217;invente sous nos yeux en une heure trente, c&#8217;est la conqu\u00eate progressive, l&#8217;invention cin\u00e9matographique, d&#8217;une libert\u00e9 et d&#8217;une conscience de soi qui outrepassent les fronti\u00e8res impos\u00e9es par le joug de la condition sociale. C&#8217;est sur l&#8217;image de Winnie avan\u00e7ant sur une route avec une petite fille de la roulotte d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 que le film s&#8217;ach\u00e8ve. Dans son exploration du monde, Winnie aura gagn\u00e9 la possibilit\u00e9 de prendre en charge quelqu&#8217;un d&#8217;autre qu&#8217;elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>\/En salles le 2 mai\/<\/p>\n<p>\/Juliette Cerf\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em> Pavee Lackeen. La Fille du voyage. <\/em> Le film de Perry Ogden se noue autour de l&#8217;\u00eatre au monde d&#8217;une petite fille n\u00e9e dans une caravane, dans la communaut\u00e9 nomade des Irish Travellers. 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