{"id":2123,"date":"2005-09-01T00:00:00","date_gmt":"2005-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/une-compagnie-de-theatre-a-l2123\/"},"modified":"2005-09-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-08-31T22:00:00","slug":"une-compagnie-de-theatre-a-l2123","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2123","title":{"rendered":"Une compagnie de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital de Ville-Evrard"},"content":{"rendered":"<p>Lorsque les h\u00f4pitaux psychiatriques se sectorisent, les artistes cherchent des lieux. O\u00f9 le lecteur entendra parler d&#8217;Armand Gatti, de betteraves et de parano\u00efa. Ou comment rien ne se perd, avec un peu d&#8217;huile de coude.<\/p>\n<p><strong> 1. \u00c9tat des lieux <\/strong><\/p>\n<p>Sc\u00e8ne est un mot qui sert \u00e0 la fois au th\u00e9\u00e2tre et \u00e0 la clinique. Le lien n&#8217;est pas fortuit et l&#8217;on compterait de nombreux rapprochements, multiformes, entre les travaux de la repr\u00e9sentation et ceux de la th\u00e9rapeutique. Que virtuellement les rapports soient forts n&#8217;induit pas que, dans les faits, ils le soient, et il faut peut-\u00eatre attendre l&#8217;histoire r\u00e9cente pour que la base des rapports th\u00e9\u00e2tre-clinique connaisse un saut qualitatif important.<\/p>\n<p>Ce saut co\u00efncide probablement avec le rapprochement contemporain de la culture et de ce qu&#8217;elle n&#8217;est pas, ou de la culture et de la soci\u00e9t\u00e9, pour citer Hannah Arendt. Deux mouvements qui dans leur nature pourraient sembler antinomiques se sont en effet rejoints \u00e0 la cr\u00eate : le go\u00fbt du spectacle vivant pour les marges, dans la foul\u00e9e des mouvements libertaires des ann\u00e9es soixante, l&#8217;identification de l&#8217;artiste au saltimbanque, d&#8217;une part, et, d&#8217;autre part, l&#8217;int\u00e9ressement, dans tous les sens du terme, de la soci\u00e9t\u00e9 par les valeurs dites\u00a0culturelles, comme plus-value, comme espace de r\u00e9demption symbolique. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;efflorescence d&#8217;activit\u00e9s artistiques partout, et aussi dans les lieux d&#8217;enfermement, prison et asile. Pour preuve, aujourd&#8217;hui, nombre d&#8217;unit\u00e9s et d&#8217;h\u00f4pitaux psychiatriques sont \u00ab jumel\u00e9s \u00bb avec des structures culturelles.<\/p>\n<p>Ces liens se sont d&#8217;autant plus serr\u00e9s qu&#8217;ils se traduisent mat\u00e9riellement, dans l&#8217;extension des lieux de culture, dans une recomposition des espaces et des affectations qui touchent nos soci\u00e9t\u00e9s. Ainsi, de la m\u00eame fa\u00e7on que la crise industrielle a donn\u00e9 naissance au concept de friche, \u00e0 la fois lieu \u00e0 l&#8217;abandon et nouveau territoire, la sectorisation psychiatrique du d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix a vid\u00e9 une partie des anciens asiles, que l&#8217;industrie culturelle, \u00ab topophage \u00bb, ne laisse pas en reste.