{"id":2154,"date":"2005-10-01T00:00:00","date_gmt":"2005-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/pierre-meunier-delicatesse-du-tas2154\/"},"modified":"2005-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-09-30T22:00:00","slug":"pierre-meunier-delicatesse-du-tas2154","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2154","title":{"rendered":"Pierre Meunier, d\u00e9licatesse du tas"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Au milieu du d\u00e9sordre, le nouveau spectacle** **de Pierre Meunier, est en tourn\u00e9e d\u00e8s octobre. <\/p>\n<p><strong> Retour sur le parcours m\u00e9ditatif de cet artiste. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Propos recueillis. <\/strong><\/p>\n<p>La vitesse vous manque ? \u00bb, interroge une publicit\u00e9 ces temps-ci. Pas vraiment, aurait-on envie de r\u00e9pondre, c&#8217;est m\u00eame du contraire dont on aurait envie. En demander compte au marketing serait ironie ou fourvoiement. Le th\u00e9\u00e2tre, peut-\u00eatre, dans certains coins, ou sur certains tas, propose encore le luxe de la lenteur. Et ses privil\u00e8ges, trop n\u00e9glig\u00e9s. Pierre Meunier est artiste, acteur, metteur en sc\u00e8ne, circassien, r\u00e9alisateur aussi, et pour bient\u00f4t \u00e0 nouveau (1). Il est n\u00e9 dans les ann\u00e9es cinquante \u00e0 Paris. Son pr\u00e9c\u00e9dent spectacle, Le tas, cr\u00e9\u00e9 en 2002 \u00e0 Saint-Jacques-de-la-Lande, fit grand bruit, de chute, et effet, d&#8217;onde de fond. Des kilos de cailloux sur un plateau, des plaques de m\u00e9tal suspendues et bruissantes, des outils, le tout dans une apesanteur de ha\u00efku. De quoi s&#8217;arr\u00eater, et se laisser rouler vers la primesauti\u00e8re et non moins r\u00e9volutionnaire m\u00e9taphysique du tas. Au bord de son quatri\u00e8me opus sur la mati\u00e8re, comme petit d\u00e9p\u00f4t des trois pr\u00e9c\u00e9dents, Pierre Meunier nous parle, un peu, de ses r\u00eaveries granulaires.<\/p>\n<p>\/\u00ab C&#8217;est un travail qui se poursuit depuis des ann\u00e9es autour de la mati\u00e8re, de ce que cette relation peut provoquer chez nous comme r\u00eaverie, active, joyeuse, r\u00e9confortante et hautement salutaire, \u00e0 mes yeux. Je ne travaille pas \u00e0 partir d&#8217;id\u00e9es mais de sensations, de perceptions. Apr\u00e8s la question de la pesanteur, dans L&#8217;Homme de plein vent (2), puis celle du ressort dans Le Chant du ressort (3), je me suis vu m&#8217;arr\u00eater de plus en plus souvent devant des tas. Des tas de pav\u00e9s, de b\u00fbches, de ferraille, d&#8217;\u00e9pluchures. Et avec une grande activit\u00e9 mentale, comme si des couches et des cases, qu&#8217;on maintient g\u00e9n\u00e9ralement s\u00e9par\u00e9es, connaissaient un trouble de niveau et de profondeur, un m\u00e9lange entre les cat\u00e9gories : philosophie, politique, social, po\u00e9tique, cirque, se mettaient \u00e0 vivre ensemble. A r\u00e9sonner.