{"id":2188,"date":"2005-11-01T00:00:00","date_gmt":"2005-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/magnificences-du-theatre2188\/"},"modified":"2005-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-10-31T23:00:00","slug":"magnificences-du-theatre2188","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2188","title":{"rendered":"Magnificences du th\u00e9\u00e2tre"},"content":{"rendered":"<p>Coda, dernier opus du Th\u00e9\u00e2tre du Radeau, est accueilli au Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Od\u00e9on dans le cadre du Festival d&#8217;Automne. Miracles.<\/p>\n<p>Il y a toujours de ces hiatus entre la reconnaissance au sein d&#8217;un milieu et celle de tous. Mais c&#8217;est peut-\u00eatre le propre d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 des m\u00e9dias que de faire croire que la seconde d\u00e9termine la premi\u00e8re. L&#8217;appauvrissement des lieux o\u00f9 la valeur se dit ne doit pas nous faire croire \u00e0 un \u00e9crasement des lieux de r\u00e9f\u00e9rence dans la r\u00e9alit\u00e9. On va parler ici d&#8217;un travail connu. Celui du Th\u00e9\u00e2tre du Radeau et de son metteur en sc\u00e8ne, Fran\u00e7ois Tanguy.<\/p>\n<p>A l&#8217;heure o\u00f9 l&#8217;article s&#8217;\u00e9crit, a fortiori \u00e0 celle o\u00f9 peut-\u00eatre il se lit, les dates du spectacle au Festival d&#8217;Automne sont certainement d\u00e9j\u00e0 combles. D&#8217;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 paradoxale et suppl\u00e9mentaire d&#8217;en parler, non pour compl\u00e9ter quelque travail de \u00ab com \u00bb : l\u00e0 n&#8217;est pas l&#8217;objet de la critique :, mais pour qu&#8217;il existe, autant que faire se peut, pour ceux qui ne le verront pas. C&#8217;est le r\u00eave du th\u00e9\u00e2tre d&#8217;agir hors de lui, postulons d\u00e9j\u00e0 qu&#8217;il existe, de toute fa\u00e7on, toujours, aussi, au-del\u00e0 de ses murs.<\/p>\n<p>J&#8217;ai vu Coda au Mans, en octobre 2004, l\u00e0 o\u00f9 le spectacle fut cr\u00e9\u00e9 et \u00e9labor\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 Fran\u00e7ois Tanguy et sa compagnie sont install\u00e9s depuis une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es. Ils sont partis, depuis lors, en tourn\u00e9e au Br\u00e9sil. Quelques anciens \u00e9l\u00e8ves du Th\u00e9\u00e2tre national de Bretagne participent au spectacle, autour des acteurs phares du Radeau, dont Laurence Chable et Frode Bjornstad, Dominique Collignon Maurin.<\/p>\n<p>Des choses soulagent et surprennent tout \u00e0 la fois, comme si l&#8217;on avait affaire, une fois n&#8217;est pas coutume, \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre qui se saisissait enfin de son amplitude et de ses possibles coh\u00e9rences. \u00ab Enfin \u00bb, par rapport \u00e0 ce qui manque en g\u00e9n\u00e9ral dans les spectacles, sans trop que cela se formule, et sans non plus qu&#8217;on puisse le faire, par lassitude, par g\u00eane aussi ; apr\u00e8s tout, puisqu&#8217;il semble que tous s&#8217;en accommodent&#8230; \u00ab Ai-je raison dans mon \u00e2pre lutte ? \u00bb, interroge Ivan le Terrible. La (premi\u00e8re) grandeur de Coda est de redonner sens au d\u00e9sir de th\u00e9\u00e2tre, fondement et direction. Premier paradoxe donc de ce Coda, nous mettre en face d&#8217;un inattendu apaisant, de quelque chose d&#8217;inou\u00ef et d&#8217;esp\u00e9r\u00e9 \u00e0 la fois, un havre, d&#8217;abord, dans