<\/p>\n<p>Le manque de lieux pour le travail des artistes a \u00e9t\u00e9 beaucoup dit. Lieux qui sont \u00e0 la fois, pour le th\u00e9\u00e2tre, mati\u00e8re premi\u00e8re et outil de travail. Et ce sont des denr\u00e9es pr\u00e9cieuses dans des r\u00e9gions peupl\u00e9es et \u00e0 forte sp\u00e9culation immobili\u00e8re, comme l&#8217;Ile-de-France. Pourtant, contrairement \u00e0 ce que l&#8217;on pourrait penser, les lieux sont d&#8217;autant plus vides qu&#8217;ils sont hautement convoit\u00e9s ; la sp\u00e9culation tient \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des lieux vides, pour ne pas dire perdus, des gens dont le travail ne demande qu&#8217;\u00e0 se poser quelque part. C&#8217;est bien ce qui fait l&#8217;\u00e9v\u00e9nement de ce dont nous allons parler ici : l&#8217;installation d&#8217;une compagnie francilienne dans son premier lieu de travail en propre, Vertical D\u00e9tour \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital psychiatrique de Ville-Evrard.<\/p>\n<p><strong> 2. Cachez-moi ces ali\u00e9n\u00e9s <\/strong><\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Ferrer est n\u00e9 dans les ann\u00e9es soixante \u00e0 Lyon, il est agr\u00e9g\u00e9 de g\u00e9ographie, ancien enseignant, metteur en sc\u00e8ne depuis plus de dix ans, directeur de la compagnie Vertical D\u00e9tour, qu&#8217;il a cr\u00e9\u00e9e en 2001. Ses spectacles ne sont pas tous li\u00e9s \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital mais c&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il travaille aujourd&#8217;hui \u00e0 un projet de r\u00e9sidence, au sein de Ville-Evrard, sur la commune de Neuilly-sur-Marne, en Seine-Saint-Denis.<\/p>\n<p>Cet h\u00f4pital est un lieu beau et singulier : il a \u00e9t\u00e9 construit en 1868, au moment o\u00f9 il est fait obligation aux d\u00e9partements de se doter d&#8217;un asile d&#8217;ali\u00e9n\u00e9s. C&#8217;\u00e9tait un domaine agricole, cens\u00e9 offrir un air sain aux patients, leur permettre de s&#8217;occuper \u00e0 des travaux des champs et, \u00e0 l&#8217;est de Paris, d&#8217;\u00eatre balay\u00e9 par un vent d&#8217;ouest qui \u00e9loignera les miasmes de la folie de la capitale. La question est d&#8217;autant plus urgente qu&#8217;avec l&#8217;Exposition universelle, la capitale entend trier ce qu&#8217;elle montre d&#8217;elle-m\u00eame au monde. Entre la main-d&#8217;\u0153uvre des ali\u00e9n\u00e9s et les potentiels agricoles du domaine, Ville-Evrard peut vivre en autarcie : on y fabrique jusqu&#8217;aux chaussures des patients. Betteraves, c\u00e9r\u00e9ales, productions l\u00e9gumi\u00e8res et fruiti\u00e8res, lait et viande&#8230; L&#8217;h\u00f4pital, initialement con\u00e7u pour vider la capitale de ses indigents, se dote de pavillons plus cossus destin\u00e9s aux patients ais\u00e9s, bon moyen d&#8217;\u00e9toffer le budget de l&#8217;institution. Camille Claudel fera partie de ceux-l\u00e0. Antonin Artaud, quant \u00e0 lui, sera intern\u00e9, de 1939 \u00e0 1943, fr\u00e9quemment chang\u00e9 de quartier, notamment parce que ses cris et exorcismes emp\u00eachent les autres de dormir. Les probl\u00e8mes d&#8217;hygi\u00e8ne, les mauvais traitements, progressivement stigmatis\u00e9s, portent au jour l&#8217;id\u00e9e que l&#8217;enfermement est une extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 \u00e9viter ; ce qui aboutira, dans les ann\u00e9es soixante-dix, au mouvement de sectorisation, qui cr\u00e9e de petites unit\u00e9s, plus proches du milieu de vie des patients, et qui laissera libres de nombreux pavillons, dont Tramontane, o\u00f9 s&#8217;est install\u00e9 Vertical D\u00e9tour depuis le