{"id":2050,"date":"2000-07-01T00:00:00","date_gmt":"2000-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-invention-du-temps2050\/"},"modified":"2000-07-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-06-30T22:00:00","slug":"l-invention-du-temps2050","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=2050","title":{"rendered":"L&#8217;invention du temps"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voir aussi <\/p>\n<p>Le temps, mesure de toute chose ?<strong> La physique n&#8217;essaie pas de r\u00e9soudre la question de la nature du temps. Elle cherche la meilleure fa\u00e7on de le repr\u00e9senter. <\/strong><\/p>\n<p>Les historiens des sciences s&#8217;accordent \u00e0 dire que la physique moderne a commenc\u00e9 avec Galil\u00e9e, qui justement prit garde \u00e0 ne pas se perdre en vaines \u00e9lucubrations \u00e0 propos de la nature du temps. Il ne s&#8217;int\u00e9ressa qu&#8217;au statut qu&#8217;il convenait de lui donner dans le champ de la physique. Cela l&#8217;amena \u00e0 consid\u00e9rer le temps comme une grandeur quantifiable susceptible d&#8217;ordonner des exp\u00e9riences et de les relier math\u00e9matiquement. C&#8217;est dans cet esprit qu&#8217;il \u00e9tudia la chute des corps. Il r\u00e9alisa que si le temps, plut\u00f4t que l&#8217;espace parcouru, \u00e9tait choisi comme le param\u00e8tre fondamental, alors la chute des corps ob\u00e9issait \u00e0 une loi simple : la vitesse acquise est simplement proportionnelle \u00e0 la dur\u00e9e de la chute. Cette d\u00e9couverte signa la naissance de la dynamique moderne, qui allait donner au temps un statut in\u00e9dit. Jusqu&#8217;alors, l&#8217;id\u00e9e que l&#8217;on s&#8217;\u00e9tait faite du temps \u00e9tait rest\u00e9e centr\u00e9e sur des pr\u00e9occupations humaines. Le temps servait essentiellement aux hommes de moyen d&#8217;orientation dans l&#8217;univers social et de mode de r\u00e9gulation de leur coexistence, mais il n&#8217;intervenait pas de fa\u00e7on explicite et quantitative dans l&#8217;\u00e9tude des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels.<\/p>\n<p>Puisqu&#8217;elle s&#8217;est limit\u00e9e, la physique ne pr\u00e9tend pas r\u00e9pondre \u00e0 toutes les questions qui concernent le temps. Par exemple, elle \u00e9choue \u00e0 rendre compte de la relation entre le temps physique et le temps psychologique, entre le temps des horloges et celui de la conscience. Ces deux temps ont certainement des liens, mais certaines de leurs propri\u00e9t\u00e9s sont distinctes, voire antagonistes. D\u00e9j\u00e0, leurs structures diff\u00e8rent. Le temps physique est toujours repr\u00e9sent\u00e9 comme un mince filament qui s&#8217;\u00e9coule identiquement \u00e0 lui-m\u00eame. Mais le temps subjectif, lui, se d\u00e9ploie en ligne bris\u00e9e, entrem\u00eale des rythmes diff\u00e9rents, des discontinuit\u00e9s, de sorte qu&#8217;il ressemble plut\u00f4t \u00e0 un cordage tress\u00e9. Notre conscience \u00e9prouve en effet plusieurs temporalit\u00e9s enchev\u00eatr\u00e9es, tant par leur nature (le temps de nos sensations, celui de nos id\u00e9es, de nos humeurs&#8230;) que par leurs \u00e9chelles, tout comme une corde est faite de multiples brins, eux-m\u00eames compos\u00e9s de fines et courtes fibres.<\/p>\n<p>Temps physique et temps psychologique se distinguent aussi par le fait que le premier, toujours ponctuellement concentr\u00e9 dans le pr\u00e9sent, s\u00e9pare l&#8217;infini du pass\u00e9 de l&#8217;infini du futur tandis que le second m\u00e9lange au sein du pr\u00e9sent un peu du pass\u00e9 r\u00e9cent et un peu de l&#8217;avenir proche. Dans le temps physique, des instants successifs n&#8217;existent jamais ensemble, par d\u00e9finition. Le temps psychologique, lui, \u00e9labore une sorte de coexistence au sein du pr\u00e9sent du pass\u00e9 imm\u00e9diat et du futur imminent . Il unit donc ce que le temps physique ne cesse de s\u00e9parer, il retient ce qu&#8217;il emporte, inclut ce qu&#8217;il exclut, maintient ce qu&#8217;il supprime.