{"id":2111,"date":"2005-09-01T00:00:00","date_gmt":"2005-08-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/slavoj-zizek-patience-du-couteau2111\/"},"modified":"2005-09-01T00:00:00","modified_gmt":"2005-08-31T22:00:00","slug":"slavoj-zizek-patience-du-couteau2111","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2111","title":{"rendered":"Slavoj Zizek : \u00ab Patience du couteau &#038; puissance des haches \u00bb"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> A exister dans le champ intellectuel occidental, sa pens\u00e9e radicale, d\u00e9couverte tardivement en France, suscite passions et critiques. Points de vue contradictoires. <\/p>\n<p><em> Que veut l&#8217;Europe? <\/em> et<em> Irak: le chaudron cass\u00e9 <\/em> sont les  deux plus r\u00e9cents titres en France de Slavoj Zizek, parus en avril et mai derniers. Philosophe et psychanalyste, Slavoj Zizek s&#8217;inscrit dans la tradition de pens\u00e9e marxo-freudienne, o\u00f9 figurent l&#8217;Ecole de Francfort, Castoriadis, Guattari, entre autres. [Son ancrage dans la psychanalyse est d\u00e9j\u00e0 sugg\u00e9r\u00e9 par les allusions \u00e0 Freud de ses deux derniers titres, l&#8217;un \u00e0 son<em> Que veut la femme? <\/em>, l&#8217;autre \u00e0 l&#8217;anecdote du chaudron cass\u00e9 (1).] Sauf que la jonction des deux, marxisme et psychanalyse, ne se fait pas aujourd&#8217;hui dans les m\u00eames coordonn\u00e9es que dans les ann\u00e9es soixante. Aujourd&#8217;hui o\u00f9 l&#8217;id\u00e9ologie lib\u00e9rale b\u00e9n\u00e9ficie de la pseudo \u00abforce des choses\u00bb, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque du \u00abpost-communisme\u00bb, o\u00f9 l&#8217;incompressible r\u00e9gnant consiste \u00e0 penser \u00abqu&#8217;il faut ce qu&#8217;il faut\u00bb, Slavoj Zizek fait partie de ceux qui affirment haut et fort<em> \u00abl&#8217;actualit\u00e9 du Manifeste du Parti communiste\u00bb <\/em>(2). Grande op\u00e9ration de d\u00e9collage de la pens\u00e9e actuelle de la naturalisation du capitalisme, pour commencer. <\/p>\n<p>Marxiste donc, mais encore. L&#8217;effondrement du socialisme r\u00e9ellement existant a moins sign\u00e9 l&#8217;enterrement de Marx qu&#8217;il n&#8217;a eu l&#8217;effet d&#8217;un coup de pied dans une fourmili\u00e8re. Il y a aujourd&#8217;hui des marxismes, plusieurs fa\u00e7ons d&#8217;articuler l&#8217;h\u00e9ritage de Marx avec diff\u00e9rentes interpr\u00e9tations th\u00e9orico-pratiques, Toni Negri en est un exemple, parmi bien d&#8217;autres. Zizek a au contraire cette singularit\u00e9 d&#8217;ancrer sa pens\u00e9e directement chez Marx, voire chez L\u00e9nine, et de revendiquer une identit\u00e9 de pens\u00e9e communiste, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l&#8217;\u00e9tiquette a \u00e9t\u00e9 collectivement remis\u00e9e, m\u00eame avec ambigu\u00eft\u00e9. Son origine slov\u00e8ne, son rapport \u00e0 la psychanalyse, notamment en France, ses collaborations outre-Atlantique, donnent \u00e0 sa r\u00e9flexion une double polarit\u00e9, tr\u00e8s f\u00e9conde : une possibilit\u00e9 de panorama tr\u00e8s large, une facult\u00e9 \u00e0 se resituer contin\u00fbment \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de l&#8217;\u00e9tat des lieux de la pens\u00e9e actuelle, d&#8217;une part, alli\u00e9es \u00e0 un savoir organique du communisme des pays de l&#8217;Est, d&#8217;autre part.<\/p>\n<p><strong> Lecture de la domination <\/strong><\/p>\n<p>Marx pas sans Lacan, donc. Et c&#8217;est l\u00e0 pos\u00e9e toute la question de l&#8217;\u00e9mancipation. Partir du postulat de l&#8217;inconscient, poser que le sujet ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l&#8217;homme, notamment dans ce qu&#8217;en fait l&#8217;humanisme des droits de l&#8217;Homme, c&#8217;est poser la question du devenir historique avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re. C&#8217;est d&#8217;abord savonner la planche habituelle de l&#8217;opposition entre l&#8217;Etat et l&#8217;individu, entre deux champs d&#8217;action, et leurs