mois de juillet. Aujourd&#8217;hui, l&#8217;h\u00f4pital est occup\u00e9 pour moiti\u00e9 par les activit\u00e9s cliniques. Les lieux de la richesse se sont d\u00e9plac\u00e9s (ou ont chang\u00e9 d&#8217;allure), aussi le principe de la location des b\u00e2timents a-t-il lui aussi un nouveau visage : des productions de cin\u00e9ma s&#8217;installent r\u00e9guli\u00e8rement dans ces belles b\u00e2tisses du si\u00e8cle dernier, \u00e0 l&#8217;instar de Rois et reine d&#8217;Arnaud Desplechin l&#8217;an pass\u00e9.<\/p>\n<p><strong> 3. Tramontane et autres perturbations <\/strong><\/p>\n<p>On n&#8217;officie pas tout \u00e0 fait encore \u00e0 Tramontane, mais on y nettoie, assur\u00e9ment. La compagnie s&#8217;installe dans un lieu qui fut \u00e0 l&#8217;abandon. Tout est \u00e0 faire, et \u00e0 tous les niveaux car, \u00e0 la diff\u00e9rence d&#8217;autres exp\u00e9riences d&#8217;activit\u00e9s artistiques en h\u00f4pital, Ville-Evrard ne dispose d&#8217;aucune structure culturelle. La pr\u00e9sence de Fr\u00e9d\u00e9ric Ferrer ferait m\u00eame partie d&#8217;un projet de pr\u00e9figuration d&#8217;un p\u00f4le culturel au sein de l&#8217;institution pour les ann\u00e9es \u00e0 venir. En attendant, il faut mettre les choses en place et tout inventer, de l&#8217;organisation concr\u00e8te du lieu aux relations avec les chefs de services psychiatriques.<\/p>\n<p>La b\u00e2tisse est superbe, deux \u00e9tages de pierre blanche, des combles, avec un jardin et un perron d&#8217;allure tch\u00e9khovienne. Quelque chose de patricien se d\u00e9gage de l&#8217;ensemble. C&#8217;\u00e9taient Les P\u00e9riph\u00e9riques, et leur revue Les P\u00e9riph\u00e9riques vous parlent, qui occupaient le pavillon Tramontane, il y a quelques ann\u00e9es. Leur fondateur, Marc&#8217;O, est venu du lettrisme d&#8217;Isidore Isou, du situationnisme, pass\u00e9 par le Living Theatre et l&#8217;effervescence de 1968 (1). \u00ab Mesurer la jeunesse \u00e0 l&#8217;\u00e2ge est une imposture \u00bb, est-il \u00e9crit sur l&#8217;un des murs. Aussi l&#8217;int\u00e9rieur du b\u00e2timent est-il celui d&#8217;un lieu apr\u00e8s plusieurs histoires : l&#8217;asile d&#8217;abord, qui impose sa topographie de dortoir, de salles d&#8217;eau, de petites pi\u00e8ces, la r\u00e9sidence th\u00e9\u00e2trale ensuite, ses affiches murales, sa signal\u00e9tique r\u00e9volutionnaire, ses marques festives, et le temps de la d\u00e9sh\u00e9rence enfin, qui habite les lieux \u00e0 sa fa\u00e7on, donne aux affiches des allures de reliefs, renverse les chaises, \u00e9caille et salit. Le b\u00e2timent n&#8217;a pas d&#8217;eau chaude, il y a plusieurs installations \u00e9lectriques superpos\u00e9es, des canalisations cass\u00e9es. Les financements escompt\u00e9s ne sont pas tous r\u00e9unis mais la fiert\u00e9 de la r\u00e9sidence enfin obtenue et ce que cela signifie en termes d&#8217;imm\u00e9diatet\u00e9 d&#8217;acc\u00e8s au travail, de possibilit\u00e9s mat\u00e9rielles d&#8217;invention, de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 aussi pour les trois ans \u00e0 venir au moins, donnent \u00e0 cette tramontane des allures de z\u00e9phyr.