{"id":2160,"date":"2005-11-01T00:00:00","date_gmt":"2005-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-esprit-de-mai2160\/"},"modified":"2005-11-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-10-31T23:00:00","slug":"l-esprit-de-mai2160","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2160","title":{"rendered":"L&#8217;esprit de mai"},"content":{"rendered":"<p>Que reste-t-il de Mai 68 dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais ? D\u00e9codage d&#8217;une \u00e9poque qui continue de faire son cin\u00e9ma. Un film de Philippe Garrel, une rencontre avec le r\u00e9alisateur Jean-Henri Roger, auteur de Code 68, et un livre sur la cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9rique des Amants r\u00e9guliers, Lion d&#8217;argent \u00e0 Venise, se d\u00e9roule sur fond \u00e0 peine audible de circulation, puis un doux panoramique nous fait d\u00e9couvrir la splendeur nocturne des quais de Seine, d&#8217;autant plus beaux que le film est en cin\u00e9mascope. Des voix de jeunes gens. Une courbe d&#8217;escalier bien ronde voit passer cinq gar\u00e7ons, la cam\u00e9ra s&#8217;attarde un instant sur le blanc un peu sale d&#8217;un mur. Vient la deuxi\u00e8me s\u00e9quence, dans l&#8217;\u00e9troitesse d&#8217;une chambre, les gar\u00e7ons fument de l&#8217;herbe, ils passeront vite \u00e0 l&#8217;opium : la drogue, th\u00e8me r\u00e9current de Garrel, n&#8217;est pas ici, loin de l\u00e0, le sujet. Une fille passe, les laissant \u00e0 leurs silences r\u00eaveurs, tandis que la cam\u00e9ra scrute chaque visage, capte la circulation de la pipe. Brusquement, l&#8217;un d&#8217;eux, Fran\u00e7ois (Louis Garrel, le fils de Philippe), demande \u00e0 son copain : \u00ab Tu trouves que je devrais publier mes po\u00e8mes ? \u00bb L&#8217;autre voudrait \u00eatre peintre, mais peintre \u00ab en vrai \u00bb, peintre en b\u00e2timent. \u00ab Jamais je ne voudrais \u00eatre connu, dit-il, l&#8217;important, c&#8217;est d&#8217;\u00eatre anonyme. \u00bb Ainsi Philippe Garrel, sans pr\u00e9cipitation mais sans non plus se perdre dans des d\u00e9tails, nous montre une jeunesse pour l&#8217;instant essentiellement masculine, d&#8217;une vacuit\u00e9 \u00e0 la fois lourde et l\u00e9g\u00e8re, que ne comblent ni les lectures de Fran\u00e7ois sur son lit, ni la col\u00e8re qui habite une jeune fille criant dans la rue, \u00e0 la cantonade : \u00ab De toute fa\u00e7on on est toujours seul ! \u00bb Le rythme de l&#8217;action s&#8217;acc\u00e9l\u00e8re alors avec humour : un gendarme, v\u00e9ritable caricature de la confr\u00e9rie et p\u00e2le pr\u00e9figuration des CRS \u00e0 venir, fait irruption chez Fran\u00e7ois qui, r\u00e9fractaire au service militaire, refuse de le suivre. Pench\u00e9 \u00e0 sa fen\u00eatre pour \u00e9couter un musicien tzigane, il voit, en contre-plong\u00e9e, le gendarme avec renforts marcher d&#8217;un pas vif sur le trottoir. Il s&#8217;enfuit sur les toits. l&#8217;\u00e9pisode se termine par un noir et une ouverture \u00e0 l&#8217;iris, juste le temps de voir des CRS dans un bruit infernal o\u00f9 l&#8217;on per\u00e7oit des ordres. Ils disparaissent comme ils sont apparus, par une fermeture \u00e0 l&#8217;iris. C&#8217;est la rupture avec ce qui pr\u00e9c\u00e8de, c&#8217;est le temps des complots, des barricades de Mai 68. Mais est-ce pour autant un film sur Mai 68 ? Il est vrai que cette nuit-l\u00e0 pleine de bruits et de feu n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 film\u00e9e ainsi, \u00e0 la fois si pr\u00e8s et si loin, comme si le spectateur \u00e9tait \u00e0 la place de ces deux personnages \u00e9trangement immobiles, eux-m\u00eames spectateurs de quelque chose qui leur \u00e9chappe. Les voitures qui br\u00fblent, renvers\u00e9es et  servant d&#8217;abri aux \u00e9meutiers, un drapeau en flammes, un tas de pav\u00e9s anonymes, un gar\u00e7on au visage noirci, le corps comme coll\u00e9 \u00e0 un mur tranchent avec cette autre image de Fran\u00e7ois endormi qui r\u00eave \u00e0 des r\u00e9voltes bien plus anciennes o\u00f9 les femmes portaient des robes longues, o\u00f9 des paysans suivaient une femme au bonnet phrygien alors que les CRS se mettent en marche, masse noire et compacte coursant les jeunes gens. Tout se passe si vite, si brutalement, que l&#8217;image \u00e0 l&#8217;\u00e9cran devient taches mouvantes, blanc et noir m\u00e9lang\u00e9s. Une fois les plaies pans\u00e9es, chacun rentr\u00e9 chez soi, apr\u00e8s quelques p\u00e9rip\u00e9ties, Les Amants r\u00e9guliers devient vraiment ce que l&#8217;on pressentait depuis le d\u00e9but, un film romantique, ce que Garrel pr\u00e9cise ainsi dans un entretien que l&#8217;on peut lire sur Internet (1) : \u00ab Le film est tr\u00e8s romanc\u00e9 et s&#8217;inspire plut\u00f4t de la litt\u00e9rature et en particulier de Stendhal avec Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. Car mon film se r\u00e9sume \u00e0 comment l&#8217;amour vous blesse, puis vous sauve avant de vous perdre de nouveau. \u00bb Par ailleurs, il rapproche son film de L&#8217;Atalante de Vigo, insistant ainsi sur la place prise par la fulgurance et la douleur de l&#8217;initiation \u00e0 l&#8217;amour comme \u00e0 la vie, apr\u00e8s une r\u00e9volution v\u00e9cue dans une intensit\u00e9 sans lendemain qui renvoie les \u00e9meutiers d&#8217;une nuit \u00e0 leurs tentatives artistiques.<\/p>\n<p>Ce film ample, dont le sujet justifie la dur\u00e9e inhabituellement longue dans l&#8217;\u0153uvre de Garrel, m\u00eale pass\u00e9 et pr\u00e9sent, petites sc\u00e8nes quotidiennes pleines de gaiet\u00e9 : un repas familial qui r\u00e9unit des personnages de fiction jouant leur propre r\u00f4le dans la vie, de fils, de m\u00e8re (Brigitte Sy), de grand-p\u00e8re (Maurice Garrel) : et moments de douloureuses ruptures. Garrel, s&#8217;il suit surtout l&#8217;\u00e9volution du couple en tant que tel, n&#8217;oublie pas celle du groupe avant sa dislocation si mal v\u00e9cue par le tr\u00e8s \u00e9mouvant Gauthier, qui se d\u00e9chire le visage en deux d&#8217;un trait de rimmel. Et pourtant Garrel \u00e9vite tout pathos dans ce double mouvement de l&#8217;Histoire v\u00e9cue au pr\u00e9sent \u00e0 travers l&#8217;image que son propre fils lui renvoie de lui-m\u00eame. On ne peut r\u00eaver plus belle transmission que celle-l\u00e0 par un p\u00e8re en pleine possession de son art et comme apais\u00e9.<\/p>\n<p>\/Les Amants r\u00e9guliers, de Philippe Garrel,\/<\/p>\n<p>\/en salles le 28 octobre\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Que reste-t-il de Mai 68 dans le cin\u00e9ma fran\u00e7ais ? D\u00e9codage d&#8217;une \u00e9poque qui continue de faire son cin\u00e9ma. 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