{"id":228,"date":"1996-11-01T00:00:00","date_gmt":"1996-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/itineraire-d-un-reveur228\/"},"modified":"1996-11-01T00:00:00","modified_gmt":"1996-10-31T23:00:00","slug":"itineraire-d-un-reveur228","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=228","title":{"rendered":"Itin\u00e9raire d&#8217;un r\u00eaveur"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Ren\u00e9 Andrieu <\/p>\n<p><strong> Un r\u00eave fou ?, c&#8217;est la r\u00e9flexion d&#8217;un journaliste qui nous emm\u00e8ne dans son r\u00eave de bonheur pas du tout abstrait. Des maquis du Quercy \u00e0 la direction de l&#8217;Humanit\u00e9, un parcours lucide. <\/strong><\/p>\n<p>Le r\u00eave de Ren\u00e9 Andrieu est-il fou ? Son dernier livre affirme le contraire. Le r\u00eave d&#8217;un monde de fraternit\u00e9. Le r\u00eave de bonheur n&#8217;est pas pour lui un r\u00eave abstrait. Parce que, au fil d&#8217;une vie incomparablement riche, chaque souvenir, chaque attitude, chaque r\u00e9flexion, chaque rencontre, se teinte de la couleur de ce r\u00eave.&#8221; Dans mon enfance, mon p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 deux fois \u00e0 la guerre de 14 et j&#8217;avais fait ce r\u00eave que la guerre n&#8217;existe plus. Puis l&#8217;arriv\u00e9e de Hitler en 33, de Mussolini. Du pacifisme int\u00e9gral, j&#8217;ai compris l&#8217;absolue n\u00e9cessit\u00e9 de lutter. Ce qui m&#8217;a amen\u00e9 \u00e0 rejoindre la lutte arm\u00e9e dans le Lot. J&#8217;esp\u00e9rais toujours au lendemain de cette guerre que mon r\u00eave deviendrait r\u00e9alit\u00e9. Or, en 1947, une s\u00e9rie de guerres coloniales ont ravag\u00e9 des pays et des millions de vies. Le point d&#8217;interrogation de mon titre vient de l\u00e0. Naturellement, ce r\u00eave que j&#8217;ai fait dans ma petite enfance, je le poursuis aujourd&#8217;hui. Il est fou dans ce sens qu&#8217;on n&#8217;a pas pu le r\u00e9aliser jusqu&#8217;ici. La guerre du Golfe a fait plusieurs centaines de milliers de morts dont on ne parle plus. Mais ce r\u00eave ne peut pas \u00eatre totalement fou parce qu&#8217;il passe \u00e0 travers les hommes.&#8221;<\/p>\n<p>Et, \u00e0 partir de ce village du Lot, Beauregard-en-Quercy, se construit ce &#8221; panth\u00e9on personnel &#8221; o\u00f9 les hommes, en effet, ont marqu\u00e9 une vie dont il nous donne un r\u00e9cit talentueux sans th\u00e9oriser parce que les faits parlent d&#8217;eux-m\u00eames.&#8221; Ceux qui ont \u00e9veill\u00e9 mon attention, ce sont des Espagnols chass\u00e9s de leur pays par la guerre. Ils \u00e9taient r\u00e9fugi\u00e9s dans mon village. Malheureux. J&#8217;\u00e9tais devenu ami avec eux. Ce sont les m\u00eames que j&#8217;ai retrouv\u00e9s dans le maquis. Ces hommes font partie de ma vie et la premi\u00e8re fois que j&#8217;ai rencontr\u00e9 un dirigeant communiste qui avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 mort, devait \u00eatre fusill\u00e9 et a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 au dernier moment, j&#8217;avais pour ces gens-l\u00e0 une formidable admiration. Et lorsque ma vie de journaliste m&#8217;a emmen\u00e9 \u00e0 travers le monde, j&#8217;ai partout et toujours trouv\u00e9 des hommes de cette qualit\u00e9 menant le m\u00eame combat. Il y a des militants qui m&#8217;ont beaucoup touch\u00e9. Cette vieille dame qui m&#8217;a donn\u00e9 5 000 anciens francs pour l&#8217;Humanit\u00e9 sans vouloir se nommer. Puis, elle m&#8217;a envoy\u00e9 une lettre et encore une somme importante pour l&#8217;Huma. Elle avait 90 ans et peu de ressources, elle continuait son combat de cette mani\u00e8re. C&#8217;est en partie pour cela que j&#8217;avais adh\u00e9r\u00e9 ou que je suis rest\u00e9 au parti communiste. A cause de cette joie \u00e0 rencontrer des gens de cette valeur.