<\/p>\n<p>Le projet de Fr\u00e9d\u00e9ric Ferrer sera non seulement un lieu de travail pour la compagnie mais aussi un lieu en rapport avec l&#8217;h\u00f4pital et le d\u00e9partement. Il s&#8217;agira de poursuivre le travail entam\u00e9 depuis trois ans avec le groupe de soignants amateurs de th\u00e9\u00e2tre de Ville-Evrard, avec lesquels Fr\u00e9d\u00e9ric a cr\u00e9\u00e9 le deuxi\u00e8me spectacle de sa compagnie, Apoplexification \u00e0 l&#8217;aide de la r\u00e2pe \u00e0 noix de muscade. Le metteur en sc\u00e8ne s&#8217;\u00e9tait inspir\u00e9 d&#8217;une monographie clinique d&#8217;un psychiatre du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle sur la parano\u00efa, Illustration of madness, de John Haslam. Le petit groupe de soignants de Ville-Evrard avait d&#8217;ailleurs travaill\u00e9 avec Armand Gatti (que Fr\u00e9d\u00e9ric a adapt\u00e9 aussi), sur Les Alphabets d&#8217;Auschwitz (2). Dans ce projet de r\u00e9sidence, il s&#8217;agira aussi de cr\u00e9er un groupe avec des patients sur un principe de stage, de fa\u00e7on ramass\u00e9e dans le temps avec des participants permanents, ce que l&#8217;atelier hebdomadaire ne permet pas. Anecdote : un des acteurs de l&#8217;atelier de l&#8217;ann\u00e9e pass\u00e9e, un sans-papiers, assez mutique, qui avait fait un court s\u00e9jour \u00e0 Bondy, dans une des unit\u00e9s sectoris\u00e9es de Ville-Evrard, a continu\u00e9 \u00e0 venir jusqu&#8217;\u00e0 la fin de l&#8217;ann\u00e9e \u00e0 l&#8217;activit\u00e9 th\u00e9\u00e2tre, faisant quatre heures de transports en commun clandestinement toutes les semaines de la banlieue sud \u00e0 Bondy.<\/p>\n<p>Le spectacle de cette saison, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 Ville-Evrard, s&#8217;appellera Mauvais temps. Il s&#8217;agit, \u00e0 nouveau, de manipulation et, pour cet ancien g\u00e9ographe d\u00e9sormais entramontan\u00e9, de perturbations climatiques. Fr\u00e9d\u00e9ric a travaill\u00e9 \u00e0 partir du dernier rapport du GIEC, Groupe d&#8217;experts intergouvernemental sur l&#8217;\u00e9volution du climat, organisme d\u00e9pendant de l&#8217;ONU, pr\u00e9sentant les changements climatiques et leurs impacts pr\u00e9vus \u00e0 l&#8217;horizon 2050 et 2100. Proposition qui confirme, d&#8217;ores et d\u00e9j\u00e0, la singularit\u00e9 dramaturgique de ce metteur en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>\/1. Voir entretien dans\/<\/p>\n<p>\/Cassandre, n\u00b062, \u00e9t\u00e9 2005.\/<\/p>\n<p>\/2. Fr\u00e9d\u00e9ric Ferrer a adapt\u00e9 La Parole errante de Gatti en 2002. Les Alphabets d&#8217;Auschwitz est un texte de Gatti publi\u00e9 chez Verdier.\/<\/p>\n<p>\/A voir\/<\/p>\n<p>\/Mauvais temps,\/<\/p>\n<p>\/Confluences, Paris,\/<\/p>\n<p>\/15 d\u00e9cembre-22 janvier,\/<\/p>\n<p>\/01 40 24 16 46\/<\/p>\n<p>\/A lire\/<\/p>\n<p>\/Apoplexification \u00e0 l&#8217;aide\/<\/p>\n<p>\/de la r\u00e2pe \u00e0 noix\/<\/p>\n<p>\/de muscade,\/<\/p>\n<p>\/de Fr\u00e9d\u00e9ric Ferrer,\/<\/p>\n<p>\/L&#8217;Archange Minotaure, sortie en novembre 2005, 96 p., 13,50 e.\/<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque les h\u00f4pitaux psychiatriques se sectorisent, les artistes cherchent des lieux. O\u00f9 le lecteur entendra parler d&#8217;Armand Gatti, de betteraves et de parano\u00efa. Ou comment rien ne se perd, avec un peu d&#8217;huile de coude. 1. \u00c9tat des lieux Sc\u00e8ne est un mot qui sert \u00e0 la fois au th\u00e9\u00e2tre et \u00e0 la clinique. 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