\/<\/p>\n<p>\/Les pr\u00e9c\u00e9dents spectacles avaient aussi cette dimension, mais avec davantage de narration, de psychologie, qui dans Le Tas n&#8217;avaient plus lieu d&#8217;\u00eatre. Eprouvant un plaisir profond dans ces moments solitaires face \u00e0 des tas, je me suis dit que cela pouvait s&#8217;\u00e9changer, se partager, d&#8217;autant qu&#8217;aujourd&#8217;hui prendre le temps de s&#8217;arr\u00eater devant un tas est une mani\u00e8re de r\u00e9sister \u00e0 toutes les vitesses qui nous entourent, qui nous entra\u00eenent dans une acc\u00e9l\u00e9ration qui n&#8217;est pas la n\u00f4tre. Prendre ce temps-l\u00e0 suppose de ralentir notre course, le tas est lent. Lent \u00e0 s&#8217;\u00e9crouler. Il est constamment en train de s&#8217;\u00e9crouler, mais il est lent. Et nous sommes tr\u00e8s press\u00e9s de le voir s&#8217;\u00e9crouler. Nous passons notre chemin car rien n&#8217;arrive, alors que tout est en train de se passer sous nos yeux, mais nous sommes infoutus de le percevoir.\/<\/p>\n<p>\/J&#8217;ai pris beaucoup de temps, en amont. Je suis all\u00e9 voir des scientifiques qui cherchent activement et avec obstination autour du tas. Des fortes t\u00eates qui cherchent \u00e0 r\u00e9soudre l&#8217;\u00e9nigme de la pente, cet angle alpha de 30\u00b0, toujours le m\u00eame, on ne sait pas pourquoi. Et la question lancinante de savoir pourquoi se produit l&#8217;effondrement. La question de la catastrophe, en somme. L&#8217;instant T du paroxysme des tensions, le seuil avalancheux. Probl\u00e8me tr\u00e8s vaste. Le tas est en quelque sorte une \u00absoci\u00e9t\u00e9\u00bb qui ne se survit \u00e0 elle-m\u00eame qu&#8217;en g\u00e9n\u00e9rant ses propres catastrophes&#8230; Ainsi le tas est central dans de nombreux laboratoires de recherche en physique granulaire, dont le LMDH du CNRS, le Laboratoire des mat\u00e9riaux d\u00e9sordonn\u00e9s et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, \u00e0 Jussieu. Au th\u00e9\u00e2tre de la Bastille, on avait organis\u00e9 une soir\u00e9e avec des sommit\u00e9s des milieux granulaires, un \u00e9change fructueux de nos angles d&#8217;approche.\/<\/p>\n<p>\/J&#8217;accumule ainsi des donn\u00e9es, des sensations de moments, dans forc\u00e9ment beaucoup de solitude.\/<\/p>\n<p>\/J&#8217;habite depuis huit ans une ancienne usine de tissage, du c\u00f4t\u00e9 de Saint-Etienne, \u00e0 Saint-Julien-Molin-Molette, o\u00f9 je peux souder, suspendre, exp\u00e9rimenter, chercher. J&#8217;y travaille et j&#8217;y habite. C&#8217;est ma base, mon repaire. C&#8217;est extr\u00eamement pr\u00e9cieux : pouvoir fabriquer une chose, la suspendre, partir plusieurs semaines, en v\u00e9rifier la pertinence longtemps apr\u00e8s, c&#8217;est irrempla\u00e7able. Il faut du temps pour que surgisse du sens. Du sens qui n&#8217;est pas forc\u00e9ment l\u00e0 au d\u00e9but. L&#8217;\u00e9quipe a besoin de temps et de confiance pour accueillir ces moments de clart\u00e9, souvent fragiles, qui n\u00e9cessitent un \u00e9tat de r\u00e9ception partag\u00e9 par tous. Nous d\u00e9marrons sans structure pr\u00e9alable, sans texte d\u00e9finitif. Avec beaucoup de doute et un fatras de d\u00e9sirs.\/<\/p>\n<p>\/Au milieu du d\u00e9sordre serait l&#8217;essence verbale de ces trois spectacles pr\u00e9c\u00e9dents. Un concentr\u00e9 de questions graves et l\u00e9g\u00e8res, de tout ce jeu autour de la mati\u00e8re, de cette activit\u00e9 de l&#8217;imaginaire. Avec toujours la n\u00e9cessit\u00e9 pour moi d&#8217;\u00eatre r\u00e9-attir\u00e9 chaque soir par ces cailloux, \u00e9mu, intrigu\u00e9. Ne pas jouer l&#8217;int\u00e9r\u00eat pour le caillou. Seul mon engagement peut cr\u00e9er les conditions propices d&#8217;une exp\u00e9rience sensible pour le spectateur, d&#8217;une contamination par les questions, les images qui peuvent surgir quand on prend ce temps-l\u00e0, de s&#8217;arr\u00eater. C&#8217;est-\u00e0-dire changer de vitesse, ne plus se satisfaire uniquement de l&#8217;information d\u00e9livr\u00e9e par la surface des choses mais les \u00e9prouver, les choses, les rejoindre.