{"id":2132,"date":"2005-10-01T00:00:00","date_gmt":"2005-09-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-cadet-des-dardenne2132\/"},"modified":"2005-10-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-09-30T22:00:00","slug":"le-cadet-des-dardenne2132","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2132","title":{"rendered":"Le cadet des Dardenne"},"content":{"rendered":"<p>L&#8217;Enfant, nouveau film des fr\u00e8res Dardenne, creuse le sillon de leur passion pour la filiation. Cette fois, pour explorer l&#8217;extinction d&#8217;une g\u00e9n\u00e9alogie biologique : vendre son enfant, qu&#8217;est-ce que cela veut dire ? Un clair-obscur tr\u00e8s contemporain, comment\u00e9 par les r\u00e9alisateurs.<\/p>\n<p>Pendant qu&#8217;au festival de Cannes, les fr\u00e8res Dardenne, p\u00e8res de L&#8217;Enfant, obtenaient une seconde Palme d&#8217;or : apr\u00e8s celle d\u00e9cern\u00e9e \u00e0 Rosetta en 1999 :, sortait en librairies Au dos de nos images (1), un livre r\u00e9unissant les notes de travail, les r\u00e9flexions accumul\u00e9es par Luc Dardenne entre 1991 et 2005. Foisonnant de remarques sociales, politiques et artistiques, passionnant en ce qu&#8217;il retrace les ann\u00e9es de gal\u00e8re des deux cin\u00e9astes, l&#8217;ouvrage se cl\u00f4t sur une \u00e9vocation de Bruno, le h\u00e9ros de leur nouveau film camp\u00e9 par J\u00e9r\u00e9mie Renier : \u00ab Onzi\u00e8me version du montage de L&#8217;Enfant. (&#8230;) Nous nous apercevons que ce que nous avons film\u00e9, c&#8217;est Bruno qui attend (souvent avec un mur derri\u00e8re lui) et apparemment nous aimons le filmer ainsi, en train d&#8217;attendre, debout ou assis. Il attend l&#8217;homme qui doit sortir du bistrot, il attend l&#8217;argent, il attend la sonnerie de son portable, il attend l&#8217;ouverture des portes du bus, il attend l&#8217;ascenseur, il attend le passage de la commer\u00e7ante pour lui voler son sac \u00bb. Chef de bande entour\u00e9 de gamins chapardeurs, Bruno, vingt ans et insouciant avec \u00e7a, vit d&#8217;exp\u00e9dients. Il ne cesse en effet d&#8217;attendre, de guetter le moment opportun o\u00f9 il pourra monnayer ses larcins et d\u00e9penser son butin, pour s&#8217;acheter par exemple une veste en cuir. Planqu\u00e9 dans son repaire sur les bords de la Meuse, il attend. Tout le temps. Il attend tout, sauf l&#8217;essentiel : son enfant, Jimmy, dont sa copine Sonia (D\u00e9borah Fran\u00e7ois) vient d&#8217;accoucher.<\/p>\n<p><strong> Filiation <\/strong><\/p>\n<p>Perdu dans les nimbes d&#8217;une apesanteur sociale, Bruno ne s&#8217;est pas d\u00e9plac\u00e9 \u00e0 la maternit\u00e9. C&#8217;est sur la pr\u00e9sence physique de Sonia que s&#8217;ouvre le film, alors qu&#8217;elle cherche le fuyard \u00e0 travers toute la ville pour lui \u00ab pr\u00e9senter \u00bb le nouveau-n\u00e9. Fruit de leur amour juv\u00e9nile mais puissant, cet enfant que la m\u00e8re dirige d&#8217;embl\u00e9e dans le sens de Bruno ne s&#8217;adresse pas \u00e0 lui, ne le concerne pas ; ce tout, envelopp\u00e9 dans un burnous, n&#8217;est rien pour lui. Le processus de filiation s&#8217;av\u00e8re ici trou\u00e9, an\u00e9mi\u00e9, le biologique et le symbolique ne co\u00efncidant plus, la r\u00e9ciprocit\u00e9 du rapport p\u00e8re-fils tournant \u00e0 vide : si Bruno en est incontestablement le g\u00e9niteur, Jimmy pourtant n&#8217;est pas son fils. Parce qu&#8217;il n&#8217;est pas en mesure de diff\u00e9rencier l&#8217;\u00eatre et l&#8217;avoir (un enfant et un landau), Bruno, sur un coup de t\u00eate, d\u00e9cide d&#8217;en tirer profit, de le mettre en vente. Dans le champ de ruines laiss\u00e9 par la destruction de l&#8217;expression, ronflante dans son \u00e9vidence m\u00eame, dans tous ses impens\u00e9s, \u00ab attendre un enfant \u00bb (qui ne fait plus sens, qui s&#8217;est vid\u00e9 de sa substance existentielle), les Dardenne osent soulever une autre interrogation grondante, tel un coup de tonnerre : \u00ab vendre son enfant \u00bb, qu&#8217;est-ce que cela peut bien signifier ? <strong> Le rachat <\/strong><\/p>\n<p>La flamme allum\u00e9e par les Dardenne s&#8217;embrase \u00e0 l&#8217;aune de la banalit\u00e9 de l&#8217;acte commis par Bruno, de son extr\u00eame contingence. Haletant, le premier mouvement du film consiste \u00e0 changer cet \u00e9v\u00e9nement inconcevable en un geste ordinaire, \u00e9vident, insignifiant, assum\u00e9. \u00ab On en refera un autre \u00bb, r\u00e9pond simplement Bruno \u00e0 Sonia pour justifier avec pragmatisme l&#8217;immonde transaction. Le foudroiement de Sonia qui s&#8217;\u00e9vanouit sur le champ et refuse ensuite tout dialogue ou confrontation enclenche le second mouvement : l&#8217;odyss\u00e9e du \u00ab rachat \u00bb, dans la double acception du terme, financi\u00e8re et morale. Paradoxalement, c&#8217;est la confrontation \u00e0 l&#8217;implacabilit\u00e9 de la loi qui rendra possible la d\u00e9faillance finale du personnage, lors de cette sublime derni\u00e8re s\u00e9quence, emportant tout le film sous un torrent de larmes.