{"id":2157,"date":"2005-10-01T00:00:00","date_gmt":"2005-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/a-marseille-parcours-de-chibanis2157\/"},"modified":"2023-06-23T23:05:35","modified_gmt":"2023-06-23T21:05:35","slug":"a-marseille-parcours-de-chibanis2157","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2157","title":{"rendered":"A Marseille, parcours de chibanis"},"content":{"rendered":"<p>Tayeb a essay\u00e9 de faire venir son fils \u00e0 Marseille \u00e0 trois reprises. \u00ab<em> Il lui avait envoy\u00e9 les certificats d&#8217;h\u00e9bergement et le gosse \u00e9tait m\u00eame inscrit \u00e0 la facult\u00e9 de Luminy <\/em> \u00bb, assure Salem. Malgr\u00e9 cela, on ne l&#8217;a pas laiss\u00e9 passer la fronti\u00e8re. Son p\u00e8re, lui, vingt ou trente ans plus t\u00f4t, avait \u00e9t\u00e9 accueilli en France presque \u00e0 bras ouverts.<\/p>\n<p>Ils sont venus d&#8217;Alg\u00e9rie et de Tunisie, les premiers dans les ann\u00e9es 1960, les derniers dans les ann\u00e9es 1980. Quatorze hommes qui, aujourd&#8217;hui, partagent tous cette m\u00eame adresse du 83, rue du Rouet. Sur la porte en ferraille, \u00e0 la peinture \u00e9caill\u00e9e par les phalanges, le num\u00e9ro &#8211; ignor\u00e9 des services postaux &#8211; a \u00e9t\u00e9 grossi\u00e8rement trac\u00e9. Derri\u00e8re, une petite cour o\u00f9 des cabanons coll\u00e9s les uns aux autres sont adoss\u00e9s au mur du caf\u00e9 qui fait l&#8217;angle avec la rue Louis R\u00e8ge. Ces habitats font \u00e0 peine 10 m2, disposant chacun d&#8217;une porte et d&#8217;une meurtri\u00e8re grillag\u00e9e pour seules ouvertures. A l&#8217;int\u00e9rieur, un lit, une chaise et une tablette. Et puis, selon les locataires, un petit meuble en plus, quelques cintres, une radio, une t\u00e9l\u00e9. Un point d&#8217;eau pour tous, au fond de la cour. Un WC pour tous. On cuisine au gaz. Les plus anciens habitent ici depuis trente-cinq ans.<\/p>\n<p>Youssef a aujourd&#8217;hui 65 ans. Il est arriv\u00e9 \u00e0 Marseille en 1972, d&#8217;une r\u00e9gion frontali\u00e8re avec l&#8217;Alg\u00e9rie, dans l&#8217;Ouest tunisien o\u00f9 il travaillait dans le commerce du textile : \u00ab<em> On gagnait peu d&#8217;argent <\/em>. \u00bb D\u00e9barqu\u00e9 en France, il reste huit jours d\u00e9s\u0153uvr\u00e9 avant de trouver un emploi. Ensuite il travaille jusqu&#8217;\u00e0 la retraite qu&#8217;il a prise l&#8217;an dernier. Peintre, sableur, dans le b\u00e2timent. Man\u0153uvre. Quand il est arriv\u00e9, il touchait 800 francs par mois. En fin de carri\u00e8re, le Smic. Aujourd&#8217;hui, nouveau retrait\u00e9 ayant plus fr\u00e9quent\u00e9 les journ\u00e9es de 10 heures que les semaines de 35, il touche environ 400 \u20ac par mois. Dont 120 repartent pour le loyer de son cabanon \u00e0 l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9 capricieuse et o\u00f9 il faut charger en couverture quand vient l&#8217;hiver. Pendant longtemps, Youssef a travaill\u00e9 au port. Il descendait au fond des cales des cargos et des p\u00e9troliers, pour les sabler, les nettoyer. \u00ab<em> Un jour, je suis tomb\u00e9 KO, j&#8217;avais la maladie, la tuberculose, mes poumons sont foutus <\/em>&#8230; \u00bb Une \u00e9norme balafre lui court sur le torse. Faiblement pay\u00e9, la famille au bled, la sant\u00e9 fragilis\u00e9e par un travail usant physiquement, couvert par la S\u00e9cu, mal log\u00e9, le cas de Youssef est embl\u00e9matique de ces \u00ab immigr\u00e9s vieillissants \u00bb auxquels l&#8217;Inspection g\u00e9n\u00e9rale des affaires sociales (IGAS) avait consacr\u00e9 un rapport en 2002 [[ Rapport sur les immigr\u00e9s vieillissants, de Fran\u00e7oise Bas-Th\u00e9ron et Maurice Michel, membres de l&#8217;IGAS, novembre 2002.]]