avatars n\u00e9o-new-age (puisque le progr\u00e8s ne \u00abpeut plus\u00bb se penser \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle collective, balayons devant notre porte et repensons le changement \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle intime). C&#8217;est poser que le sujet \u00e9thique, la Raison, n&#8217;est pas le moteur de l&#8217;histoire. D&#8217;o\u00f9 la remise en cause de ce fondement humaniste de l&#8217;association de la connaissance et du progr\u00e8s social. Du moins de la connaissance comme acquisition de savoirs objectifs, fa\u00e7on \u00e9cole r\u00e9publicaine. Remise en cause qu&#8217;il r\u00e9sume ironiquement dans la formule<em> \u00abQuand j&#8217;entends le mot revolver, je sors ma culture\u00bb <\/em>(3).<\/p>\n<p>Zizek introduit donc, \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de la lecture classique de la domination, un troisi\u00e8me terme, celui de la jouissance. Et d&#8217;interroger pr\u00e9cis\u00e9ment l&#8217;ancrage de la domination, et la fonction qu&#8217;occupe l&#8217;id\u00e9ologie dans ce dispositif. Il ne s&#8217;agira donc pas de d\u00e9noncer le mythe de fa\u00e7on frontale, mais d&#8217;y pointer la part de bonheur qu&#8217;il rec\u00e8le, la mani\u00e8re dont il lubrifie l&#8217;ensemble. C&#8217;est pourquoi, dans la tradition des<em> Cultural Studies <\/em>, ses textes ont pour objet privil\u00e9gi\u00e9 les mass medias et la culture populaire, o\u00f9 l&#8217;impens\u00e9 du moment est le plus patent. C&#8217;est pourquoi aussi sa cible d&#8217;attaque privil\u00e9gi\u00e9e n&#8217;est pas la droite ou l&#8217;extr\u00eame droite, elle est au contraire la gauche, dans ses contorsions, ses faux-semblants et son bon droit.<em> \u00abSon \u0153uvre part en guerre contre tout l&#8217;id\u00e9alisme de la gauche philosophique\u00bb <\/em>, dit un de ses traducteurs, Laurent Jeanpierre. Autrement dit, contre toutes les zones d&#8217;accommodement. Il n&#8217;y a pas de bons c\u00f4t\u00e9s des choses, il n&#8217;y a que des bonnes ou des mauvaises choses, en somme(4). La gauche socialiste europ\u00e9enne convertie au lib\u00e9ralisme comme l&#8217;alli\u00e9 objectif du Capital est, \u00e0 ce titre, l&#8217;ennemi le plus fort de toute pens\u00e9e r\u00e9ellement radicale. L&#8217;extr\u00eame droite serait, dans ce paysage, le faire-valoir n\u00e9cessaire de l&#8217;ensemble du syst\u00e8me, ou comment la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale se justifie in fine dans la construction d&#8217;un repoussoir de bon aloi. On lira avec profit \u00e0 ce sujet \u00abPourquoi nous adorons tous d\u00e9tester Jorg Haider\u00bb dans<em> Que veut l&#8217;Europe? <\/em><\/p>\n<p><strong> \u00abD\u00e9rives d\u00e9mocratiques\u00bb <\/strong><\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte toute une critique de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, o\u00f9 l&#8217;on trouve des ponts avec, en France, la pens\u00e9e d&#8217;Alain Badiou. L\u00e0 o\u00f9 lib\u00e9ralisme \u00e9conomique et lib\u00e9ralisme politique ont \u00e9t\u00e9 au coude-\u00e0-coude depuis deux si\u00e8cles, les exigences actuelles du d\u00e9veloppement capitaliste font passer le second sous le premier. D&#8217;o\u00f9 la d\u00e9nonciation que fait Zizek d&#8217;un r\u00e9gime de plus en plus instrumentalis\u00e9 et vid\u00e9 de son sens par les pratiques n\u00e9o-lib\u00e9rales, qui tendent \u00e0 le r\u00e9duire \u00e0 un f\u00e9tichisme juridique. Par r\u00e9action, on trouve dans ses \u00e9crits une sorte d&#8217;apologie par \u00e9clats d&#8217;une forme politique autoritaire. Au-del\u00e0 de la valeur d&#8217;effet ou d&#8217;agit-prop, de cette irritation, c&#8217;est continuer de poser la question de l&#8217;\u00e9mancipation: comment concilier cet agacement devant les d\u00e9rives d\u00e9mocratiques avec, d&#8217;une part, le savoir que l&#8217;on a que seule une lib\u00e9ration subjective r\u00e9elle est efficiente, et, d&#8217;autre part, une \u00e9thique de la relation \u00e0 l&#8217;autre?