{"id":2288,"date":"2006-04-01T00:00:00","date_gmt":"2006-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/cpe-la-goutte-de-trop2288\/"},"modified":"2006-04-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-03-31T22:00:00","slug":"cpe-la-goutte-de-trop2288","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2288","title":{"rendered":"CPE, la goutte de trop"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le CPE r\u00e9ussit le tour de force d&#8217;unifier les syndicats, de rassembler jeunes et salari\u00e9s. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de reculs sociaux  et de r\u00e9voltes sans succ\u00e8s, le CPE  est la goutte d&#8217;eau  de trop. Paroles d&#8217;\u00e9tudiants de Lille et de Marseille. Analyse globale du  mauvais sort fait aux jeunes. Examen d&#8217;une situation politique de plus en plus pr\u00e9caire. <\/p>\n<p>L&#8217;universit\u00e9 de droit Lille II n&#8217;avait quasiment jamais boug\u00e9. En 1968, elle restait presque inerte. En 1986, la loi Devaquet sur la r\u00e9forme de l&#8217;universit\u00e9 avait tout juste provoqu\u00e9 quelques remous. Pour les m\u00e9moires, 1995 n&#8217;est pas un mouvement social mais l&#8217;ann\u00e9e du \u00ab d\u00e9m\u00e9nagement \u00bb. Les juristes durent alors quitter leur beau campus pour investir \u00e0 contrec\u0153ur une ancienne filature d&#8217;un quartier ouvrier de la porte de Douai, dans le sud de la ville. Mais voil\u00e0 qu&#8217;aujourd&#8217;hui, dix mois apr\u00e8s l&#8217;entr\u00e9e en fonction de Dominique de Villepin, une banderole se d\u00e9tache sur la fa\u00e7ade de briques rouges : \u00ab Non au CPE \u00bb. M\u00eame s&#8217;ils l&#8217;ont accroch\u00e9e, les \u00e9tudiants n&#8217;en reviennent toujours pas. Lille II, la conservatrice, la pond\u00e9r\u00e9e, celle qui observe sans moufter les fr\u00e9quentes mobilisations voisines, est bel et bien en gr\u00e8ve. Certes, il leur arrivait de d\u00e9battre, comme lors du r\u00e9f\u00e9rendum constitutionnel. De prendre position, comme lorsque le contrat nouvelles embauches (CNE) est pass\u00e9 en plein \u00e9t\u00e9 par voie d&#8217;ordonnance. Mais de participer, jamais. Et l\u00e0, 20 mars 2006, la banderole, les AG, les discussions enflamm\u00e9es et un vote \u00e0 bulletin secret sur une \u00e9ventuelle deuxi\u00e8me semaine de blocage.<\/p>\n<p>Un amphi n&#8217;y suffirait pas. Une sono crachotante relie donc deux amphis de 700 places pleins \u00e0 craquer. Les urnes sont pr\u00eates, place au d\u00e9bat \u00ab parce qu&#8217;un vote \u00e9clair\u00e9 passe par un d\u00e9bat \u00e9clair\u00e9 \u00bb, enjoint un \u00e9tudiant. On se succ\u00e8de \u00e0 la tribune.<\/p>\n<p>\u00ab Je suis contre le blocage parce que c&#8217;est une atteinte aux libert\u00e9s. Le droit du travail est trop rigide et cela explique en partie le ch\u00f4mage des jeunes. \u00bb Toll\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral. Un autre demande le micro : \u00ab Une semaine de gr\u00e8ve d&#8217;accord, mais une seconde, \u00e7a risque d&#8217;\u00eatre dur \u00e0 rattraper. Il est hors de question de passer les exams en septembre. \u00bb L&#8217;argument est de poids, mais ne prend gu\u00e8re. Dans les trav\u00e9es on soupire contre ces rumeurs attribu\u00e9es \u00e0 l&#8217;UNI, syndicat \u00e9tudiant de droite. \u00ab L&#8217;administration s&#8217;est engag\u00e9e \u00e0 travailler en bonne intelligence avec nous pour trouver