{"id":2267,"date":"2006-02-01T00:00:00","date_gmt":"2006-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/didier-eribon-cette-derive2267\/"},"modified":"2006-02-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-01-31T23:00:00","slug":"didier-eribon-cette-derive2267","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2267","title":{"rendered":"Didier Eribon: \u00abCette d\u00e9rive conservatrice explique la d\u00e9faite de Jospin\u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Regard sur la trajectoire d&#8217;une gauche qui a fini par avoir les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences que la droite. Entretien. <\/p>\n<p><strong> Est-ce que l&#8217;expression \u00ab nouveaux r\u00e9acs \u00bb vous semble adapt\u00e9e pour d\u00e9crire l&#8217;\u00e9volution r\u00e9cente d&#8217;un certain nombre d&#8217;intellectuels ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Didier Eribon. <\/strong> Oui, tout \u00e0 fait, dans la mesure o\u00f9 ce sont des gens qui ne font rien d&#8217;autre que reprendre les plus vieux clich\u00e9s du discours r\u00e9actionnaire contre les classes populaires per\u00e7ues comme des \u00ab classes dangereuses \u00bb, ou contre la menace que feraient peser les \u00ab \u00e9trangers \u00bb sur la \u00ab coh\u00e9sion nationale \u00bb, etc. La mani\u00e8re, par exemple, dont certains d&#8217;entre eux, lorsqu&#8217;ils parlent de la crise des banlieues, balaient d&#8217;un revers de main (ou plut\u00f4t d&#8217;un aboiement) toute tentative d&#8217;analyse historique, sociologique ou politique pour faire appel au contraire \u00e0 la \u00abresponsabilit\u00e9 individuelle\u00bb, fait \u00e9cho aux plus vieux th\u00e8mes du discours conservateur \u00e0 propos des \u00ab pauvres \u00bb. Il faudrait ajouter la haine que leur inspirent, parmi tant d&#8217;autres mouvements, le f\u00e9minisme ou le mouvement gay et lesbien pour compl\u00e9ter le tableau d&#8217;une pens\u00e9e profond\u00e9ment r\u00e9actionnaire, qui nous ram\u00e8ne aux ann\u00e9es 1920 et 1930.<\/p>\n<p><strong> Mais ce sont souvent des gens qui ont \u00e9t\u00e9 de gauche et qui se pr\u00e9sentent parfois comme \u00e9tant toujours de gauche. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Didier Eribon. <\/strong>  C&#8217;est pour moi un double sujet d&#8217;\u00e9tonnement. D&#8217;une part, que ces gens aient pu passer en vingt ans de la gauche ou m\u00eame de l&#8217;extr\u00eame gauche \u00e0 ce qui ressemble souvent \u00e0 du lep\u00e9nisme de bistrot. Mais il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;un type assez classique de trajectoires dont l&#8217;histoire nous a fourni de nombreux exemples. Et, d&#8217;autre part, que ces discours si manifestement r\u00e9actionnaires puissent parfois se pr\u00e9tendre de gauche, et \u00eatre re\u00e7us comme \u00e9tant de gauche.<\/p>\n<p>C&#8217;est sans doute parce que ceux qui les accueillent ainsi sont des gens qui ont suivi une \u00e9volution similaire : ils ont vieilli ensemble, si j&#8217;ose dire ! <\/p>\n<p><strong> Comment expliquez-vous ces \u00e9volutions ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Didier Eribon. <\/strong>  Il faut remonter au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, quand a commenc\u00e9 de se produire dans la vie intellectuelle ce qu&#8217;on peut d\u00e9signer comme une restauration\u00a0ou une r\u00e9volution conservatrice, qui se donnait pour objectif de rompre avec la pens\u00e9e et les mouvements critiques des ann\u00e9es 1960 et 1970. Officiellement, il s&#8217;agissait de r\u00e9nover la gauche en la d\u00e9barrassant de son pass\u00e9 communiste