{"id":2283,"date":"2006-05-01T00:00:00","date_gmt":"2006-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/exposition-l-amour-sort-de-sa2283\/"},"modified":"2006-05-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-04-30T22:00:00","slug":"exposition-l-amour-sort-de-sa2283","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2283","title":{"rendered":"Exposition. L&#8217;amour sort de sa bulle"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Une exposition \u00e0 la Villette met en sc\u00e8ne des exp\u00e9riences du d\u00e9sir et du v\u00e9cu amoureux. Photos, installations, cin\u00e9ma, des amoureux aux sans-amour, le regard se politise pour capter toute l&#8217;\u00e9nergie que d\u00e9gage ce lien fragile mais toujours en mouvement. <\/p>\n<p>\u00ab T&#8217;aimes plus papa ? \u00bb, demande la fille. \u00ab Il y a un moment, j&#8217;aurais dit oui, je l&#8217;aime encore, mais maintenant je sais plus \u00bb, r\u00e9pond la m\u00e8re. Elle regarde s\u00e9v\u00e8rement, tristement aussi, l&#8217;homme qui partage sa vie. Dans ses yeux, comme un reproche. Il l&#8217;interroge : \u00ab Qu&#8217;est-ce que tu veux ? \u00bb Elle : \u00ab Te quitter ! M&#8217;en aller ! C&#8217;est tout. \u00bb Des mots cassants qui disent la peur de voir l&#8217;amour se d\u00e9liter, se r\u00e9duire \u00e0 peau de chagrin, min\u00e9 par la menace du ch\u00f4mage. Lui se bat depuis des mois pour garder son emploi. \u00ab Qu&#8217;est-ce que tu veux que je comprenne ? \u00bb Elle : \u00ab T&#8217;as rien compris, tu comprendras jamais rien. \u00bb Il l\u00e2che : \u00ab Si moi demain je baisse les bras, j&#8217;oserai plus me regarder dans la glace. Dans ma famille, on s&#8217;est toujours battu. \u00bb On l&#8217;imagine obs\u00e9d\u00e9, tendu, \u00e9puis\u00e9. Elle aussi est \u00e9puis\u00e9e. Cette sc\u00e8ne du documentaire de Jean-Michel Vennemani, Metaleurop &#8211; Germinal 2003, est projet\u00e9e au d\u00e9tour d&#8217;une all\u00e9e. Quelques minutes suffisent \u00e0 le comprendre : un plan social d\u00e9vaste tout sur son passage. Ses effets destructeurs s&#8217;immiscent jusque dans l&#8217;intimit\u00e9 du couple qui n&#8217;en sort pas indemne. Trois ou quatre si\u00e8ges attendent le visiteur qui souhaite faire une halte avant de poursuivre son chemin. Quelques m\u00e8tres plus loin, un autre extrait d&#8217;un documentaire datant, cette fois, des ann\u00e9es 1970 : Avec le sang des autres, de Bruno Muel. Une voix off \u00e9num\u00e8re les avatars du travail \u00e0 la cha\u00eene. \u00ab Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j&#8217;ai mal aux mains. J&#8217;ai un doigt, j&#8217;ai du mal \u00e0 le bouger. J&#8217;ai du mal \u00e0 toucher Dominique le soir, \u00e7a me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui d\u00e9grafer ses boutons \u00bb, dit l&#8217;homme, ajusteur. Entre chaque \u00e9cran, un long serpentin jalonn\u00e9 de panneaux photographiques \u00e0 la structure m\u00e9tallique apparente : des portraits de paysans, d&#8217;hommes et de femmes au ch\u00f4mage, des \u00e9treintes rembours\u00e9es qui lient, aux Pays-Bas, des volontaires r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s \u00e0 des handicap\u00e9s, des clich\u00e9s tout simples, des mains qui se joignent, beaucoup de sc\u00e8nes de manifestations et de solidarit\u00e9 collective. A c\u00f4t\u00e9 de la multitude de photographies, quelques installations vid\u00e9o, de menus objets, des films de fiction et des documentaires que l&#8217;exposition pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la Maison