les solutions les moins p\u00e9nalisantes possibles, rectifie une \u00e9lue du conseil de facult\u00e9. Alors faites bien attention \u00e0 l&#8217;intox ! \u00bb Un autre arrive : \u00ab Avez-vous lu la presse \u00e9trang\u00e8re ? Nous sommes la ris\u00e9e de tous. Il faut vraiment \u00eatre en France pour voir des \u00e9tudiants bloquer leur propre universit\u00e9 ! \u00bb L&#8217;amphi se marre, l&#8217;argument ne convainc pas. Une jeune fille en troisi\u00e8me ann\u00e9e install\u00e9e au fond de l&#8217;amphi attend impatiemment le vote. Elle ne pr\u00eate gu\u00e8re attention \u00e0 l&#8217;agitation, plong\u00e9e dans une lecture obligatoire du cours de droit du travail, \u00ab Carnet d&#8217;un int\u00e9rimaire \u00bb. Elle revendique sans sourciller un individualisme forcen\u00e9 : \u00ab Je suis contre la gr\u00e8ve parce que j&#8217;aurai plus de 26 ans \u00e0 la fin de mes \u00e9tudes, donc le CPE ne me concerne pas. Je respecte les gr\u00e9vistes mais il ne faut pas nous emp\u00eacher de bosser. \u00bb <\/p>\n<p><strong> Sous les pav\u00e9s rien du tout <\/strong><\/p>\n<p>Un jeune homme se l\u00e8ve, on l&#8217;\u00e9coute : \u00ab Je suis tr\u00e8s soucieux de mon avenir. Je suis en master, class\u00e9 troisi\u00e8me de ma promotion et je suis boursier. La semaine derni\u00e8re, j&#8217;ai vot\u00e9 contre le blocage de l&#8217;universit\u00e9 pour toutes ces raisons. Cette semaine, je suis pour le blocage, pour les m\u00eames raisons. Le m\u00e9pris du gouvernement d\u00e9passe toutes les limites, il faut se bouger. \u00bb Ovation. La posture de cet \u00e9tudiant est \u00e0 l&#8217;image de celle du plus grand nombre. Inqui\u00e8te et pragmatique. Pour quelques-uns, ces deux sentiments poussent \u00e0 souhaiter la reprise des cours et parfois m\u00eame la fin du mouvement. Pas vraiment par conviction mais par angoisse de renforcer ce risque d&#8217;exclusion et de pr\u00e9carit\u00e9 ressenti si violemment par une classe d&#8217;\u00e2ge qui n&#8217;a jamais connu autre chose. Pour les autres, cette peur d&#8217;un avenir sombre agit comme un catalyseur. Mais pas \u00e0 n&#8217;importe quel prix. Cette jeunesse qui s&#8217;empare de la chose politique s&#8217;assigne l&#8217;objectif de tout concilier, de peur de tout perdre : \u00ab la r\u00e9volution pourquoi pas, mais \u00e0 condition d&#8217;avoir ses examens \u00bb, semblent-ils dire en substance. Ainsi, l&#8217;\u00e9vocation d&#8217;un nouveau Mai-68 par quelques pr\u00e9sentateurs du 20 heures ou \u00e9ditorialistes nostalgiques sonne-t-elle tr\u00e8s faux au contact de ces inquiets plut\u00f4t que r\u00eaveurs. Peu importe que les pav\u00e9s recouvrent une quelconque plage. La place au soleil, personne ne la voit vraiment se profiler. D&#8217;ailleurs, Elise, en deuxi\u00e8me ann\u00e9e de droit, ne sait pas vraiment pourquoi \u00e7a a p\u00e9t\u00e9 en 1968, mais \u00ab la comparaison n&#8217;est pas pertinente, assure-t-elle. Il y a bien quelques barricades ici et l\u00e0 mais pour notre g\u00e9n\u00e9ration, l&#8217;enjeu n&#8217;est pas le m\u00eame. A l&#8217;\u00e9poque, c&#8217;\u00e9tait l&#8217;optimisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Cette perp\u00e9tuelle comparaison avec Mai-68 est un gros boulet qu&#8217;on se tra\u00eene depuis des ann\u00e9es. Nous ne sommes soi-disant jamais \u00e0 la hauteur de ce truc-l\u00e0 ! \u00bb Ecarter l&#8217;encombrant cousinage ne