. Le 17 mars dernier, c&#8217;est le Haut Conseil \u00e0 l&#8217;int\u00e9gration (HCI) qui a remis au Premier ministre un rapport sur \u00ab la condition sociale des travailleurs immigr\u00e9s \u00e2g\u00e9s \u00bb [[ Le HCI se pr\u00e9sente comme \u00ab une instance de r\u00e9flexion et de proposition qui, \u00e0 la demande du Premier ministre (&#8230;), donne son avis sur l&#8217;ensemble des questions relatives \u00e0 l&#8217;int\u00e9gration des r\u00e9sidents \u00e9trangers ou d&#8217;origine \u00e9trang\u00e8re \u00bb.]].<\/p>\n<p>Ce dernier document souligne que \u00ab<em> beaucoup d&#8217;entre eux ont nagu\u00e8re fait le choix courageux de quitter leur pays, et parfois leurs attaches familiales, dans l&#8217;espoir d&#8217;une vie meilleure pour leurs enfants. Leur travail a \u00e9t\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment essentiel pour le d\u00e9veloppement \u00e9conomique de la France d&#8217;apr\u00e8s-guerre qui manquait \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de main-d&#8217;\u0153uvre, notamment dans le secteur industriel <\/em> \u00bb. Cette population discr\u00e8te repr\u00e9sente aujourd&#8217;hui plus d&#8217;un demi-million de personnes en France. Au dernier recensement de 1999, ils \u00e9taient exactement 537 000 \u00e2g\u00e9s de plus de 60 ans sur une population g\u00e9n\u00e9rale de 3,25 millions d&#8217;\u00e9trangers. La Sonacotra estime qu&#8217;en 2011, 55,5 % de ses r\u00e9sidents, dont environ 3 sur 4 n&#8217;ont pas la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise, seront \u00e2g\u00e9s de plus de 55 ans [[La Soci\u00e9t\u00e9 nationale de construction pour les travailleurs, majoritairement capitalis\u00e9e par l&#8217;Etat, a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e en 1956 pour loger des travailleurs alg\u00e9riens.]].<\/p>\n<p>Salem est plus jeune que Youssef. Il est arriv\u00e9 \u00e0 Marseille en 1980, originaire de Tunisie \u00e9galement, entre Sousse et Kairouan. Deux jours apr\u00e8s, il avait du travail, ma\u00e7on. \u00ab<em> J&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler tout de suite, d\u00e8s que j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9, c&#8217;\u00e9tait un samedi <\/em> \u00bb, se souvient-il. Quinze ans plus tard, il est victime d&#8217;une h\u00e9morragie c\u00e9r\u00e9brale sur son lieu de travail, \u00e0 43 ans. Touchant une pension, Salem doit  prendre des m\u00e9dicaments \u00e0 base de morphine, avec une ordonnance qu&#8217;il faut faire renouveler tous les 28 jours. Lui et ses compagnons n&#8217;ont cotis\u00e9 qu&#8217;\u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 sociale fran\u00e7aise. En Tunisie, ils devraient payer la totalit\u00e9 de leurs soins. De plus, le versement de certaines allocations sp\u00e9cifiques est li\u00e9 \u00e0 une obligation de r\u00e9sidence en France. Le d\u00e9cret cens\u00e9 pr\u00e9ciser les termes de cette obligation n&#8217;existe pas et \u00ab<em> les administrations gestionnaires ont des pratiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes <\/em> \u00bb, regrette le rapport du HCI.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, la plupart des Chibanis de la rue du Rouet n&#8217;ont pas vraiment le choix : repartir au pays, c&#8217;est risquer de perdre des prestations qui contribuent largement \u00e0 faire manger la famille rest\u00e9e l\u00e0-bas. Le pays ? \u00ab<em> Au bled aussi, on nous appelle les immigr\u00e9s <\/em>&#8230; \u00bb, dit Salem, dont la femme et les cinq enfants sont en Tunisie. Les familles, aucun d&#8217;entre eux n&#8217;a jamais pu les faire venir. Comment pr\u00e9tendre au regroupement familial quand on vit dans un 10 m2 ? \u00ab<em> Moi, ma femme ne voulait pas venir, mais m\u00eame si elle l&#8217;avait voulu, je ne sais pas comment on aurait fait <\/em> \u00bb, explique Youssef, p\u00e8re de sept enfants, en d\u00e9signant les portes des petites chambres individuelles.