{"id":2133,"date":"2005-10-01T00:00:00","date_gmt":"2005-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/jean-pierre-et-luc-dardenne-ce2133\/"},"modified":"2005-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-09-30T22:00:00","slug":"jean-pierre-et-luc-dardenne-ce2133","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2133","title":{"rendered":"Jean-Pierre et Luc Dardenne : \u00abCe personnage ne transporte pas le poids de l&#8217;exclusion \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Entretien avec Jean-Pierre et Luc Dardenne, r\u00e9alisateurs deux fois r\u00e9compens\u00e9s par la Palme d&#8217;or au festival de Cannes pour Rosetta (1999) et l&#8217;Enfant, qui sort sur les \u00e9crans.<\/p>\n<p>On avait envie que Bruno fasse \u00e9cho \u00e0 aujourd&#8217;hui et nous nous sommes inspir\u00e9s de plusieurs faits divers. Si Bruno appartient \u00e0 notre \u00e9poque, ce n&#8217;est pas bien s\u00fbr \u00e0 travers le geste concret qui consiste \u00e0 vendre son enfant : cela rel\u00e8ve de l&#8217;exception, de l&#8217;exemple extr\u00eame. C&#8217;est plus de l&#8217;ordre de la non-existence ou du d\u00e9tricotage du lien, de la filiation, de la transmission qui sont en train de se d\u00e9faire, sans doute pour reconstruire autre chose. Mais nous sommes dans ce moment-l\u00e0. Bruno n&#8217;arrive pas \u00e0 \u00eatre p\u00e8re, \u00e0 sentir le lien qui l&#8217;attache \u00e0 son enfant. Tout compte fait, pourquoi ne pas vendre un enfant ? Sans \u00eatre un bandit de grand chemin, sans faire commerce avec cela. Les bandits ne vendraient pas leurs propres enfants. Bruno le fait sans s&#8217;en rendre compte, sans pr\u00e9m\u00e9ditation. Il n&#8217;appartient pas \u00e0 un r\u00e9seau de vente. Si Sonia ne lui avait pas propos\u00e9 de faire un tour avec Jimmy au lieu de faire la queue dans la file, il ne l&#8217;aurait peut-\u00eatre jamais vendu. Une association d&#8217;id\u00e9es tr\u00e8s rapide a lieu dans sa t\u00eate : il fait la manche, il voit de l&#8217;argent dans sa main, etc. Il pense qu&#8217;il va convaincre Sonia. Mais, pour elle, c&#8217;est incompr\u00e9hensible, inimaginable. Le comportement de Sonia et sa peur de la police l&#8217;invitent \u00e0 faire marche arri\u00e8re. De mani\u00e8re path\u00e9tique et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, nous essayons de redonner un sens \u00e0 la paternit\u00e9 dans une \u00e9poque o\u00f9 la place du p\u00e8re ne va plus du tout de soi. Si on interroge la pertinence de cette place, c&#8217;est qu&#8217;elle ne l&#8217;a plus : on peut s&#8217;en \u00e9mouvoir, s&#8217;en r\u00e9jouir, mais c&#8217;est comme \u00e7a. A l&#8217;\u00e9poque du mariage homosexuel, de l&#8217;adoption, de l&#8217;ut\u00e9rus artificiel, toutes ces nouvelles mani\u00e8res de devenir p\u00e8re ou m\u00e8re, sans passer par le biologique, changent la donne. Notre film ne revendique pas une paternit\u00e9 biologique mais il permet de r\u00e9fl\u00e9chir sur ce que c&#8217;est que d&#8217;\u00eatre p\u00e8re, pas p\u00e8re, etc. A la fin de L&#8217;Esp\u00e8ce humaine, il y a une page o\u00f9 Robert Antelme parle d&#8217;un homme amaigri, transparent, qui, dans le regard du nazi, ne doit plus faire partie de l&#8217;humanit\u00e9. Mais dans le regard que son fils porte sur lui, qui, lui, voit encore un p\u00e8re dans cet homme, l&#8217;humanit\u00e9 est sauv\u00e9e. L\u00e0 il y a un myst\u00e8re fondateur, quelque chose qui se passe. Pour Bruno, rien ne se passe.<\/p>\n<p><strong> La fin <\/strong><\/p>\n<p>Sonia revient vers Bruno, ils boivent un caf\u00e9, n&#8217;\u00e9changent pas grand-chose. Pour la premi\u00e8re fois, Bruno prend des nouvelles de Jimmy et il est submerg\u00e9, d\u00e9pass\u00e9. Ce sont des retrouvailles, je ne sais pas comment on peut appeler cela, une rencontre en tout cas, surtout pour lui. Il vit une esp\u00e8ce de lib\u00e9ration : il pleure sur lui-m\u00eame, il pleure de joie que Sonia soit l\u00e0. Sonia pourra dire \u00e0 l&#8217;enfant : \u00ab Un jour ton p\u00e8re a pleur\u00e9, il a demand\u00e9 de tes nouvelles. \u00bb Au moins \u00e7a, Sonia pourra lui dire, que ce fils a un p\u00e8re. Cette sc\u00e8ne finale est la seule que nous n&#8217;ayons pas r\u00e9p\u00e9t\u00e9e.