{"id":2178,"date":"2005-11-01T00:00:00","date_gmt":"2005-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/delinquance-sexuelle-entretien2178\/"},"modified":"2005-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-10-31T23:00:00","slug":"delinquance-sexuelle-entretien2178","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2178","title":{"rendered":"D\u00e9linquance sexuelle. Entretien avec Michela Marzano: \u00abFocaliser son attention sur une minorit\u00e9 de \u00ab monstres \u00bb est une fa\u00e7on de se lib\u00e9rer la conscience\u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Que pensez-vous des id\u00e9es qui ont \u00e9merg\u00e9 du d\u00e9bat sur la r\u00e9cidive des d\u00e9linquants sexuels ? <\/p>\n<p><strong> Michela Marzano. <\/strong> Face \u00e0 une telle question, le risque est de prendre une position extr\u00eame et de perdre la complexit\u00e9 du probl\u00e8me. Le recours au bracelet \u00e9lectronique est un pas vers une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le contr\u00f4le permanent des gens vient se substituer \u00e0 la conscience propre de leurs gestes. D&#8217;un point de vue de philosophe moral, c&#8217;est choquant car ce sont justement la libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 qui permettent de parler d&#8217;\u00e9thique et de morale. Cette posture n&#8217;\u00e9vacue \u00e9videmment pas la prise en compte de la souffrance des victimes, au contraire, puisque la philosophie morale veut contrecarrer l&#8217;extr\u00eame fragilit\u00e9 de la condition humaine. Mais la question de d\u00e9part est : sur quels fondements veut-on faire reposer la soci\u00e9t\u00e9 ? Sur la r\u00e9pression, et potentiellement la privation de libert\u00e9 ? Ou bien pr\u00e9f\u00e9rons-nous \u00e9laborer des strat\u00e9gies d&#8217;anticipation, d&#8217;\u00e9ducation et de construction de valeurs ? Pour revenir au bracelet, il faut \u00eatre conscient qu&#8217;imposer \u00e0 quelqu&#8217;un d&#8217;en porter un rentre dans la logique qui veut \u00eatre combattue : cette personne est coupable de ne pas avoir tenu compte de la subjectivit\u00e9 d&#8217;autrui, en retour la soci\u00e9t\u00e9 la traite comme un objet. C&#8217;est la loi du talion.<\/p>\n<p><strong> Comment percevez-vous la tournure tr\u00e8s caricaturale et d\u00e9magogique prise par la question de la d\u00e9linquance sexuelle ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Michela Marzano. <\/strong> J&#8217;ai la sensation qu&#8217;on se retrouve dans une soci\u00e9t\u00e9 quasi schizophr\u00e8ne. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, on d\u00e9signe certaines personnes comme des monstres, de l&#8217;autre, on valorise l&#8217;id\u00e9e de toute puissance de l&#8217;individu. Au nom de la libert\u00e9, il doit pouvoir tout faire, tout r\u00e9aliser, sans \u00eatre jamais contraint par aucune limite. C&#8217;est notamment le cas pour la sexualit\u00e9 : d\u00e8s que l&#8217;on se montre critique \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de certaines repr\u00e9sentations mettant en sc\u00e8ne une sexualit\u00e9 violente, on est accus\u00e9 d&#8217;\u00eatre r\u00e9actionnaire parce qu&#8217;on touche \u00e0 la libert\u00e9 d&#8217;expression. Mais qu&#8217;entendons-nous aujourd&#8217;hui par libert\u00e9 ? Est-ce la possibilit\u00e9 d&#8217;exprimer sa propre subjectivit\u00e9 en m\u00eame temps que de prendre en compte autrui ? Pas tellement. Aujourd&#8217;hui, je suis libre si et seulement si je peux tout faire, tout m&#8217;approprier, imposer ma volont\u00e9. La pr\u00e9sence d&#8217;autrui est devenue une barri\u00e8re devant la toute-puissance.<\/p>\n<p><strong> Le consentement de l&#8217;autre n&#8217;est-il pas une limite valoris\u00e9e ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Michela Marzano. <\/strong> C&#8217;est effectivement le consentement qui permet de distinguer ce qui est licite de ce qui est illicite. Ce qui caract\u00e9rise le viol est qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un acte sexuel sans consentement, et c&#8217;est l&#8217;absence de consentement qui d\u00e9finit la violence. Le viol est un cas extr\u00eame, un crime. Mais le consentement est biais\u00e9 toutes les fois o\u00f9 l&#8217;on croit faire un choix alors qu&#8217;on est au fond victime d&#8217;un syst\u00e8me de pouvoir et d&#8217;ing\u00e9rence. On peut \u00eatre consentant par peur, parce qu&#8217;on est dans une situation de fragilit\u00e9, parce qu&#8217;on n&#8217;a pas d&#8217;autre possibilit\u00e9. Le consentement n&#8217;est en fait valable que dans les situations d&#8217;\u00e9galit\u00e9, sans quoi, non seulement il perd son sens, mais il renforce en plus le pouvoir des plus forts et la marginalisation des plus faibles.