<\/p>\n<p><strong> Sur les bords <\/strong><\/p>\n<p>Bruno est un enfant l\u00e9ger et sautillant qui a choisi de vivre dans les marges (sur les bords du fleuve), plus qu&#8217;un produit lourd de l&#8217;exclusion (ce qu&#8217;\u00e9tait Rosetta) et son geste n&#8217;est en rien expliqu\u00e9 par sa seule place sociale, ni r\u00e9ductible \u00e0 une pr\u00e9carisation de l&#8217;existence ou \u00e0 un d\u00e9litement de la valeur travail qui valait encore son pesant d&#8217;or dans La Promesse, Rosetta ou Le Fils. Le film, heureusement, \u00e9chappe aussi \u00e0 l&#8217;\u00e9cueil simpliste, univoque, de la marchandisation de la vie ou du consum\u00e9risme forcen\u00e9, etc. C&#8217;est pour cette raison justement qu&#8217;il est magistral, effrayant, \u00e9prouvant. De l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9, L&#8217;Enfant ne se donne pas non plus comme une variation sur un infanticide symbolique. Tout \u00e0 la fois limpide et couvert de zones d&#8217;ombre, le film tient justement sur cette cr\u00eate escarp\u00e9e : ni mythologie, ni sociologie ; ni symbole, ni fait divers. D&#8217;ailleurs, si les Dardenne ont la sombre intuition de toucher l\u00e0 quelque chose de tr\u00e8s contemporain (\u00ab nous sentons que nous sommes dans la mati\u00e8re de notre \u00e9poque \u00bb), ils ont du mal, lorsqu&#8217;on les interroge sur ce point, \u00e0 raccrocher leur histoire \u00e0 un \u00e9tat r\u00e9el de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine. Une notation opaque tir\u00e9e d&#8217;Au dos de nos images fournit un horizon de r\u00e9ponse possible, rhizomique : \u00ab Etrange soci\u00e9t\u00e9 qui produit des individus qui ne sont pas l\u00e0, qui ne sont pas l\u00e0 pour un autre, qui ne sont pas l\u00e0 pour eux-m\u00eames, pour qui personne n&#8217;est l\u00e0. A la fin du film, Bruno serait l\u00e0. \u00bb Plac\u00e9 sous le sceau d&#8217;un titre ambigu (qui est l&#8217;enfant ? Bruno ou Jimmy ?), le nouveau film des fr\u00e8res Dardenne travaille \u00e0 rebours du sillon creus\u00e9 par leur \u0153uvre pr\u00e9c\u00e9dente, Le Fils. Quand l&#8217;un mettait en sc\u00e8ne \u00ab la gen\u00e8se d&#8217;un rapport g\u00e9n\u00e9alogique apparemment impossible \u00bb (soit la relation entre un p\u00e8re et le jeune meurtrier de son fils), l&#8217;autre met \u00e0 feu l&#8217;extinction d&#8217;une g\u00e9n\u00e9alogie biologique, apparemment possible. Le Fils, qui \u00e9tait avant tout une histoire de mesure et de juste distance, commen\u00e7ait par une sortie de prison, maintenue hors-champ, alors que L&#8217;Enfant, o\u00f9 tout est affaire de prix, s&#8217;ach\u00e8ve par une s\u00e9quence carc\u00e9rale qui r\u00e9ussit le tour de force de ne rien cl\u00f4turer (une fin ouverte dans une prison ouverte&#8230;). Quant \u00e0 la pr\u00e9sence de l&#8217;acteur J\u00e9r\u00e9mie Renier, elle magn\u00e9tise \u00e0 nouveau le personnage d&#8217;Igor qu&#8217;il interpr\u00e9tait dans La Promesse, film auquel L&#8217;Enfant fait un clin d&#8217;\u0153il \u00e0 travers les d\u00e9placements en scooter. Les fr\u00e8re Dardenne redonnent aujourd&#8217;hui vie \u00e0 toutes leurs obsessions qui se pr\u00e9cisent, s&#8217;affinent de film en film : la substitution des r\u00f4les (Steve prenant la place de Jimmy, quand Bruno endosse enfin ses responsabilit\u00e9s en se d\u00e9non\u00e7ant \u00e0 sa place), la volont\u00e9 forcen\u00e9e de troquer les id\u00e9es abstraites contre des objets concrets (ici le landau, le t\u00e9l\u00e9phone portable ; la ceinture en cuir, le m\u00e8tre pliant dans Le Fils, etc.) : \u00ab L&#8217;essentiel du cin\u00e9ma, c&#8217;est l&#8217;accessoire. \u00bb Mais avec les Dardenne, qui \u00e0 deux ne forment qu&#8217;un, l&#8217;accessoire et l&#8217;essentiel avancent toujours main dans la main.<\/p>\n<p>\/L&#8217;Enfant de Jean-Pierre et Luc Dardenne\/<\/p>\n<p>\/En salles le 19 octobre\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;Enfant, nouveau film des fr\u00e8res Dardenne, creuse le sillon de leur passion pour la filiation. 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