de la Villette a l&#8217;immense m\u00e9rite de faire sortir de l&#8217;ombre. Plusieurs centaines d&#8217;\u0153uvres plastiques et audiovisuelles rassembl\u00e9es sous une question en apparence anecdotique, \u00ab L&#8217;amour, comment \u00e7a va ? \u00bb, \u00e9maillent le parcours pens\u00e9 par l&#8217;historienne Arlette Farge et la sociologue Rose-Marie Lagrave. A la mise en sc\u00e8ne, tr\u00e8s r\u00e9ussie : les architectes Patrick Bouchain, connu pour ses r\u00e9habilitations de b\u00e2timents industriels \u00e0 Nantes (le Lieu unique), Roubaix (la Condition publique) ou Grenoble (le Magasin), et Isabelle All\u00e9gret.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;intime et le collectif <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;amour&#8230; On pouvait s&#8217;attendre au pire : des flop\u00e9es de bons sentiments, des images d&#8217;un bonheur sans nuage, des sc\u00e8nes de vie \u00e0 deux &#8211; un homme et une femme &#8211; ou quelques vestiges de beaut\u00e9 dans le monde brutal que nous connaissons. L&#8217;exposition ne tombe jamais dans les clich\u00e9s du genre. Tr\u00e8s stimulante sur le plan intellectuel, elle s&#8217;attache \u00e0 cr\u00e9er des passerelles en montrant combien le sentiment amoureux, ce lien qui ne cesse de se transformer, est tributaire du contexte social, politique et historique. Penser l&#8217;amour par-del\u00e0 le couple (h\u00e9t\u00e9rosexuel) et le refuge de l&#8217;intime \u00e9tait une gageure : en effet, rares sont les chercheurs en sciences humaines \u00e0 s&#8217;\u00eatre pench\u00e9s sur le sujet. Mais ce d\u00e9cloisonnement \u00e9tait aussi la seule voie possible. Rose-Marie Lagrave, contrairement \u00e0 sa coll\u00e8gue, a eu \u00ab des doutes, et m\u00eame des r\u00e9ticences \u00e9normes. Cette notion me semblait trop l\u00e0, constamment l\u00e0, dans les chansons, partout. Il fallait donc arracher l&#8217;amour \u00e0 la sph\u00e8re de l&#8217;intimit\u00e9 o\u00f9 il est toujours r\u00e9f\u00e9r\u00e9 et transposer l&#8217;\u00e9nergie qu&#8217;il cr\u00e9e dans la sph\u00e8re du politique. Une fois trouv\u00e9 cet axe de travail, je me suis sentie \u00e0 l&#8217;aise \u00bb. Ce va-et-vient entre l&#8217;intime et le collectif est assum\u00e9 d&#8217;un bout \u00e0 l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Telle un faisceau d&#8217;\u00e9nergies et de d\u00e9sirs multiples, l&#8217;expo palpite et cr\u00e9pite dans une atmosph\u00e8re charg\u00e9e de bruissements de voix et de chants collectifs, de sc\u00e8nes de r\u00e9volte et d&#8217;unions plus ou moins catholiques. Comment s&#8217;aime-t-on aujourd&#8217;hui ? Est-ce plus difficile qu&#8217;hier ? Que reste-t-il des luttes f\u00e9ministes des ann\u00e9es 1970 ? Peut-on imaginer une nouvelle fa\u00e7on d&#8217;\u00eatre en soci\u00e9t\u00e9 qui laisserait circuler le d\u00e9sir ? Un \u00e9quilibre se cr\u00e9e progressivement entre une inqui\u00e9tude lancinante et des \u00e9chapp\u00e9es belles. Partout, cette volont\u00e9 tenace de renverser le regard. Dans la foul\u00e9e des portraits de ch\u00f4meurs r\u00e9alis\u00e9s par Gilles Favier, qui semblent porter en bandouli\u00e8re tous leurs espoirs d\u00e9\u00e7us, les Histoires sans bruit de Louise Oligny s&#8217;attardent sur des petits riens, quelques pas de valse esquiss\u00e9s dans une ruelle, trois paires de mains pos\u00e9es sur trois paires de genoux, un couple sous un coin de parapluie derri\u00e8re une banderole. Alors que l&#8217;ouvrier de Metaleurop et sa femme vivent une crise douloureuse, la sc\u00e8ne