et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, marxiste. En r\u00e9alit\u00e9, il s&#8217;agissait d&#8217;amener la gauche \u00e0 adopter une pens\u00e9e de droite. Cela se voit d\u00e8s la cr\u00e9ation de la revue Le D\u00e9bat en 1980, puis avec celle de la Fondation Saint-Simon en 1984 (par Pierre Rosanvallon et surtout Fran\u00e7ois Furet, qui mit \u00e9galement en place un Institut Raymond Aron : ce qui montre qu&#8217;il n&#8217;avan\u00e7ait pas masqu\u00e9, m\u00eame s&#8217;il ne tenait pas trop \u00e0 ce qu&#8217;on connaisse en France ses liens avec la droite universitaire de Chicago, dont il importait pourtant les auteurs et les id\u00e9es). Ce fut le d\u00e9but d&#8217;une grande campagne de diffamation contre l&#8217;h\u00e9ritage de Mai 68 et des ann\u00e9es 1970, et en m\u00eame temps contre tous les grands noms de la pens\u00e9e fran\u00e7aise qui avaient incarn\u00e9 l&#8217;exigence critique et qui se virent accus\u00e9s, dans une s\u00e9rie de petits pamphlets, de mener au \u00ab totalitarisme \u00bb, \u00e0 la \u00ab barbarie \u00bb, etc. Et on se mit \u00e0 leur opposer les \u00ab droits de l&#8217;homme \u00bb, l&#8217;\u00ab individu \u00bb, la \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb. Mais bien vite, on put voir la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9actionnaire de tous ces mots d&#8217;ordre : car d\u00e8s que des mouvements demand\u00e8rent, au nom de la d\u00e9mocratie, la pr\u00e9servation de leurs droits et de leurs acquis sociaux, ou bien l&#8217;invention de nouveaux droits, ils furent vilipend\u00e9s comme des \u00ab d\u00e9rives de la d\u00e9mocratie \u00bb et comme le r\u00e8gne regrettable de l&#8217;\u00ab individualisme de masse \u00bb. Et l&#8217;on invoqua alors des notions telles que \u00ab la Soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, \u00ab le Bien commun \u00bb, \u00ab l&#8217;Int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral \u00bb pour discr\u00e9diter tous les mouvements sociaux accus\u00e9s de mettre en danger ces entit\u00e9s \u00e0 majuscules. Et bien s\u00fbr, les intellectuels n\u00e9oconservateurs se pr\u00e9sent\u00e8rent comme ceux qui \u00e9taient charg\u00e9s de parler au nom de la Soci\u00e9t\u00e9 ou de l&#8217;Int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, s&#8217;arrogeant ainsi le monopole de dire ce qui \u00e9tait souhaitable ou possible et ce qui ne l&#8217;\u00e9tait pas. D&#8217;o\u00f9, soit dit en passant, l&#8217;extr\u00eame faiblesse intellectuelle de ces pens\u00e9es : elles ne sont que des r\u00e9flexes r\u00e9actifs contre ce qui passe dans la soci\u00e9t\u00e9 et dans la pens\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> Quels ont \u00e9t\u00e9 les effets de ces \u00e9volutions sur la gauche ? Dans un texte intitul\u00e9 \u00ab Pens\u00e9e critique et fonction-parti \u00bb (1), vous analysez le processus de rupture, d\u00e8s 1981, des intellectuels critiques avec le Parti socialiste. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Didier Eribon. <\/strong> Ou l&#8217;inverse ! Je crois en effet que les effets de la r\u00e9volution conservatrice ont \u00e9t\u00e9 profonds et durables sur le Parti socialiste. On s&#8217;y r\u00e9f\u00e8re aujourd&#8217;hui beaucoup plus aux id\u00e9ologues n\u00e9oconservateurs dont nous venons de parler qu&#8217;\u00e0 de grands penseurs de gauche comme Bourdieu ou Foucault. En fait, le Parti socialiste a fini par avoir les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences que la droite (on y c\u00e9l\u00e8bre m\u00eame Raymond Aron), et y prosp\u00e8rent des auteurs aussi douteux (et dont la pens\u00e9e est d&#8217;une indigence