{"id":2163,"date":"2005-11-01T00:00:00","date_gmt":"2005-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/interview-des-lecteurs-agnes-varda2163\/"},"modified":"2005-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-10-31T23:00:00","slug":"interview-des-lecteurs-agnes-varda2163","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2163","title":{"rendered":"Interview des lecteurs :  Agn\u00e8s Varda"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Agn\u00e8s Varda, de 9 \u00e0 11 : une rencontre magique avec une r\u00e9alisatrice qui prend dans sa main l&#8217;humanit\u00e9 en un geste de respect et d&#8217;\u00e9norme tendresse. Long m\u00e9trage, documentaire, installation, on retrouve cette m\u00eame approche d&#8217;un r\u00e9el qu&#8217;elle nous fait partager avec un subtil souci de v\u00e9rit\u00e9. En d\u00e9cembre, on pourra voir un double DVD r\u00e9unissant<em> Cl\u00e9o de 5 \u00e0 7 <\/em> et<em> Daguerr\u00e9otypes <\/em>, avec plein de \u00ab boni \u00bb et ses courts-m\u00e9trages sur Paris. <\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Parmi tous les DVD que je vois (et j&#8217;en vois beaucoup), vous \u00eates une des seules \u00e0 porter autant d&#8217;attention au travail sur les bonus. Ce que j&#8217;ai trouv\u00e9 incroyable dans le DVD de Sans toit ni loi, c&#8217;est quand vous montrez les deux prises de la sc\u00e8ne finale o\u00f9 Mona tombe dans le foss\u00e9 et vous expliquez votre choix. Dans le DVD des<em> Glaneurs <\/em>, on est content de voir<em> Deux ans apr\u00e8s <\/em>, une heure de film en plus. On avait envie de retrouver tous ces glaneurs, de savoir ce qu&#8217;ils \u00e9taient devenus. Oui, vos films nous donnent envie d&#8217;\u00eatre meilleurs. Ils donnent envie de r\u00e9agir, de faire plus attention aux gens autour de nous.<\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Varda. <\/strong> Vous dites \u00ab expliquer \u00bb mais j&#8217;essaie plut\u00f4t de faire comprendre mon travail, ma r\u00e9flexion, mes choix. Dans<em> Sans toit ni loi <\/em>, Sandrine Bonnaire, qui avait \u00e0 l&#8217;\u00e9poque dix-sept ans et demi, tombe avec une telle brutalit\u00e9 qu&#8217;elle m&#8217;avait arrach\u00e9 les larmes. La diff\u00e9rence entre les deux prises dans<em> Sans toit ni loi <\/em> est \u00e0 peine perceptible. J&#8217;ai choisi la prise o\u00f9 elle a les bras \u00e9cart\u00e9s et, pendant un instant, on a l&#8217;impression qu&#8217;elle vole&#8230; Pour le DVD des <em> Glaneurs et la glaneuse <\/em>, je me suis pos\u00e9 la question de l&#8217;\u00ab apr\u00e8s \u00bb que tous les documentaristes se posent. J&#8217;ai eu envie de retrouver les gens que j&#8217;avais film\u00e9s, je leur devais bien cela. Certains allaient mieux, certains \u00e9taient mal. C&#8217;est l\u00e0 que je me suis dit que le bonus prolongeait vraiment le film. J&#8217;ai un vrai go\u00fbt pour ces \u00ab boni \u00bb, bonus-boni, comme en latin. Va pour  \u00ab boni \u00bb ! Pour moi, un bonus, c&#8217;est un travail en soi, des vrais courts-m\u00e9trages o\u00f9 je revisite les films que j&#8217;ai faits, les lieux, les personnes. Si le sujet s&#8217;y pr\u00eate, j&#8217;en produis des reproductions de peinture. Je viens de finir un double DVD pour<em> Cl\u00e9o de 5 \u00e0 7 <\/em> et pour<em> Daguerr\u00e9otypes <\/em>. Il s&#8217;agit de deux films tourn\u00e9s \u00e0 Paris mais bien diff\u00e9rents : Cl\u00e9o traverse Paris en proie \u00e0 la peur, c&#8217;est une fiction, et l&#8217;autre est un documentaire que j&#8217;avais tourn\u00e9 en 1975 dans cette rue Daguerre, ma rue. J&#8217;avais approch\u00e9 ceux qui laissent leur porte ouverte, les commer\u00e7ants, et essay\u00e9 de comprendre comment se passe cet \u00e9change quotidien, le petit dialogue du commerce ou le dialogue du petit commerce.