des Virtuoses, un film de Mark Herman, projet\u00e9e plus loin, offre une perspective r\u00e9jouissante : \u00ab Quand on est d\u00e9saffili\u00e9 de tout, on est aussi d\u00e9saffili\u00e9 de l&#8217;amour. Mais dans les Virtuoses, face au ch\u00f4mage, les personnages r\u00e9ussissent \u00e0 tisser des liens entre eux gr\u00e2ce au chant. Les m\u00eames situations sociales et politiques d\u00e9sastreuses peuvent provoquer des solidarit\u00e9s, de la fraternit\u00e9 et de l&#8217;amour \u00bb, avance Rose-Marie Lagrave. Au fil d&#8217;une d\u00e9ambulation toute en circonvolutions, le visiteur se rapproche de l&#8217;utopie d&#8217;un Je et d&#8217;un Nous enfin r\u00e9concili\u00e9s, de l&#8217;espoir de renouer avec ces \u00ab moments o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re \u00e9tait amoureuse \u00bb, s&#8217;emporte Arlette Farge qui \u00e9voque, en guise de mod\u00e8les, la Commune et les cong\u00e9s pay\u00e9s.<\/p>\n<p><strong> S\u00e9quence en noir <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;entr\u00e9e en mati\u00e8re \u00e9tait pourtant brutale. Comment ne pas se sentir minuscule, presque \u00e9cras\u00e9, devant les formats g\u00e9ants d&#8217;Andr\u00e9as Gursky ? En ouverture de l&#8217;exposition, ses \u00e9tranges photographies : un conseil d&#8217;administration encastr\u00e9 dans le roc et un rayon de supermarch\u00e9 plein \u00e0 ras bord de denr\u00e9es dont on ne per\u00e7oit plus que l&#8217;empilement. Face \u00e0 ces montagnes impersonnelles et standardis\u00e9es qui semblent vid\u00e9es de toute humanit\u00e9, l&#8217;infiniment petit. C&#8217;est-\u00e0-dire nous. L&#8217;amour va-t-il si mal ? La r\u00e9ponse est dans le titre de la premi\u00e8re s\u00e9quence inspir\u00e9 d&#8217;un film de Ken Loach (Raining Stones) : \u00ab Il pleut des pierres sur l&#8217;amour. \u00bb Des pierres dures comme la fin des illusions qui plombent le quotidien et creusent les in\u00e9galit\u00e9s. \u00ab M\u00eame devant l&#8217;amour, cette exp\u00e9rience ordinaire qui traverse toutes les couches sociales, on n&#8217;est pas tous \u00e9gaux \u00bb, explique Rose-Marie Lagrave. Un vieux paysan est photographi\u00e9 en noir et blanc par Depardon dans un d\u00e9cor intemporel, entre la table et le buffet de sa salle \u00e0 manger, tel le gardien d&#8217;un monde aujourd&#8217;hui d\u00e9sert\u00e9 par les femmes. En face, encore ce d\u00e9sir d&#8217;\u00e9quilibre, de nuance, ce besoin de ne pas fermer toutes les portes. Les clich\u00e9s de Sabine Delcour baign\u00e9s d&#8217;une lumi\u00e8re automnale montrent plusieurs jeunes couples d&#8217;agriculteurs, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te ou bras dessus bras dessous, plant\u00e9s au milieu de l&#8217;exploitation qu&#8217;ils viennent pour certains de reprendre. Ici et l\u00e0, on voit m\u00eame poindre une forme d&#8217;humour. Comme lorsque la plasticienne am\u00e9ricaine Barbara Kruger ironise sur les st\u00e9r\u00e9otypes v\u00e9hicul\u00e9s par la pub, les journaux, les films. \u00ab What big muscles you have ! \u00bb, \u00e9crit en lettres rouges, barre un texte compos\u00e9 d&#8217;une multitude de doux petits noms dont l&#8217;accumulation suscite immanquablement un effet comique : \u00ab My lordship \u00bb, \u00ab My Lancelot \u00bb, \u00ab My great artist \u00bb, \u00ab My professor of desire \u00bb, \u00ab My Rambo \u00bb, \u00ab My Popeye \u00bb&#8230; Mais la tonalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale n&#8217;est pas celle-ci. Les \u00ab hurleurs \u00bb, au pied des prisons, qui tentent de communiquer avec leur famille, le sexe sur ordonnance pour les handicap\u00e9s, les corps d\u00e9membr\u00e9s de mannequins tous identiques contribuent \u00e0 colorer de noir cette premi\u00e8re s\u00e9quence.