stup\u00e9fiante) que Gauchet, Ferry et quelques autres du m\u00eame acabit. Si ce sont eux qui donnent \u00e0 la gauche ses id\u00e9es, il n&#8217;est pas \u00e9tonnant qu&#8217;elle n&#8217;invente plus rien. Car si la gauche a les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences intellectuelles que la droite, c&#8217;est qu&#8217;elle n&#8217;est plus la gauche. Je crois que cette d\u00e9rive conservatrice explique en grande partie la d\u00e9faite de Jospin \u00e0 l&#8217;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle : l&#8217;\u00e9lectorat de gauche (celui qui participe aux mouvements sociaux) ne se reconna\u00eet pas dans la pens\u00e9e de droite de cette fausse gauche.<\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;en est-il aujourdhui ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Didier Eribon. <\/strong> Ce vaste mouvement de restauration n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 monolithique ni circonscrit au monde intellectuel. Il a \u00e9t\u00e9 li\u00e9 \u00e0 des transformations du champ intellectuel, du champ politique et du champ m\u00e9diatique et des relations entre ces diff\u00e9rents champs. Il faut bien dire que ces intellectuels conservateurs ont occup\u00e9 l&#8217;espace public, monopolis\u00e9 la parole. Et, bien s\u00fbr, d\u00e8s qu&#8217;on tente de contester ce monopole (et donc la censure profonde et puissante qui s&#8217;exerce en permanence sur toutes les autres voix), ces censeurs professionnels crient, dans tous les m\u00e9dias, \u00e0 la censure, \u00e0 la \u00ab dictature des minorit\u00e9s \u00bb ou du \u00ab politiquement correct \u00bb. Mais ces gens sont aussi en concurrence entre eux et on a assist\u00e9 r\u00e9cemment \u00e0 un \u00e9clatement de ce courant : ceux qui veulent passer pour mod\u00e9r\u00e9s (autour de Rosanvallon) ont tenu \u00e0 se dissocier de ceux qui \u00e9taient emport\u00e9s trop loin vers la droite, et on a donc vu les n\u00e9oconservateurs d\u00e9noncer violemment les n\u00e9or\u00e9actionnaires (Finkielkraut, Gauchet&#8230;). Les conservateurs \u00ab mod\u00e9r\u00e9s \u00bb reprennent m\u00eame aujourdhui certaines analyses de Bourdieu (qu&#8217;ils d\u00e9non\u00e7aient hier) sur la s\u00e9gr\u00e9gation sociale et le syst\u00e8me scolaire et ils vont jusqu&#8217;\u00e0 se r\u00e9approprier le vocabulaire de la \u00ab critique sociale \u00bb. Ce qui est une strat\u00e9gie habile (quoique un peu grossi\u00e8re) pour \u00e9touffer ou marginaliser encore plus le travail authentiquement critique des intellectuels de gauche, des chercheurs, des associations.<\/p>\n<p><strong> Comment r\u00e9agir ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Didier Eribon. <\/strong> Je reprendrai le propos de Bourdieu\u00a0quand il appelait \u00e0 la r\u00e9invention d&#8217;une \u00ab gauche de gauche \u00bb (et non pas d&#8217;une \u00ab gauche de la gauche \u00bb comme on le lui a parfois fait dire). En travaillant notamment \u00e0 une articulation des mouvements sociaux et de la critique intellectuelle. Ce qui signifie aussi qu&#8217;il faut r\u00e9sister au chantage de la fausse gauche qui nous demande toujours de voter pour ses candidats avant de nous enjoindre de nous taire d\u00e8s qu&#8217;ils sont au pouvoir. Elle ne changera que si nous savons lui r\u00e9sister.<\/p>\n<p>1. En annexe du livre<em> Sur cet instant fragile. Carnets, janvier-ao\u00fbt 2004 <\/em>, Fayard, 2004.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Regard sur la trajectoire d&#8217;une gauche qui a fini par avoir les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences que la droite. 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