<\/p>\n<p><strong> Sylvie Lafontaine. <\/strong> Comment ce film,<em> Les Glaneurs et la glaneuse <\/em>, est-il n\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Varda. <\/strong> Presque par hasard : un jour, j&#8217;avais rendez-vous avec un ami \u00e0 Edgar Quinet \u00e0 deux heures et quart de l&#8217;apr\u00e8s-midi pour prendre un caf\u00e9. Je suis arriv\u00e9e au moment pile o\u00f9 des gens \u00e9taient en train de ramasser des trucs sur le march\u00e9. Dix minutes apr\u00e8s, les balayeurs arrivaient. Ce geste de se baisser, c&#8217;est le geste m\u00eame des glaneurs. Tout le monde a dit que le film \u00e9tait inspir\u00e9 par le tableau de Millet, mais c&#8217;est faux, c&#8217;est inspir\u00e9 par des r\u00e9alit\u00e9s qui se sont impos\u00e9es \u00e0 moi par hasard. Puis, par curiosit\u00e9. Au journal t\u00e9l\u00e9, en ao\u00fbt 1999, il y avait un sujet o\u00f9 un bel agriculteur sur sa machine disait :<em> \u00ab Les machines sont si bien r\u00e9gl\u00e9es qu&#8217;on ne perd pas un seul grain de bl\u00e9. \u00bb <\/em> L\u00e0, je me suis dit : mais que reste-t-il pour les glaneurs ? Je suis partie \u00e0 la campagne. Et j&#8217;ai men\u00e9 mon enqu\u00eate. J&#8217;aime ce mot \u00ab glanage \u00bb que l&#8217;on n&#8217;emploie plus alors que le fait existe encore. Glaner, fouiller dans les poubelles, c&#8217;est consid\u00e9r\u00e9 comme une honte sociale. Pour approcher et ensuite filmer ceux qui cherchent de quoi manger dans les poubelles, je leur disais :<em> \u00ab comme vous avez raison quand on voit tout ce que les gens jettent. \u00bb <\/em> On entamait ensuite le dialogue. En documentaire, comme en fiction d&#8217;ailleurs, il faut que quelque chose vous pique, vous choque, une \u00e9motion, une peur, pour mettre en branle le d\u00e9sir de filmer et le projet d&#8217;un film.  Pour<em> Les Glaneurs <\/em>, j&#8217;avais une image en t\u00eate : celle d&#8217;une vieille femme au march\u00e9 Richard Lenoir, tr\u00e8s grande avec un manteau noir tr\u00e8s long : je l&#8217;avais vue d&#8217;un peu loin se baisser et ramasser une orange. Comme elle avait de la peine \u00e0 se relever, sa main avec l&#8217;orange est mont\u00e9e tout doucement  le long de son manteau noir jusqu&#8217;\u00e0 son sac. Cette disproportion, le temps qu&#8217;il lui a fallu pour ramasser une seule orange, alors que quand on en ach\u00e8te on en met tr\u00e8s vite six dans un sac, oui, le trajet de cette orange, fait pour moi partie de ces images fortes qui justifient de faire un film et qui accompagnent le travail.  Ensuite, vient le temps de l&#8217;enqu\u00eate, ensuite, les rencontres et le tournage puis le montage qui est la partie la plus r\u00e9flexive. Je ne trouvais pas d&#8217;argent pour ce projet mais puisque les r\u00e9coltes et la nature n&#8217;attendent pas, j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 tourner avant d&#8217;avoir le financement. Le film fini a touch\u00e9 et il a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 dans beaucoup de festivals et dans beaucoup de salles.  L&#8217;id\u00e9e que j&#8217;ai beaucoup \u00e9nonc\u00e9e, c&#8217;est qu&#8217;il s&#8217;agit du glanage dans un pays riche.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?