<\/p>\n<p><strong> Rouge carmin <\/strong><\/p>\n<p>Les murs du pavillon suivant sont rouge carmin. L&#8217;atmosph\u00e8re est chaude et feutr\u00e9e. La mise en sc\u00e8ne des \u0153uvres, circulaire. Les luttes f\u00e9ministes des ann\u00e9es 1970, et leurs h\u00e9riti\u00e8res actuelles, occupent le c\u0153ur de l&#8217;exposition. On y acc\u00e8de par une passerelle qui relie l&#8217;\u00e9difice d&#8217;origine en pierres brutes \u00e0 deux b\u00e2timents en bois construits pour l&#8217;occasion. D\u00e8s l&#8217;entr\u00e9e, des chants de r\u00e9volte et des bruits de foule emportent le visiteur dans un joyeux tourbillon. \u00ab Ce moment de ferveur collective constitue pour nous le noyau ! \u00bb, s&#8217;exclame Arlette Farge. \u00ab C&#8217;est l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 s&#8217;invente le beau mot de sororit\u00e9. Nous \u00e9tions peut-\u00eatre vues comme des concurrentes, mais nous pouvions aussi \u00eatre s\u0153urs, fraterniser \u00bb, poursuit Rose-Marie Lagrave. Les deux chercheuses semblent vouloir r\u00e9habiliter une histoire souvent caricatur\u00e9e. La complicit\u00e9 avec ces femmes mobilis\u00e9es filtre de toutes parts. Au centre du cercle, une salle avec des poufs assortis aux murs o\u00f9 deux films se r\u00e9pondent : La maman et la putain (1973) de Jean Eustache et R\u00e9ponses de femmes (1977) d&#8217;Agn\u00e8s Varda. Face au h\u00e9ros nostalgique interpr\u00e9t\u00e9 par Jean-Pierre L\u00e9aud, un J&#8217;accuse f\u00e9minin, f\u00e9ministe, assez dr\u00f4le contre la soci\u00e9t\u00e9 machiste. \u00ab Il faut r\u00e9inventer la femme \u00bb, dit l&#8217;une. \u00ab Alors il faut r\u00e9inventer l&#8217;amour. \u00bb Pas facile lorsque l&#8217;ombre du sida plane sur les relations sexuelles. Mais la m\u00e9tamorphose a bien eu lieu. La derni\u00e8re s\u00e9quence de l&#8217;exposition est \u00e9maill\u00e9e de familles homoparentales, monoparentales, recompos\u00e9es. Ces gens normaux n&#8217;ont rien d&#8217;extraordinaire, semble nous glisser \u00e0 l&#8217;oreille Sophie Loubaton. Elle donne \u00e0 voir plusieurs couples, jeunes, vieux, mixtes ou homo. Chaque clich\u00e9 est mis en regard avec une photographie d\u00e9signant un objet-symbole : pots de confiture, photographies, lettres, carnets&#8230; Le moteur, c&#8217;est le d\u00e9sir. Trois portraits d&#8217;Erwin Olaf interpellent le visiteur. Trois vieilles femmes au corps d\u00e9cati, \u00e0 demi d\u00e9nud\u00e9, qui soutiennent notre regard et nous emp\u00eachent de passer notre chemin. L&#8217;envie de s\u00e9duire, malgr\u00e9 le sida, malgr\u00e9 le temps qui passe, malgr\u00e9 toutes les entraves, r\u00e9siste de toutes ses forces. L&#8217;exposition aurait pu s&#8217;arr\u00eater l\u00e0, mais les deux chercheuses ont souhait\u00e9 aller plus loin, tenir leur parti pris jusqu&#8217;au bout. Pour Rose-Marie Lagrave, \u00ab cette \u00e9nergie de l&#8217;amour, du d\u00e9sir et de la fraternit\u00e9 peut d\u00e9boucher sur des formes d&#8217;auto-organisation comme les jardins ouvriers et les restaurants collectifs. Elle essaime m\u00eame chez les sans-amour \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Une exposition \u00e0 la Villette met en sc\u00e8ne des exp\u00e9riences du d\u00e9sir et du v\u00e9cu amoureux. 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