le langage th\u00e9\u00e2tral et le rapport \u00e0 la sc\u00e8ne. Comme si l&#8217;intuition de la v\u00e9rit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre nous avait toujours aiguill\u00e9s vers quelque chose comme \u00e7a, et que soudain, c&#8217;\u00e9tait l\u00e0, sans autre forme de proc\u00e8s qu&#8217;un chapiteau, aux abords du Mans, pr\u00e8s d&#8217;un terrain vague boueux, pr\u00e8s de la for\u00eat. Sans d&#8217;ailleurs qu&#8217;il y ait la moindre concurrence entre les deux. Rien de p\u00e9remptoire dans ce th\u00e9\u00e2tre-l\u00e0, au contraire, une am\u00e9nit\u00e9 qui lisse la rencontre avec le monde. Sont-ce les vertus du cadre, la douceur de la soir\u00e9e, l&#8217;accueil dans la baraque avant, ou la beaut\u00e9 m\u00eame de l&#8217;objet ? On a affaire, toujours est-il, \u00e0 un art ambitieux pour lui, mais sans pr\u00e9somption sur l&#8217;autre, sans rivalit\u00e9 avec lui. Travaill\u00e9 souterrainement par une foi politique, une puissance d&#8217;engagement et de parcours, qui \u0153uvre \u00e0 la mani\u00e8re d&#8217;un sout\u00e8nement, mais qui s&#8217;arr\u00eaterait juste \u00e0 l&#8217;endroit o\u00f9 la chose commence, o\u00f9 l&#8217;art a sa place. De sorte que le spectacle a lieu sur une densit\u00e9 secr\u00e8te, avec une \u00e9vidence qui n&#8217;a d&#8217;\u00e9gale que l&#8217;intensit\u00e9 qui le porte. Gr\u00e2ce et condensation, donc.<\/p>\n<p>(On ne s&#8217;\u00e9tendra pas sur l&#8217;articulation salutaire du th\u00e9\u00e2tre et du politique qui r\u00e8gne au Radeau : militantisme sur le terrain politique : que l&#8217;on pense aux actions du lieu pour la Tch\u00e9tch\u00e9nie et aux programmations r\u00e9guli\u00e8res de d\u00e9bats : et absence de propos politique au sens strict au plateau. Ou comment les apories et les confusions du th\u00e9\u00e2tre actuel se trouvent miraculeusement dissip\u00e9es.) Bien s\u00fbr on sera surpris. (C&#8217;est le comble du spectateur, m\u00eame si c&#8217;est son ordinaire, de ne pas vouloir l&#8217;\u00eatre.) De ne pas entendre les textes, d&#8217;abord. Ce n&#8217;est pas un d\u00e9faut, c&#8217;est une consigne. Il ne s&#8217;agit pas, comme chez R\u00e9gy par exemple, d&#8217;un travail bas, \u00e0 des hauteurs de son \u00ab inaccoutum\u00e9es \u00bb et, en cela, forc\u00e9ment rebelles aux brailleries ambiantes. Le vacarme aujourd&#8217;hui est un silence. Non, c&#8217;est encore autre chose, ce n&#8217;est pas seulement bas, c&#8217;est inaudible, noy\u00e9 par moments sous des couches de sons, des mont\u00e9es op\u00e9ratiques : on a beaucoup dit l&#8217;importance de la musique dans le travail de Fran\u00e7ois Tanguy, \u00e0 commencer par certains de ses titres, Choral, Les Cantates, Coda (1). Le th\u00e9\u00e2tre ne se suffit pas du texte, il faut entendre ailleurs, ou autre chose, et ce, \u00e0 nouveau, sans manifeste. Ce th\u00e9\u00e2tre n&#8217;\u00e9nonce rien, il fait. Il compose avec les mat\u00e9riaux qui sont les siens, sons, espace, lumi\u00e8re, autant de coordonn\u00e9es aux variations autonomes et \u00e9nigmatiquement, savamment compos\u00e9es, comme si ne pr\u00e9sidait que la seule logique formelle de l&#8217;objet. Chaque dimension du th\u00e9\u00e2tre proc\u00e8de selon son rythme, myst\u00e9rieux, arbitraire, mais vient participer du tout dans toute la singularit\u00e9 de sa partition. \u00ab Afin que le tout puisse \u00eatre plus que ses