<\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Varda. <\/strong> En ce moment, je ne pr\u00e9pare pas de films de long m\u00e9trage puisque je fais \u00e9norm\u00e9ment de \u00ab boni \u00bb. Depuis deux ans, je fais aussi ce qu&#8217;on appelle des installations. C&#8217; est une autre fa\u00e7on de montrer les images et les sons, un autre dispositif quant au rapport entre l&#8217;artiste et le regardeur. Le mot \u00ab regardeur \u00bb dans ce cas-l\u00e0 me semble plus juste que \u00ab spectateur \u00bb. La premi\u00e8re installation que j&#8217;ai faite s&#8217;appelait Patatutopia : \u00e0 la Biennale de Venise en 2003. J&#8217;avais film\u00e9 ces fameuses patates en forme de c\u0153ur que j&#8217;avais gard\u00e9es.  D&#8217;ailleurs, beaucoup m&#8217;ont \u00e9t\u00e9 offertes, envoy\u00e9es par courrier ou gliss\u00e9es dans ma bo\u00eete aux lettres. Elles s&#8217;\u00e9taient ratatin\u00e9es et puis se sont mises \u00e0 germer. J&#8217;ai trouv\u00e9 splendides les mati\u00e8res frip\u00e9es et les germes fragiles, j&#8217;ai film\u00e9 \u00e7a en tr\u00e8s gros plans. Sur trois \u00e9crans g\u00e9ants, 36 m2 en tout, il y avait des \u00e9normes d\u00e9tails, c&#8217;\u00e9tait beau comme tout&#8230; J&#8217;ai pris go\u00fbt \u00e0 ce type de travail. Une galerie parisienne m&#8217;a invit\u00e9e en f\u00e9vrier et en mars. J&#8217;ai cr\u00e9\u00e9 deux nouvelles installations, dont<em> Les Veuves de Noirmoutier <\/em>. Il y a quinze \u00e9crans, un \u00e9cran central o\u00f9 des veuves en noir tournent sur la plage et, autour de cet \u00e9cran, quatorze moniteurs montrant en tr\u00e8s courts m\u00e9trages des portraits de veuves, jeunes ou vieilles, veuves depuis longtemps ou pas, toutes film\u00e9es \u00e0 Noirmoutier. Dans la salle, il y a quatorze chaises et des casques d&#8217;\u00e9coute. A chaque chaise et son casque correspond une veuve. Vous en \u00e9coutez une pendant que les autres restent muettes. Ensuite il faut changer de chaise. Ce que je recherche avec ces installations, c&#8217;est offrir d&#8217;autres sensations qu&#8217;au cin\u00e9ma. Dans un film, on vous propose une continuit\u00e9 et une dur\u00e9e que vous prenez comme on vous les donne.  L\u00e0, il y a beaucoup plus de libert\u00e9. Vous \u00e9coutez ou pas, la veuve vous pla\u00eet ou pas, vous changez de chaise, vous revenez. De plus, ce sont des lieux gratuits permettant une plus grande familiarit\u00e9, une plus grande libert\u00e9 de rapport. L installation des<em> Veuves <\/em> est en ce moment expos\u00e9e \u00e0 Nantes jusqu&#8217;\u00e0 la fin de l&#8217;ann\u00e9e, dans le cadre d&#8217;une exposition collective qui s&#8217;appelle \u00ab Contact \u00bb, qui est un lieu \u00e9patant, face \u00e0 la gare Sud.<\/p>\n<p><strong> Annick Soyer. <\/strong> Qu&#8217;est-ce qui vous donne envie de faire un film ? Dans tous vos films, on ressent un vrai d\u00e9sir.<\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Varda. <\/strong> Je n&#8217;ai aucun plan quinquennal : type je devrais faire ci l&#8217;ann\u00e9e prochaine, adapter \u00e7a l&#8217;ann\u00e9e suivante : des gens fonctionnent ainsi, moi pas du tout. Non que je fasse n&#8217;importe quoi, mais je ne tourne que quand les conditions d&#8217;inspiration, d&#8217;int\u00e9r\u00eat, de col\u00e8re, d&#8217;\u00e9motion sont l\u00e0 et mettent en route le proc\u00e9d\u00e9. Je peux vous donner un exemple. Les photos que vous voyez l\u00e0, au-dessus de votre t\u00eate, je les ai utilis\u00e9es dans un film,<em> Cin\u00e9vardaphoto <\/em> (1), qui r\u00e9unit trois courts sur et autour  de la photo. J&#8217;ai vu par hasard, d\u00e9but 2004, une exposition \u00e0 M\u00fcnich, 3 000 photos du d\u00e9but du si\u00e8cle sur lesquelles figure toujours un petit ours, un Teddy bear, et j&#8217;ai tout de suite eu envie de filmer mes impressions et celles d&#8217;autres visiteurs. C&#8217;est une femme collectionneuse qui a cr\u00e9\u00e9 cet ensemble et j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 la filmer \u00e0 Toronto. Ses parents