\/<\/p>\n<p>\/Ceux qui comptent pour moi dans le th\u00e9\u00e2tre, qui justifient son existence, sont r\u00e9ellement habit\u00e9s, envahis par des questions, ils n&#8217;ont d&#8217;autre choix pour eux-m\u00eames que d&#8217;en rendre compte, avec les moyens artistiques dont ils disposent. Le contraire des faiseurs. Il y a Fran\u00e7ois Tanguy, avec qui j&#8217;ai travaill\u00e9 trois pr\u00e9cieuses ann\u00e9es (4). Avant lui, il y a eu Philippe Caub\u00e8re, c&#8217;est une tout autre forme, mais la n\u00e9cessit\u00e9 est la m\u00eame, c&#8217;est un enjeu vital. Igor Dromesko. Olivier Perrier aussi. Il dirigeait le Th\u00e9\u00e2tre des F\u00e9d\u00e9r\u00e9s, \u00e0 Montlu\u00e7on, avec Jean-Paul Wenzel. Olivier a fait trois spectacles avec les gens du village d&#8217;H\u00e9risson, dans l&#8217;Allier, des spectacles pleins d&#8217;humanit\u00e9, avec des animaux sur sc\u00e8ne, cochon, jument. Pas assez dans le ton de l&#8217;\u00e9poque&#8230; il a bien trop peu tourn\u00e9.\/<\/p>\n<p>\/Je travaille tr\u00e8s \u00e9troitement avec les techniciens, son, lumi\u00e8re, construction. Je ne con\u00e7ois pas un travail th\u00e9\u00e2tral sans un accord sensible sur ce qui est en jeu. Partager\/<\/p>\n<p>\/l&#8217;enjeu du \u00abpourquoi on est l\u00e0\u00bb avec tous les techniciens. Comment faire du th\u00e9\u00e2tre sans \u00e9tablir ces conditions\/<\/p>\n<p>\/premi\u00e8res et veiller \u00e0 les entretenir ? Il y a dans l&#8217;institution th\u00e9\u00e2trale une hi\u00e9rarchie, \u00e0 la fois intellectuelle et sociale, qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 l&#8217;\u00e9tablissement de forteresses, de situations bloqu\u00e9es entre technique, administration et mise en sc\u00e8ne. Pour moi, c&#8217;est inacceptable.\/<\/p>\n<p>\/Dans le Tas, cette n\u00e9cessit\u00e9 de trouver soir apr\u00e8s soir une respiration commune entre le son, la lumi\u00e8re, la machinerie, le plateau, s&#8217;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e avec une force rare. Il fallait absolument que nous soyons ensemble sous l&#8217;emprise de la m\u00eame chose, de la pierre, de son \u00e9tranget\u00e9. On \u00e9tait tous \u00e0 la m\u00eame enseigne, dans cette fragilit\u00e9-l\u00e0, dans la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;un engagement tr\u00e8s fort, car on n&#8217;avait rien pour se rattraper, pas de narration, pas de texte. \u00c7a reposait sur un charme qui devait se d\u00e9gager, une attraction. Il fallait cela pour toucher le public et l&#8217;amener \u00e0 son tour \u00e0 c\u00e9der. C&#8217;\u00e9tait notre inconfort, notre peur, tout le temps, de ne pas se retrouver ensemble. On est tous enclins \u00e0 se satisfaire de quelque chose qui marche et \u00e0 se contenter de sa r\u00e9p\u00e9tition. La vile pente&#8230; R\u00e9confort, donc, d&#8217;avoir r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 ce g\u00e2chis, d&#8217;avoir v\u00e9cu. C&#8217;\u00e9tait comme d\u00e9couvrir une soif en m\u00eame temps que boire, et constater \u00e0 quel point nous sommes assoiff\u00e9s sans le savoir.