parties, il faut que chaque partie soit d&#8217;abord un tout \u00bb (2). On ne sera donc pas dans un th\u00e9\u00e2tre de la redondance ou de l&#8217;effet, puisque rien n&#8217;est au service d&#8217;autre chose et que tout existe pour soi. Nulle l\u00e9gende, tout y est pr\u00e9sent\u00e9, comme \u00e0 l&#8217;\u00e9tal, parfois superpos\u00e9, empil\u00e9 mais \u00e0 plat. Litt\u00e9ralit\u00e9 des choses. Les \u00e9crans se d\u00e9placent, les plages musicales se succ\u00e8dent, les acteurs agissent. C&#8217;est cette facult\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er des agencements sans hi\u00e9rarchie qui d\u00e9finit le plus grand art. C&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;ouverture des possibilit\u00e9s de sa r\u00e9ception jusqu&#8217;au plus p\u00e9riph\u00e9rique de ses atomes. Ou plut\u00f4t qu&#8217;il n&#8217;y a plus de p\u00e9riph\u00e9rie. Litt\u00e9ralit\u00e9 et absence de centre. C&#8217;est-\u00e0-dire \u00e9galit\u00e9 des valeurs, comme dans le r\u00eave, o\u00f9 les choses ne sont pas vues mais viennent se montrer, sans reste. L&#8217;on sera donc \u00e9mu, qui de l&#8217;entr\u00e9e d&#8217;une musique, de son brusque changement de volume, qui de la vision de la parole se faisant, qui d&#8217;un changement brutal d&#8217;\u00e9clairage, qui d&#8217;un mot saisi l\u00e0. Il n&#8217;y a pas de discours derri\u00e8re, pas de profondeur finalement, du moins pas postul\u00e9e, aucun au-del\u00e0 de l&#8217;image. Mais des choses entre l&#8217;image, dans l&#8217;entre-choc, la juxtaposition des \u00e9l\u00e9ments, dans leurs rencontres magn\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Pas de discours derri\u00e8re mais quelqu&#8217;un qui fait \u00e7a. Un pur agir, qui se donne \u00e0 voir, une parole qui ne s&#8217;entend que dans sa prise, une mise \u00e0 plat, \u00e0 la fois alphab\u00e9tique, d\u00e9pli\u00e9e et savante, absolument \u00e9labor\u00e9e, des formes de la sc\u00e8ne. Et qui donne, comme les hauts faits, ou les grandes \u0153uvres, le sentiment d&#8217;une infinitude \u00e0 venir, que le th\u00e9\u00e2tre n&#8217;est pas mort, qu&#8217;il y a tant \u00e0 faire.<\/p>\n<p>On ne saisit pas les grands objets. R\u00e9tivit\u00e9 donc de la chose, en m\u00eame temps que l&#8217;offrande. Grandeur de l&#8217;\u0153uvre qui ne se laisse pas dire, qui ne laisse pas de se laisser dire.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr on pourrait tenter de d\u00e9crire quelque chose. Des motifs, des hommes en haut-de-forme, la qualit\u00e9 crue de certaines lumi\u00e8res de grand jour, l&#8217;atemporalit\u00e9 qui pr\u00e9side aux objets, ce m\u00e9lange de haute tenue, entre bricolage et min\u00e9ralit\u00e9, le bric-\u00e0-brac et la partition, ce tissu sans rupture donc entre le cheveu de l&#8217;une, la g\u00e9om\u00e9trie al\u00e9atoire et rigoureuse des \u00e9crans, la robe de mari\u00e9e sans \u00e2ge, la table, cette perfection d&#8217;un monde o\u00f9 tout semble avoir \u00e9t\u00e9 recr\u00e9\u00e9, mis au jour sous un autre jour. Comme la restitution de choses retravaill\u00e9es commun\u00e9ment et devenues autres depuis. Cette \u00e9quanimit\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments, o\u00f9 les \u00eatres se confondent avec les objets, s&#8217;y substituent, s&#8217;y marient, \u00e0 nouveau sans pr\u00e9emption, sans dommage. Bien s\u00fbr, il faut parler de l&#8217;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des mat\u00e9riaux : phares de chantier pour certaines lumi\u00e8res, extraits d&#8217;op\u00e9ra, textes de litt\u00e9rature, Lucr\u00e8ce, Kafka, Artaud, toujours Artaud. Et la tente. A Paris, ce sera aux Ateliers Berthier. Le th\u00e9\u00e2tre a peu lieu, mais quand c&#8217;est le cas, c&#8217;est souvent hors les murs.