signifie pourtant pas que la mobilisation manque de souffle. \u00ab Ce qui est enthousiasmant dans cette mobilisation, pr\u00e9cise Karel, en th\u00e8se de droit en sciences politiques, c&#8217;est la tr\u00e8s nette polarisation sociale entre ceux qui distribuaient des autocollants \u00abstop la gr\u00e8ve\u00bb, derri\u00e8re lesquels se cache l&#8217;UNI, et le reste des \u00e9tudiants, c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;immense majorit\u00e9. Ces derniers connaissent d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s bien la pr\u00e9carit\u00e9. La plupart d&#8217;entre nous est oblig\u00e9e de bosser pour payer ses \u00e9tudes. Cette image d&#8217;universit\u00e9 de fils \u00e0 papa vole en \u00e9clats pour laisser appara\u00eetre une autre r\u00e9alit\u00e9 : les classes moyennes sont touch\u00e9es de plein fouet par la pr\u00e9carit\u00e9. \u00bb Elsa, \u00e9tudiante en deuxi\u00e8me ann\u00e9e, n&#8217;avait jamais vraiment particip\u00e9 \u00e0 un mouvement, \u00ab sauf un peu en 2002 quand Le Pen est arriv\u00e9 au second tour \u00bb. Le 7 mars dernier, elle a rejoint la cinquantaine d&#8217;\u00e9tudiants qui a impos\u00e9 le blocage \u00e0 Lille II. Elsa semble aussi r\u00e9sign\u00e9e que combative. Par exemple, elle n&#8217;a pas voulu s&#8217;engager contre le CPE sans lire la loi sur l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances. Mais se refuse \u00e0 r\u00eaver : \u00ab Certains \u00e9tudiants en sont \u00e0 inclure la loi Fillon et le CNE, d&#8217;autres parlent du projet de loi sur l&#8217;immigration&#8230; Moi, je pense qu&#8217;il faut pour l&#8217;instant se concentrer sur le CPE. \u00bb Raisonnable, Elsa ? \u00ab Si on commence \u00e0 tout vouloir brasser, il va vraiment falloir tout foutre en l&#8217;air. Ce n&#8217;est pas sur les vestiges de la Ve R\u00e9publique qu&#8217;on peut b\u00e2tir quelque chose. \u00bb <\/p>\n<p><strong> Etudiants et salari\u00e9s <\/strong><\/p>\n<p>Partout, \u00e7a discute, mais personne ne s&#8217;emballe. \u00ab Nous partons d&#8217;un contexte plut\u00f4t individualiste, observe Armand, 23 ans, en master de sciences politiques. Mais en ce moment, on voit clairement un changement. La soci\u00e9t\u00e9 ne mesure pas encore l&#8217;ampleur de la mobilisation. Les politiques ont le devoir de d\u00e9crypter rapidement ce mouvement. Ils d\u00e9couvriront vite qu&#8217;il est bien plus large que le CPE. Tout s&#8217;est enclench\u00e9 sur cette question mais le ras-le-bol est g\u00e9n\u00e9ral. La continuit\u00e9 avec les r\u00e9voltes dans les banlieues semble \u00e9vidente. Ces jeunes-l\u00e0 sont moins favoris\u00e9s, ce qui rend diff\u00e9rents leurs modes d&#8217;action et surtout de verbalisation mais on se retrouve tous sur un point : la peur de l&#8217;avenir. La grande nouveaut\u00e9, c&#8217;est qu&#8217;on commence \u00e0 voir des jeunes des banlieues suivre et participer aux manifestations \u00e9tudiantes. \u00bb Le d\u00e9pouillement va bient\u00f4t s&#8217;achever. 