<\/p>\n<p>Pendant des d\u00e9cennies ils ont envoy\u00e9 l&#8217;argent l\u00e0-bas, gardant le strict minimum ici : payer le loyer, se nourrir pas cher, se v\u00eatir chichement. Des loisirs ? Pas de r\u00e9ponse. Un match au V\u00e9lodrome ? \u00ab<em> Deux jours de repas pour les enfants <\/em> \u00bb, tranche Salem. Le march\u00e9 quotidien du Prado est tout proche mais \u00ab<em> trois fois plus cher que celui de Noailles <\/em> \u00bb. Les courses se font donc l\u00e0-bas, sur les places \u00e9troites de Noailles o\u00f9 les cigarettes s&#8217;ach\u00e8tent dans la rue, \u00e0 3 e le paquet d&#8217;am\u00e9ricaines. \u00ab<em> On y trouve beaucoup de produits du bled : des dattes, du couscous, des pois chiches, des f\u00e8ves, m\u00eame de la harissa. Les femmes des commer\u00e7ants vendent du pain qu&#8217;elles font chez elles <\/em> \u00bb, dit Salem. Pendant les beaux jours, qui durent de longs mois \u00e0 Marseille, la cour, son pommier et sa table ronde toujours envahie de dominos, est le lieu de vie central des Chibanis. Solidaire, la petite communaut\u00e9 est aujourd&#8217;hui inqui\u00e8te de savoir ce que lui pr\u00e9pare Marseille Am\u00e9nagement, l&#8217;organisme charg\u00e9 du projet de ZAC sur le quartier [[Lire \u00ab La bataille du Rouet \u00bb in<em> Regards <\/em> n\u00b012, d\u00e9cembre 2004]]. En attendant&#8230; tapis de pri\u00e8re, Taxiphone, radio du bled, sieste, s\u00e9ances de lavage \u00e0 la main, cuisine&#8230; Bient\u00f4t le Ramadan. A la fin, ils partageront le mouton de l&#8217;A\u00efd.<\/p>\n<p>\u00ab<em> Quand on arrivait ici, on ne savait rien faire <\/em> \u00bb, sourit Salem. Et puis il a bien fallu s&#8217;y mettre. Tout faire : travailler, envoyer l&#8217;argent et se garder en vie. \u00ab<em> C&#8217;est comme s&#8217;il fallait s&#8217;occuper de deux familles, une l\u00e0-bas et une ici <\/em> \u00bb, r\u00e9sume Youssef.<\/p>\n<p>Au 83, il n&#8217;y a pas trop de plaintifs. Parfois, Salem finit tout de m\u00eame par dire : \u00ab<em> Oui, on a fait la vie ici&#8230; c&#8217;\u00e9tait dur <\/em>&#8230; \u00bb Et il y en a un, un grand fin aux cheveux blancs qui, quand on lui demande machinalement \u00ab<em> \u00e7a va <\/em> ? \u00bb, semble se r\u00e9galer de r\u00e9partir cette r\u00e9ponse bien fran\u00e7aise : \u00ab<em> Comme des vieux <\/em> ! \u00bb<\/p>\n<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-2157 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/algeriens-61f.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/algeriens-61f-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"algeriens.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/algeriens_crop-1a3.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"80\" height=\"55\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/algeriens_crop-1a3.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"A Marseille, parcours de chibanis\" aria-describedby=\"gallery-1-14267\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<figcaption class='wp-caption-text gallery-caption' id='gallery-1-14267'>\n\t\t\t\tA Marseille, parcours de chibanis\n\t\t\t\t<\/figcaption><\/figure>\n\t\t<\/div>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tayeb a essay\u00e9 de faire venir son fils \u00e0 Marseille \u00e0 trois reprises. \u00ab Il lui avait envoy\u00e9 les certificats d&#8217;h\u00e9bergement et le gosse \u00e9tait m\u00eame inscrit \u00e0 la facult\u00e9 de Luminy \u00bb, assure Salem. 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