<\/p>\n<p><strong> Sonia\/D\u00e9borah <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est le premier r\u00f4le de D\u00e9borah Fran\u00e7ois qui avait 17 ans au moment du tournage. Le personnage de Sonia \u00e9tait vraiment tr\u00e8s difficile. Nous voulions trouver une jeune fille pouvant donner le sentiment qu&#8217;elle avait pu accoucher. L&#8217;Enfant \u00e9tant une histoire d&#8217;amour, une premi\u00e8re pour nous, elle devait aussi avoir une sensualit\u00e9, expliquant que Bruno soit attir\u00e9 par elle. On avait tr\u00e8s peur que Sonia ait l&#8217;air d&#8217;une victime, que le spectateur se demande ce que cette fille peut bien faire avec ce pauvre type&#8230; Nous ne voulions pas non plus qu&#8217;elle donne le sentiment de venir d&#8217;ailleurs, d&#8217;une fille rang\u00e9e qui se serait encanaill\u00e9e avec Bruno. Sonia est comme lui, elle monte sur la moto avec son m\u00f4me, elle conna\u00eet les mecs de la bande. D\u00e9borah avait toutes ces qualit\u00e9s. Ce qui nous int\u00e9ressait chez elle, c&#8217;est qu&#8217;on ne peut pas vraiment la cadrer : elle \u00e9chappe aux d\u00e9finitions, elle est un peu floue. Mais elle sort de l&#8217;h\u00f4pital avec un enfant et cela change tout. Et \u00e7a a chang\u00e9 quelque chose pour D\u00e9borah de jouer avec un vrai b\u00e9b\u00e9. Quand on r\u00e9p\u00e9tait avec des poup\u00e9es, elle ne jouait pas de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n<p><strong> Travailler, c&#8217;est trop dur <\/strong><\/p>\n<p>Bruno pense que le travail, c&#8217;est pour les encul\u00e9s. Mais, en un sens, il bosse tout le temps, il organise son temps comme il veut. C&#8217;est un contrema\u00eetre, il a sa petite usine, fait travailler ses potes. Il est libre, il s&#8217;amuse, il ne se plaint pas de sa situation mais joue avec. Ce personnage ne transporte pas le poids de l&#8217;exclusion qui lui donnerait des circonstances att\u00e9nuantes. C&#8217;est vrai qu&#8217;il est marginal mais il ne revendique rien, il est comme un poisson dans l&#8217;eau. On voulait qu&#8217;il reste dr\u00f4le, joyeux. Il y a quelque chose de cass\u00e9 en lui, mais il est ing\u00e9nieux, il trouve des solutions, il se d\u00e9merde tout le temps. En septante-quatre, on a travaill\u00e9 tous les deux comme man\u0153uvres dans une centrale nucl\u00e9aire pour pouvoir acheter notre cam\u00e9ra : avec nous, il y avait un gars, un Gitan qui \u00e9tait totalement allergique au travail, \u00e0 la hi\u00e9rarchie, et un jour il a dit \u00e0 un ing\u00e9nieur qui passait par l\u00e0 de mettre la main \u00e0 la p\u00e2te : il s&#8217;est fait virer, le gars ! Bruno aussi, \u00e7a l&#8217;emmerde de bosser.<\/p>\n<p><strong> Les sc\u00e8nes de transaction <\/strong><\/p>\n<p>La seule d\u00e9cision \u00e0 prendre \u00e9tait de savoir si l&#8217;on montrait ou si l&#8217;on cachait la vente et le rachat c\u00f4t\u00e9 bandits. On a choisi de cacher. Le fait de rester toujours avec Bruno s&#8217;est vite impos\u00e9, les montrer eux, \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 rentrer dans une autre histoire. Nous n&#8217;avons pas voulu faire un film sur les r\u00e9seaux : quand Bruno est poursuivi, on ne met pas la cam\u00e9ra dans la voiture des poursuivants. C&#8217;est lui qui nous int\u00e9resse, ce qu&#8217;il vit \u00e0 ce moment-l\u00e0. On se dit qu&#8217;il y a plusieurs possibilit\u00e9s au bord du cadre, qu&#8217;il va peut-\u00eatre aller le rechercher qu&#8217;il ne va peut-\u00eatre pas le vendre, qu&#8217;il va peut-\u00eatre faire demi-tour. Si vous croyez \u00e0 ce que vous faites, \u00e0 ce que vous filmez, il faut rester avec Bruno. Celui qui vend ne doit pas \u00ab voir \u00bb. C&#8217;est Bruno qui nous int\u00e9resse. Et du coup, le temps prend un autre sens. Dans cette attente, le spectateur a eu le temps de se demander ce que c&#8217;est que de vendre un enfant. Il fallait laisser ce temps. n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Jean-Pierre et Luc Dardenne, r\u00e9alisateurs deux fois r\u00e9compens\u00e9s par la Palme d&#8217;or au festival de Cannes pour Rosetta (1999) et l&#8217;Enfant, qui sort sur les \u00e9crans. On avait envie que Bruno fasse \u00e9cho \u00e0 aujourd&#8217;hui et nous nous sommes inspir\u00e9s de plusieurs faits divers. Si Bruno appartient \u00e0 notre \u00e9poque, ce n&#8217;est pas [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":572,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-2133","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2133","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/572"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2133"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2133\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2133"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2133"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2133"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}