\/<\/p>\n<p>\/Au Chili, o\u00f9 nous avons jou\u00e9 Le Tas, la r\u00e9ception \u00e9tait quelque peu diff\u00e9rente. En espagnol \u00ab le tas \u00bb se dit \u00ab el mont\u00f3n \u00bb, c&#8217;est d&#8217;abord un tas de gens, donc c&#8217;est davantage li\u00e9 au corps social, les lectures du spectacle \u00e9taient plus politiques. Dans ce spectacle, qu&#8217;un homme frappe si longtemps sur un bloc de pierre \u00e9tait un acte tout-puissant, non pas son signe ou son commentaire. Et cette dur\u00e9e de l&#8217;acte \u00e9tait n\u00e9cessaire pour pouvoir admettre qu&#8217;il n&#8217;y avait l\u00e0 rien d&#8217;autre que cette puissance en acte, qu&#8217;elle n&#8217;\u00e9tait le symbole de rien d&#8217;autre. C&#8217;est la valeur du th\u00e9\u00e2tre, de permettre d&#8217;user de la dur\u00e9e, de la faire \u00e9prouver diff\u00e9remment, pour nous amener \u00e0 reconsid\u00e9rer le monde. Passionnante exp\u00e9rience d&#8217;ind\u00e9pendance o\u00f9 l&#8217;intime se remanifeste.\/<\/p>\n<p>\/Face \u00e0 tout ce qui le menace, le th\u00e9\u00e2tre se doit d&#8217;\u00eatre absolument n\u00e9cessaire \u00e0 ceux qui le fabriquent. \u00bb\/<\/p>\n<p>\/Recueilli par Diane Scott\/<\/p>\n<p>\/1. Il a r\u00e9alis\u00e9 deux courts m\u00e9trages, Hopla, en 1999, et Hardi en 2000 et pr\u00e9pare un long m\u00e9trage.\/<\/p>\n<p>\/2. L&#8217;Homme de plein vent, avec Herv\u00e9 Pierre,\/<\/p>\n<p>\/cr\u00e9\u00e9 en 1996, au Festival Off d&#8217;Avignon.\/<\/p>\n<p>\/3. Le Chant du ressort, avec Isabelle Tanguy, cr\u00e9\u00e9 en 1999 aux F\u00e9d\u00e9r\u00e9s, \u00e0 Montlu\u00e7on.\/<\/p>\n<p>\/4. Fran\u00e7ois Tanguy est metteur en sc\u00e8ne, il dirige le Th\u00e9\u00e2tre du Radeau au Mans. Cr\u00e9ations lui sera consacr\u00e9 en d\u00e9cembre,  \u00e0 l&#8217;occasion de son Coda, dans le cadre du Festival d&#8217;automne.\/<\/p>\n<p>\/A voir\/<\/p>\n<p>\/Au milieu du d\u00e9sordre, conf\u00e9rence d\u00e9monstration sur le tas,\/<\/p>\n<p>\/la spire, la chute et l&#8217;air\/<\/p>\n<p>\/Du 4 au 15 octobre au Petit 38, \u00e0 Grenoble,\/<\/p>\n<p>\/04 76 54 12 30\/<\/p>\n<p>\/Du 25 octobre au 12 novembre \u00e0 l&#8217;Atelier du Plateau\/<\/p>\n<p>\/\u00e0 Paris, 01 42 41 28 22\/<\/p>\n<p>\/Du 17 au 20 novembre aux Semaines internationales de la marionnette de Neuch\u00e2tel (Suisse)\/<\/p>\n<p>\/Le 29 novembre au Vivat d&#8217;Armenti\u00e8res,\/<\/p>\n<p>\/03 20 77 18 77\/<\/p>\n<p>\/et ailleurs&#8230;\/<\/p>\n<p>\/A lire\/<\/p>\n<p>\/Pierre Meunier, Le Bleu des pierres, \u00e9d. Les Solitaires intempestifs, 2003, 10 e\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Au milieu du d\u00e9sordre, le nouveau spectacle** **de Pierre Meunier, est en tourn\u00e9e d\u00e8s octobre. <\/p>\n","protected":false},"author":532,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[318],"class_list":["post-2154","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-creations"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2154","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/532"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2154"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2154\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2154"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2154"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2154"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}