&#8221;<\/p>\n<p>Ren\u00e9 Andrieu n&#8217;a jamais mis son r\u00eave dans sa poche et son mouchoir par dessus. Apr\u00e8s la guerre, il l\u00e2che les arcanes de la grammaire latine et grecque en compagnie desquelles il pr\u00e9parait l&#8217;entr\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9cole normale sup\u00e9rieure pour devenir journaliste \u00e0 Ce Soir dirig\u00e9 par Aragon, puis \u00e0 l&#8217;Humanit\u00e9 dont il fut le r\u00e9dacteur en chef. Il a alors l&#8217;impression de reprendre, sous une autre forme, le combat de la R\u00e9sistance. Etre sur l&#8217;\u00e9v\u00e9nement et r\u00e9agir imm\u00e9diatement \u00e0 ce qui se passe dans le monde. Il me dit en souriant &#8221; Cela m&#8217;a amen\u00e9 \u00e0 faire quelque chose pour laquelle je ne me croyais pas fait \u00e0 l&#8217;origine. Je voulais \u00eatre professeur et lorsque j&#8217;\u00e9tais en kh\u00e2gne, on mettait quinze jours, trente parfois, pour traiter un sujet de philo. Tandis que l\u00e0, au journal, si un homme politique important prenait la parole ou si un \u00e9v\u00e9nement grave intervenait \u00e0 20 heures, j&#8217;avais cinquante minutes pour \u00e9crire l&#8217;\u00e9dito de l&#8217;Humanit\u00e9 o\u00f9 je suis rest\u00e9 trente ans &#8220;. L\u00e0 aussi, ce sont les hommes qui traversent ses souvenirs. L&#8217;\u00e9quipe. Une communaut\u00e9 de pens\u00e9e sur l&#8217;essentiel qui prolonge ce sentiment de fraternit\u00e9 n\u00e9 dans la R\u00e9sistance dont sont issus les journalistes de cette g\u00e9n\u00e9ration. Puis, le r\u00eave \u00e0 nouveau trahi par l&#8217;horreur des guerres coloniales o\u00f9 pendant seize ans une partie de l&#8217;opinion a tol\u00e9r\u00e9 l&#8217;intol\u00e9rable m\u00eame si une autre a r\u00e9sist\u00e9 courageusement et sauv\u00e9 l&#8217;honneur. Dans ce combat pour la libert\u00e9 humaine et la v\u00e9rit\u00e9, l&#8217;Humanit\u00e9 est saisie vingt-sept fois.<\/p>\n<p> <strong> Le go\u00fbt de l&#8217;absolu sans perdre le sens de la relativit\u00e9&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Au passif de cette p\u00e9riode surviennent les chocs des proc\u00e8s de Moscou, de l&#8217;intervention en Tch\u00e9coslovaquie, la remise en cause des illusions o\u00f9 les communistes fran\u00e7ais deviennent de plus en plus attentifs, parfois douloureusement, \u00e0 la situation en Union sovi\u00e9tique avec la volont\u00e9 de favoriser, dans la mesure de leurs moyens qui sont \u00e9videmment limit\u00e9s, l&#8217;\u00e9volution vers plus de d\u00e9mocratie et de protester publiquement contre la persistance des abus. Chemin difficile qui s&#8217;\u00e9maille de r\u00e9cits, de rencontres et de r\u00e9flexions sur le pouvoir corrupteur qui fait dire \u00e0 Ren\u00e9 Andrieu: &#8221; Gardons le go\u00fbt de l&#8217;absolu sans perdre le sens de la relativit\u00e9.&#8221; Je l&#8217;interroge.&#8221; C&#8217;est important, mais difficile \u00e0 pratiquer. Nous pensons que nous avons raison pour l&#8217;essentiel et fondamentalement, comme disait Andr\u00e9 Wurmser. Apr\u00e8s, il ne faut pas obliger tout le monde \u00e0 penser comme nous, ni oublier pr\u00e9cis\u00e9ment que tout le monde ne pense pas comme nous. Ce qui m&#8217;avait frapp\u00e9 dans le Lot o\u00f9 les maquis les plus forts \u00e9taient FTP, nous sommes certes arriv\u00e9s en t\u00eate de quelques voix sur le MRP. Mais, je connaissais mon village. Je ne fus pas \u00e9tonn\u00e9. Il faut avoir le go\u00fbt de l&#8217;absolu, c&#8217;est-\u00e0-dire lutter pour ce que nous croyons juste. En m\u00eame temps, se rendre compte que les gens sont diff\u00e9rents et qu&#8217;il faut convaincre. Je cite Descartes qui dit: pour comprendre la nature, il faut en conna\u00eetre les lois. Et bien, pour avancer en politique, il faut conna\u00eetre les hommes dans leur diversit\u00e9 et en tenir compte. C&#8217;est le propre d&#8217;un parti responsable.&#8221;<\/p>\n<p>Pour ce dirigeant et ce journaliste dans le si\u00e8cle, l&#8217;actualit\u00e9 demeure incontournable.&#8221; Il ne suffit pas, dit-il, de r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 que nous avons chang\u00e9. Il faut dans la pratique en faire la d\u00e9monstration en veillant toutefois \u00e0 ne pas jeter avec l&#8217;eau sale ce qu&#8217;il a avait de meilleur en nous.