<\/p>\n<p><strong> La question du viol pr\u00eate \u00e0 s&#8217;interroger sur nos repr\u00e9sentations de la sexualit\u00e9. La violence n&#8217;y est-elle pas souvent pr\u00e9sente ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Michela Marzano. <\/strong> Le probl\u00e8me est que nos repr\u00e9sentations de la sexualit\u00e9 s&#8217;inspirent beaucoup des standards pornographiques. La pornographie d&#8217;aujourd&#8217;hui est de plus en plus hard et le d\u00e9sir n&#8217;y est plus mis en sc\u00e8ne. L&#8217;individu y est r\u00e9duit \u00e0 son corps, et le corps \u00e0 un assemblage de parties. L&#8217;acte sexuel n&#8217;y est pas repr\u00e9sent\u00e9 comme un moment de rencontre, de d\u00e9couverte et de partage de plaisir mais plut\u00f4t comme un acte de domination et d&#8217;exploitation. L&#8217;autre, et le plus souvent la femme, est l\u00e0 en tant que jouet, en tant que chose consommable. La notion de d\u00e9sir en est souvent absente alors que c&#8217;est le d\u00e9sir qui anime les \u00eatres humains. Trop souvent, il est confondu avec le besoin, l&#8217;app\u00e9tit. On peut d\u00e9sirer quelqu&#8217;un, il n&#8217;en demeure pas moins sujet de son propre d\u00e9sir. Il n&#8217;est donc pas r\u00e9duit \u00e0 un objet \u00e0 avaler, comme un morceau de pain si j&#8217;ai faim. Une faille ontologique pousse l&#8217;\u00eatre humain \u00e0 rencontrer l&#8217;autre, mais l&#8217;autre n&#8217;est pas pour autant l\u00e0 pour combler ce vide. Il est l\u00e0 pour pouvoir \u00eatre rencontr\u00e9, et non appropri\u00e9. En outre, ces images valorisent souvent un pr\u00e9suppos\u00e9 de servitude volontaire des femmes : leur consentement y est souvent r\u00e9duit \u00e0 un \u00ab oui \u00bb ou \u00ab non \u00bb sans consistance.<\/p>\n<p><strong> Comment expliquez-vous l&#8217;adh\u00e9sion du public au discours sur la d\u00e9linquance tel qu&#8217;il nous a \u00e9t\u00e9 servi ? <\/strong> <\/p>\n<p><strong> Michela Marzano. <\/strong> Focaliser son attention sur une minorit\u00e9 de \u00ab monstres \u00bb est une fa\u00e7on de se lib\u00e9rer la conscience. Cela revient \u00e0 se dire : il y a des coupables, ils sont punis et contr\u00f4l\u00e9s, et pour le reste, je suis libre de faire ce que je veux, car moi je sais me tenir \u00e0 des limites, je ne suis pas l&#8217;un d&#8217;eux. Mettre les monstres hors de la vue est rassurant. Cela \u00e9vite de renvoyer tout un chacun \u00e0 quelque chose qui est \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de soi. On \u00e9carte ce que l&#8217;on veut penser si diff\u00e9rent, quand la folie nous guette tous : personne n&#8217;est \u00e0 l&#8217;abri d&#8217;une d\u00e9compensation psychotique ou d&#8217;un mouvement de violence envers autrui. Ces monstres sont humains. Refuser cette id\u00e9e nous permet d&#8217;\u00e9vincer la question : pour quelles raisons cette image de violence nous d\u00e9range, qu&#8217;est-elle en train de nous dire de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle nous vivons ?<\/p>\n<p><strong> Propos recueillis par C.B. <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Que pensez-vous des id\u00e9es qui ont \u00e9merg\u00e9 du d\u00e9bat sur la r\u00e9cidive des d\u00e9linquants sexuels ? <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[316],"class_list":["post-2178","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-securitaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2178","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2178"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2178\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2178"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2178"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2178"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}