1500 \u00e9l\u00e8ves poireautent depuis plusieurs heures et l&#8217;ordre demeure. Une jeune fille lit un magazine people tout en prenant soin d&#8217;en cacher la couverture. L&#8217;Humanit\u00e9, le Canard encha\u00een\u00e9 mais surtout les trois gratuits de Lille passent de main en main. On y apprend que 64 des 84 universit\u00e9s sont en gr\u00e8ve et que 7 Fran\u00e7ais sur 10 sont oppos\u00e9s au CPE. 300 lyc\u00e9es sont entr\u00e9s dans le mouvement. C&#8217;est d&#8217;ailleurs dans ces \u00e9tablissements qu&#8217;on observe le plus de mixit\u00e9 sociale, rapporte un journaliste de Lib\u00e9ration. Mais l&#8217;info du jour, c&#8217;est la r\u00e9union de la coordination nationale des \u00e9tudiants \u00e0 Dijon (C\u00f4te-d&#8217;Or). Venus de toutes les facs de France, les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s ont planch\u00e9 sur la suite du mouvement. Le lundi au petit matin, la rencontre s&#8217;achevait sur un appel \u00e0 la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale interprofessionnelle \u00ab jusqu&#8217;au retrait de la loi sur l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances (qui inclut le CPE, ndlr) et du CNE \u00bb.<\/p>\n<p>Karel en revient. Les yeux cern\u00e9s, il a tout juste eu le temps de prendre une douche avant de revenir \u00e0 l&#8217;AG : \u00ab Ce que nous vivons aujourd&#8217;hui a tr\u00e8s clairement pris corps lors de cette manifestation du 18 mars. On a vu se construire le contact entre \u00e9tudiants et salari\u00e9s. Cette bataille n&#8217;est plus seulement celle d&#8217;une jeunesse mais celle de toute une population contre la pr\u00e9carit\u00e9 et contre la destruction du droit du travail. \u00bb Au terme d&#8217;un long d\u00e9pouillement, 1892 votants, les deux amphis explosent. Le verdict des urnes est sans appel. 60 % des \u00e9tudiants ont vot\u00e9 le renouvellement du blocage. S&#8217;ils n&#8217;ont pas satisfaction sur certaines revendications organisationnelles, ils occuperont les lieux d\u00e8s ce soir. D&#8217;ailleurs, il faut pr\u00e9parer la manif du lendemain. A la tribune, encore une intervention, r\u00e9sumant bien l&#8217;histoire de Lille II : \u00ab Nous avons toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s l\u00e9galistes. Peut-\u00eatre faudrait-il passer \u00e0 des actions un peu plus chienlit ? \u00bb La proposition fait d\u00e9bat. La r\u00e9ponse se montre de la plus grande prudence. A la \u00ab chienlit \u00bb, les jeunes juristes pr\u00e9f\u00e8rent l&#8217;organisation de plusieurs d\u00e9bats pour cette semaine de blocage. Au programme, \u00ab les m\u00e9dias dans le traitement du CPE \u00bb, \u00ab analyse des mobilisations collectives \u00bb, \u00ab les outils de mobilisation et leur l\u00e9gitimit\u00e9 \u00bb ou encore \u00ab le CPE comme sympt\u00f4me de l&#8217;\u00e9volution du droit du travail \u00bb&#8230; \u00ab Pour l&#8217;instant, analyse Armand, on sent qu&#8217;il y a encore dans cette mobilisation une certaine timidit\u00e9 m\u00eal\u00e9e \u00e0 beaucoup de m\u00e9fiance. La plupart des \u00e9tudiants d&#8217;ailleurs n&#8217;utilisent pas spontan\u00e9ment le terme \u00abpolitique\u00bb. Seule une petite minorit\u00e9, celle qui a relay\u00e9 le mouvement \u00e0 Lille II, a conscience que nous sommes peut-\u00eatre \u00e0 la veille d&#8217;un mouvement social de plus grande ampleur. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le CPE r\u00e9ussit le tour de force d&#8217;unifier les syndicats, de rassembler jeunes et salari\u00e9s. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de reculs sociaux  et de r\u00e9voltes sans succ\u00e8s, le CPE  est la goutte d&#8217;eau  de trop. Paroles d&#8217;\u00e9tudiants de Lille et de Marseille. Analyse globale du  mauvais sort fait aux jeunes. 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