ont surv\u00e9cu aux camps. Elle s&#8217;est d&#8217;abord fait un album-photos d&#8217;autres familles pour avoir des racines visuelles et un jour elle est devenue collectionneuse. Comment passe-t-on \u00e0 la collection, \u00e0 la compulsion ? Je suis passionn\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9, mais pas juste pour en rendre compte. Les journaux t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s  d\u00e9ballent des r\u00e9alit\u00e9s, des informations crues. Un incendie par exemple. Le pr\u00e9sentateur :<em> \u00ab Un incendie s&#8217;est d\u00e9clar\u00e9 \u00e0&#8230; \u00bb <\/em> Le chef des pompiers :<em> \u00ab En effet, nous avons \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s&#8230; \u00bb <\/em> Le t\u00e9moin :<em> \u00ab Oui, j&#8217;ai vu le feu. \u00bb <\/em> Quatre personnes disent qu&#8217;elles ont vu le feu et \u00e7a fabrique le 20 heures ! D\u00e9sastreux. Je ne fais pas des \u00ab informations \u00bb, j&#8217;essaie de travailler dans la r\u00e9alit\u00e9, de voir ce qu&#8217;on peut en tirer pour atteindre la sensibilit\u00e9 et l&#8217;intelligence des spectateurs. Je n&#8217;aborde pas les sujets lourds, par exemple d&#8217;aller maintenant au Pakistan, ou de suivre ici les gens expuls\u00e9s des maisons insalubres. L\u00e0, c&#8217;est vraiment la violence de l&#8217;actualit\u00e9 sociale. J&#8217;ai trouv\u00e9 d\u00e9j\u00e0 assez violent d&#8217;approcher la mis\u00e8re de ceux qui par n\u00e9cessit\u00e9 mangeaient des restes, des d\u00e9chets glan\u00e9s dans ce qui \u00e9tait jet\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Sylvie Lafontaine. Allez-vous retravailler avec des com\u00e9diens ? <\/strong><\/p>\n<p>Agn\u00e8s Varda. Je ne crois pas, m\u00eame si je les aime beaucoup et que j&#8217;estime leur travail. Mais j&#8217;aime tellement tourner avec des non-com\u00e9diens, des vrais gens&#8230; J&#8217;ai de grandes satisfactions avec le documentaire. C&#8217;est l&#8217;\u00e9cole de la vie et il n&#8217;y a pas d&#8217;\u00e2ge pour apprendre, pour se mettre non face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, car elle nous agresse tous les jours, mais pr\u00e9cis\u00e9ment dans certaines r\u00e9alit\u00e9s. Le documentaire est une \u00e9cole de modestie car c&#8217;est la personnalit\u00e9 de ceux que je filme qui fait de l&#8217;effet, ce sont eux qui alimentent le projet. Certains sont plus int\u00e9ressants que d&#8217;autres, comme dans la vie. Tout d&#8217;un coup, certains se l\u00e2chent, comme ce type \u00e0 la fin des<em> Glaneurs <\/em> que je suivais au march\u00e9 Edgar-Quinet mais que je n&#8217;osais pas approcher. Je l&#8217;ai abord\u00e9 alors qu&#8217;il mangeait une botte de persil. Il m&#8217;a dit qu&#8217;il habitait dans un foyer, o\u00f9 il enseignait le fran\u00e7ais \u00e0 des Maliens, b\u00e9n\u00e9volement, cinq soirs par semaine. Je l&#8217;ai film\u00e9. Une grande le\u00e7on de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Sylvie Lafontaine. <\/strong> J&#8217;ai revu<em> Le Bonheur <\/em> et j&#8217;ai port\u00e9 un regard tr\u00e8s diff\u00e9rent sur le film notamment sur le rapport homme\/femme.