<\/p>\n<p><strong> La violence <\/strong><\/p>\n<p>Car la question au c\u0153ur de la r\u00e9flexion politique est celle de la violence. Zizek reprend souvent \u00e0 son compte le reproche de Robespierre \u00e0 Danton de vouloir<em> \u00abune r\u00e9volution sans r\u00e9volution\u00bb <\/em>, c&#8217;est-\u00e0-dire un changement sans la quantit\u00e9 intrins\u00e8que de brutalit\u00e9 que toute modification \u00e0 un fonctionnement induit, qu&#8217;il soit subjectif ou collectif. Il propose donc de penser avec le Mal, et non avec son d\u00e9ni. Dans son film Week-end, Jean-Luc Godard montre l&#8217;alternative tragique de l&#8217;histoire, prise entre ce que l&#8217;on pourrait appeler l&#8217;abjection bourgeoise, d&#8217;une part, et la terreur r\u00e9volutionnaire, de l&#8217;autre. Brand, une pi\u00e8ce d&#8217;Ibsen, qui s&#8217;est jou\u00e9e \u00e0 Paris r\u00e9cemment (St\u00e9phane Braunschweig, Th\u00e9\u00e2tre de la Colline) :pi\u00e8ce que l&#8217;on aurait tort de r\u00e9duire \u00e0 un plaidoyer contre l&#8217;extr\u00e9misme religieux: expose le m\u00eame d\u00e9chirement. Nous sommes aujourd&#8217;hui dans une p\u00e9riode o\u00f9 ce choix se pose en des termes particuli\u00e8rement aigus et visibles. Cette alternative est la m\u00eame que celle que Zizek d\u00e9veloppe entre pathologie et Mal radical, dans laquelle, dit-il, tout acte est pris n\u00e9cessairement. Si l&#8217;actuel fonctionnement d\u00e9mocratique est du c\u00f4t\u00e9 de la pathologie et le terrorisme, de celui du Mal radical, o\u00f9 se situe le bon ressort de l&#8217;action? Ou plut\u00f4t, comment bien agir?<\/p>\n<p>Ce qui se d\u00e9gage de sa lecture est que la seule fa\u00e7on d&#8217;accepter l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une n\u00e9cessit\u00e9 de la violence r\u00e9volutionnaire, de la brutalit\u00e9 essentielle \u00e0 tout changement, est de la situer sur un mode r\u00e9flexif, par rapport \u00e0 soi-m\u00eame. C&#8217;est ce que fait Antigone. Zizek prend \u00e0 ce propos l&#8217;exemple de Fight club (David Fincher, 1999) et de la sc\u00e8ne o\u00f9 l&#8217;employ\u00e9 s&#8217;auto-tabasse devant son patron, comme la mise en sc\u00e8ne par elle-m\u00eame de la jouissance masochiste de la soumission et, \u00e0 ce titre, comme le premier pas vers l&#8217;\u00e9mancipation:<em> \u00abLa seule v\u00e9ritable conscience de notre suj\u00e9tion est la conscience de l&#8217;obsc\u00e8ne surplus de plaisir (le plus-de-jouir) que nous en retirons\u00bb <\/em>(5).<\/p>\n<p><strong> Une pens\u00e9e efficace <\/strong><\/p>\n<p>La forme de ses \u00e9crits est volontiers celle du recueil d&#8217;articles, parfois publi\u00e9s avant sur d&#8217;autres supports (revues \u00e9lectroniques), en prise avec des sujets imm\u00e9diatement politiques et d&#8217;actualit\u00e9, comme son dernier ouvrage sur l&#8217;Irak. La rh\u00e9torique elle-m\u00eame a quelque chose de l&#8217;agit-prop, d&#8217;une forme d&#8217;urgence militante, alli\u00e9e \u00e0 un maniement volubile des concepts philosophiques. Dans une plasticit\u00e9 de pens\u00e9e et de r\u00e9activit\u00e9 qui le fait passer de Matrix \u00e0 Wagner, de Donald Rumsfeld \u00e0 Hegel, de Lacan aux chocolats Kinder. Avec l&#8217;humour qui va avec. On en d\u00e9duit la revendication d&#8217;une pens\u00e9e d&#8217;abord efficace, d&#8217;\u00e9crits qui trouvent leur pied d&#8217;appel dans la volont\u00e9 de faire effet, de proposer des stimuli et des op\u00e9rations pour la pens\u00e9e. O\u00f9 se trouve donc pos\u00e9e, pour citer \u00e0 nouveau son traducteur, la<em> \u00abquestion d&#8217;une \u00e9thique posthumaniste de la libert\u00e9\u00bb <\/em>.<\/p>\n<p><strong> Diane Scott <\/strong><\/p>\n<p>Paru dans<em> Regards <\/em> n\u00b021 septembre 2005<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> A exister dans le champ intellectuel occidental, sa pens\u00e9e radicale, d\u00e9couverte tardivement en France, suscite passions et critiques. 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