<\/p>\n<p>Les belles \u0153uvres ont ce caract\u00e8re \u00e9trange de r\u00e9unir les contraires. Ici on dirait : m\u00e9canique et gr\u00e2ce, bordel et sublime. Engloutissement, oubli du public dans l&#8217;accomplissement de la chose et accueil, jamais si grand, de celui-l\u00e0. Rarement spectateur fut \u00e0 ce point respect\u00e9 et laiss\u00e9 \u00e0 sa place.<\/p>\n<p>Il faudrait parler des conditions de travail, de ce qui permet l&#8217;\u00e9laboration d&#8217;objets si beaux, car c&#8217;est \u00e9difiant. L&#8217;aventure du Radeau est rare, peut-\u00eatre unique, aujourd&#8217;hui h\u00e9las exceptionnelle : lieu de travail, \u00e9chappant \u00e0 l&#8217;abattage des programmations, aux contraintes de production coutumi\u00e8res. On montre quand on a fini, c&#8217;est d&#8217;une logique enfantine, non ? Ce sont bien les seuls \u00e0 vouloir s&#8217;y tenir.<\/p>\n<p>On pourrait parler aussi des \u00e9chos, des \u0153uvres que cela va tamponner. Chacun y va de son Tarkovski, Velasquez, Kantor. Passons. Ce qu&#8217;il y a d&#8217;\u00e9tonnant devant une \u0153uvre qui invente l&#8217;art, c&#8217;est qu&#8217;elle l&#8217;invente dans des coordonn\u00e9es qui sont souvent celles d&#8217;autres arts. Ce n&#8217;est pas seulement que \u00e7a d\u00e9place les fronti\u00e8res de sa propre discipline en la fondant, en la re-fondant, c&#8217;est que cela vient d\u00e9finir un lieu vide, un lieu au-dessus du vide, un endroit d&#8217;envol.<\/p>\n<p>\/1. Coda : mot venant de l&#8217;italien \u00ab queue \u00bb et indiquant la figure\/<\/p>\n<p>\/musicale de reprise du motif  de conclusion d&#8217;un morceau.\/<\/p>\n<p>\/2. Heiner M\u00fcller, \u00ab Six points sur l&#8217;op\u00e9ra \u00bb, in Cassandre\/<\/p>\n<p>\/Hors-s\u00e9rie 2, Th\u00e9\u00e2tre-Op\u00e9ra, un conflit n\u00e9cessaire.\/<\/p>\n<p>\/A voir\/<\/p>\n<p>\/Coda, Od\u00e9on-Th\u00e9\u00e2tre\/<\/p>\n<p>\/de l&#8217;Europe (Ateliers Berthier), Festival d&#8217;Automne, 1er au 17 d\u00e9cembre 2005,\/<\/p>\n<p>\/01 53 45 17 17\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Coda, dernier opus du Th\u00e9\u00e2tre du Radeau, est accueilli au Th\u00e9\u00e2tre de l&#8217;Od\u00e9on dans le cadre du Festival d&#8217;Automne. Miracles. Il y a toujours de ces hiatus entre la reconnaissance au sein d&#8217;un milieu et celle de tous. Mais c&#8217;est peut-\u00eatre le propre d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 des m\u00e9dias que de faire croire que la seconde d\u00e9termine [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[318],"class_list":["post-2188","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-creations"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2188","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2188"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2188\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2188"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2188"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2188"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}