<\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Varda. <\/strong> On a restaur\u00e9<em> Le Bonheur <\/em> tout r\u00e9cemment. La semaine derni\u00e8re, en allant le pr\u00e9senter \u00e0 Cr\u00e9teil et \u00e0 Montreuil, je pensais que les jeunes allaient le trouver utopique, et trop dat\u00e9. Mais je me suis rendu compte que \u00e7a les int\u00e9ressait. Qu&#8217;est-ce que la nature, la fid\u00e9lit\u00e9 ? Le bonheur naturel est-il utopique ? Est-il normal de s&#8217;accrocher \u00e0 une personne et de ne pas bouger ? O\u00f9 commence le besoin d&#8217;organiser un minimum de morale ? C&#8217;est un film sans morale, amoral et non immoral. On a r\u00e9alis\u00e9, quand on l&#8217;a restaur\u00e9, qu&#8217;en 1964, il \u00e9tait interdit au moins de 18 ans ! Il n&#8217;y a pourtant pas une seule sc\u00e8ne d&#8217;amour. Pas de violence, pas de sexe : il a \u00e9t\u00e9 interdit simplement parce qu&#8217;il disait qu&#8217;il \u00e9tait naturel quand on avait une jolie femme blonde d&#8217;\u00eatre attir\u00e9 par une autre jolie femme blonde&#8230; C&#8217;est extraordinaire que \u00e7a ait choqu\u00e9 les censeurs quand on voit tout ce qui d\u00e9ferle de nos jours comme sc\u00e8nes os\u00e9es, sans parler des pornos ou des semi-pornos. On a \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 par la l\u00e9gislation de re-pr\u00e9senter<em> Le Bonheur <\/em> en commission de censure.  \u00c7a y est : le film est tout public.<\/p>\n<p><strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Mercier. <\/strong> Dans<em> Les Glaneurs <\/em>, dans la voiture, on vous voit essayer d&#8217;attraper les camions avec votre main. Cela a beaucoup marqu\u00e9 les spectateurs. Autour de moi, beaucoup de gens font maintenant ce geste.<\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Varda. <\/strong> J&#8217;adore les camions J&#8217;aurais aim\u00e9 d&#8217;ailleurs passer mon permis poids-lourds, pour \u00eatre tr\u00e8s haute, comme \u00e7a, sur la route (rires). Pour le film, je ne conduisais pas et je les ai film\u00e9s depuis la voiture. C&#8217;est en cadrant, en faisant ce geste de la main, ma main \u00e9tait nette et la route aussi : ces cam\u00e9ras num\u00e9riques sont extravagantes. Je me suis amus\u00e9e, c&#8217;est marrant d&#8217;attraper les camions avec cet outil qu&#8217;est la main. Et de filmer le tout avec l&#8217;outil qu&#8217;est la petite cam\u00e9ra&#8230; J&#8217;ai une deuxi\u00e8me passion : les grands camions qui portent les voitures, ces pontons qui emportent des voitures sur deux \u00e9tages. Vers Dijon, il y avait des ciels magnifiques, j&#8217;en ai film\u00e9s de tr\u00e8s beaux, des ciels et des doubles camions. Cet amusement, ce plaisir de filmer, je ne l&#8217;ai jamais perdu. Quel que soit le sujet. Parler de ceux qui mangent ce que nous jetons, pour le dire simplement, comprendre la relation entre le trop et le pas assez, c&#8217;est, je crois, un sujet important sur le g\u00e2chis, sur la soci\u00e9t\u00e9 de surconsommation les sur-d\u00e9chets et la sur-mis\u00e8re, mais je ne me laisse jamais \u00e9touffer par le s\u00e9rieux ou la gravit\u00e9 du sujet. Je t\u00e9moigne aussi de mon plaisir de filmer, d&#8217;avoir une cam\u00e9ra, de se promener en voiture. C&#8217;est peut-\u00eatre pour \u00e7a que le film a plu aux gens, ce n&#8217;est pas une th\u00e8se de sociologie sur le g\u00e2chis.<\/p>\n<p><strong> Sylvie Lafontaine.** Vous \u00eates tr\u00e8s libre dans votre travail, est-ce parce que vous \u00eates votre propre productrice ? **Agn\u00e8s Varda. <\/strong> C&#8217;est une question plus que pertinente mais c&#8217;est compliqu\u00e9 d&#8217;y r\u00e9pondre, libre dans ma fa\u00e7on de tourner n&#8217;est qu&#8217;en partie li\u00e9 aux difficult\u00e9s de production. Ce sont parfois les sujets qui f\u00e2chent. Tous les producteurs ont des difficult\u00e9s d&#8217;argent, mais d&#8217;habitude, c&#8217;est s\u00e9par\u00e9. Production, r\u00e9alisation. J&#8217;ai eu des producteurs pour<em> Le Bonheur <\/em>, un succ\u00e8s, et pour<em> Les Cr\u00e9atures <\/em>, avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, un bide absolu.