&#8221; Alors ? &#8221; J&#8217;y pense beaucoup. Parfois, \u00e7a m&#8217;\u00e9nerve, cette fa\u00e7on de r\u00e9p\u00e9ter, on a chang\u00e9. Il ne faut pas quand m\u00eame oublier les morts de la R\u00e9sistance, ceux qui se sont battus contre les guerres coloniales. On peut \u00eatre fiers de ce qu&#8217;ont fait les hommes. Bien s\u00fbr, les m\u00e9thodes \u00e9taient \u00e0 revoir. Je le pensais depuis longtemps. Nous avan\u00e7ons, mais nous n&#8217;avons pas encore atteint le degr\u00e9 de perfection. Il ne faut pas r\u00e9p\u00e9ter des mots sacr\u00e9s et faire le contraire dans la vie. Je fais cette r\u00e9flexion personnelle que l&#8217;on peut ne pas partager. L&#8217;h\u00e9ro\u00efsme dont les communistes ont fait preuve dans la R\u00e9sistance a eu aussi pour cons\u00e9quence paradoxale d&#8217;accentuer certains d\u00e9fauts de direction propres au parti. A cette \u00e9poque, il n&#8217;y avait pas suffisamment de discussion. Des personnages que j&#8217;aimais pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de leur courage devenaient cassants, autoritaires. Il a fallu comprendre que tous les gens ne pensaient pas comme nous, je le r\u00e9p\u00e8te, et qu&#8217;il \u00e9tait n\u00e9cessaire de cr\u00e9er les conditions pour s&#8217;allier contre l&#8217;innommable, l&#8217;intol\u00e9rable, contre l&#8217;argent, contre les vices de cette soci\u00e9t\u00e9 qu&#8217;on n&#8217;appelle plus capitaliste, mais qui l&#8217;est. Domin\u00e9e par le capital. Je n&#8217;ai jamais cru au grand soir. Cela dit, des avanc\u00e9es extr\u00eamement importantes ont \u00e9t\u00e9 obtenues en France par la lutte des travailleurs, des d\u00e9mocrates et, dans cette lutte, le parti communiste a jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel. Si on nous avait \u00e9cout\u00e9, pendant les ann\u00e9es de guerres coloniales, beaucoup de sang aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9. Nous \u00e9tions seuls. Je dis indirectement d&#8217;ailleurs que la manifestation des intellectuels s&#8217;est d\u00e9roul\u00e9e alors que cela faisait des ann\u00e9es que la guerre se menait et que, d\u00e8s le premier jour, seuls nous nous y sommes oppos\u00e9s. Il ne faut pas cacher ce qui existe. Il n&#8217;y a pas de v\u00e9rit\u00e9 intouchable.&#8221;<\/p>\n<p>Avec cet \u00e9quilibre fait de lucidit\u00e9 et de tol\u00e9rance, Ren\u00e9 Andrieu nous livre une galerie de portraits d&#8217;hommes de lettres, d&#8217;hommes politiques, de confr\u00e8res c\u00f4toy\u00e9s car il fut aussi celui qui a crev\u00e9 l&#8217;\u00e9cran \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les communistes n&#8217;avaient pas droit de cit\u00e9 \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 et o\u00f9 son sens de la pol\u00e9mique a ouvert la fen\u00eatre. Nous n&#8217;avons pas parl\u00e9 de Stendhal, encore que certaines r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la pens\u00e9e stendhalienne restent \u00e9tonnamment actuelles. Mais c&#8217;\u00e9tait un livre pr\u00e9c\u00e9dent. Ren\u00e9 Andrieu, journaliste dans le si\u00e8cle, ne met pas avec ce livre de point final \u00e0 sa r\u00e9flexion. La preuve, il poursuit son r\u00eave qui, malgr\u00e9 le point d&#8217;interrogation, est loin d&#8217;\u00eatre fou.<\/p>\n<p>* Ren\u00e9 Andrieu, r\u00e9dacteur en chef de l&#8217;Humanit\u00e9 de 1958 \u00e0 1984.<\/p>\n<p>Ren\u00e9 Andrieu Un r\u00eave fou ? Un journaliste dans le si\u00e8cle L&#8217;Archipel, collection Batailles, 140 F .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Ren\u00e9 Andrieu <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-228","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/228","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=228"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/228\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=228"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=228"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=228"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}