<\/p>\n<p>A partir de l\u00e0, je ne trouvais plus d&#8217;argent, donc en 1975, pour<em> Daguerr\u00e9otypes <\/em>, j&#8217;ai pris en main la production. L&#8217;une chante l&#8217;autre pas, qui est un film f\u00e9ministe, personne n&#8217;en voulait, donc on l&#8217;a produit.<em> Sans toit ni loi <\/em>, croyez-le ou pas, personne n&#8217;en voulait non plus : une vagabonde qui dit non et merde \u00e0 tout le monde, qui tra\u00eene sur les routes et qui meurt dans un foss\u00e9&#8230; donc on l&#8217; a produit et avec difficult\u00e9s. Sans toit ni loi, une fois fini, a eu beaucoup de succ\u00e8s et a \u00e9t\u00e9 reconnu comme r\u00e9ussi.  Il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 choisi, il y a deux ans, pour le programme de l&#8217;agr\u00e9gation de lettres . Moi qui n&#8217;ai pas fait d&#8217;\u00e9tudes, j&#8217;ai juste mon bachot&#8230;  je me suis sentie tr\u00e8s honor\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> Agn\u00e8s Varda. <\/strong> Oui, et je connaissais beaucoup mieux les objectifs photo et  la peinture que le cin\u00e9ma. J&#8217;aime bien faire des ponts avec la peinture. Dans le DVD des<em> Glaneurs <\/em>, il y a un petit mus\u00e9e des glaneuses, une mosa\u00efque avec huit peintures du XIXe si\u00e8cle. Pour<em> Daguerr\u00e9otypes <\/em>, j&#8217;ai fait un petit sujet sur les vrais daguerr\u00e9otypes, anc\u00eatres des photographies. Pour<em> Cl\u00e9o <\/em>, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s habit\u00e9e par Baldung Grien, peintre allemand de la fin du XVe si\u00e8cle, qui a peint de tr\u00e8s belles femmes enlac\u00e9es par des squelettes, comme<em> Cl\u00e9o <\/em> que la mort tire. Ce n&#8217;est pas une histoire d&#8217;inspiration, ce ne sont pas des anges qui nous tiennent la main ni des muses qui nous chantent \u00e0 l&#8217;oreille. C&#8217;est l&#8217;id\u00e9e de cr\u00e9er quelque chose dans un monde o\u00f9 d&#8217;autres gens ont d\u00e9j\u00e0 cr\u00e9\u00e9 des tableaux, des po\u00e8mes ou chansons, etc. Ou alors les \u00e9quivalences sont en situation. Quand j&#8217;ai mont\u00e9<em> Jacquot de Nantes <\/em>, Jacques [Demy] \u00e9tait tr\u00e8s malade. On pla\u00e7ait dans le film des chansons de l&#8217;\u00e9poque de sa jeunesse et de la mienne. Rina Ketty, Tino Rossi, des op\u00e9rettes qu&#8217;il avait vu jouer. Il regardait le montage  en cours et cela lui plaisait bien. Apr\u00e8s sa mort, en octobre 1990, on a continu\u00e9 \u00e0 monter toutes ces images o\u00f9 on le voyait \u00e9couter ces chansons qu&#8217;il aimait beaucoup.<\/p>\n<p>Recueilli par <strong> Juliette Cerf <\/strong><\/p>\n<p>Publi\u00e9 dans<em> Regards <\/em> n\u00b0 23, novembre 2005<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Agn\u00e8s Varda, de 9 \u00e0 11 : une rencontre magique avec une r\u00e9alisatrice qui prend dans sa main l&#8217;humanit\u00e9 en un geste de respect et d&#8217;\u00e9norme tendresse. Long m\u00e9trage, documentaire, installation, on retrouve cette m\u00eame approche d&#8217;un r\u00e9el qu&#8217;elle nous fait partager avec un subtil souci de v\u00e9rit\u00e9. En d\u00e9cembre, on pourra voir un double DVD r\u00e9unissant<em> Cl\u00e9o de 5 \u00e0 7 <\/em> et<em> Daguerr\u00e9otypes <\/em>, avec plein de \u00ab boni \u00bb et ses courts-m\u00e9trages sur Paris. <\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-2163","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2163","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2163"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2163\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2163"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2163"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2163"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}