<\/p>\n<p>Ainsi, lorsqu&#8217;on entend une m\u00e9lodie, la note pr\u00e9c\u00e9dente est &#8220;retenue&#8221; avec la note pr\u00e9sente et la projection de la note future pour former un ensemble harmonieux. Pass\u00e9 imm\u00e9diat et futur imminent coexistent dans le pr\u00e9sent. Sans cette alliance au sein de la conscience, chaque note serait isol\u00e9e et il n&#8217;y aurait pas de m\u00e9lodie \u00e0 proprement parler.<\/p>\n<p>Temps physique et temps psychologique se distinguent \u00e9galement par leur fluidit\u00e9. Le premier s&#8217;\u00e9coule uniform\u00e9ment (du moins dans la conception classique) tandis que le deuxi\u00e8me a une fluidit\u00e9 si variable que la notion de dur\u00e9e \u00e9prouv\u00e9e n&#8217;a qu&#8217;une consistance tr\u00e8s relative : il n&#8217;y a pas deux personnes qui, dans un temps donn\u00e9, compteraient un nombre \u00e9gal d&#8217;instants. Notre estimation des dur\u00e9es varie avec l&#8217;\u00e2ge, et surtout avec l&#8217;intensit\u00e9 et la signification pour nous des \u00e9v\u00e9nements qui se produisent. Rien de tel pour le temps physique, et c&#8217;est bien pourquoi nous portons des montres.<\/p>\n<p>Enfin, les temps physique et psychologique n&#8217;accordent pas des statuts semblables aux notions de pass\u00e9 et d&#8217;avenir. Pour nous, pass\u00e9 et futur ne sont pas \u00e9quivalents. Nous nous souvenons en partie du pass\u00e9, mais pas du tout de l&#8217;avenir. Cette asym\u00e9trie entre pass\u00e9 et futur est la manifestation du cours m\u00eame du temps. Or, selon la physique d&#8217;aujourd&#8217;hui, presque tous les ph\u00e9nom\u00e8nes ayant lieu au niveau microscopique sont r\u00e9versibles, c&#8217;est-\u00e0-dire que les lois qui les d\u00e9crivent leur permettent de se d\u00e9rouler en principe dans les deux sens, du pass\u00e9 vers l&#8217;avenir ou l&#8217;inverse.<\/p>\n<p>Le cours du temps physique semble donc arbitraire (mais attention, cela n&#8217;implique pas que l&#8217;on puisse remonter dans le pass\u00e9 !). Or nous n&#8217;observons autour de nous que des ph\u00e9nom\u00e8nes irr\u00e9versibles, \u00e0 commencer par le fait que nous vieillissons : si nous filmons une sc\u00e8ne de la vie courante et projetons le film \u00e0 l&#8217;envers, nous voyons d\u00e8s les premi\u00e8res images qu&#8217;il y a eu inversion du film. A notre \u00e9chelle macroscopique, le temps ne fait donc pas que passer : il invente, il cr\u00e9e, il use, il d\u00e9truit, sans jamais pouvoir d\u00e9faire ce qu&#8217;il a fait ou refaire ce qu&#8217;il a d\u00e9fait.<\/p>\n<p>Comment expliquer l&#8217;\u00e9mergence de cette irr\u00e9versibilit\u00e9 observ\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle macroscopique \u00e0 partir de lois physiques qui l&#8217;ignorent \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle microscopique ? Ce probl\u00e8me, dit de &#8220;la fl\u00e8che du temps&#8221; est discut\u00e9 depuis pr\u00e8s de deux si\u00e8cles. L&#8217;explication la plus ancienne s&#8217;appuie sur l&#8217;irr\u00e9versibilit\u00e9 associ\u00e9e au second principe de la thermodynamique, selon lequel l&#8217;entropie d&#8217;un syst\u00e8me isol\u00e9 ne peut qu&#8217;augmenter au cours du temps : de m\u00eame que de l&#8217;eau ti\u00e8de ne redevient jamais une juxtaposition d&#8217;eau chaude et d&#8217;eau froide, un syst\u00e8me macroscopique qui \u00e9volue ne peut revenir \u00e0 sa configuration initiale. Plus r\u00e9cemment, des physiciens ont sugg\u00e9r\u00e9 que la fl\u00e8che du temps proviendrait plut\u00f4t de l&#8217;expansion m\u00eame de l&#8217;univers, qui orienterait tous les processus physiques selon un cours irr\u00e9versible. D&#8217;autres pistes faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la physique quantique ou \u00e0 la physique des particules ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es. Toutefois, aucune de ces explications ne peut \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e comme universelle et d\u00e9finitive, d&#8217;autant que les extraordinaires d\u00e9veloppements de la physique du vingti\u00e8me si\u00e8cle ont compliqu\u00e9 \u00e0 la fois la question pos\u00e9e et ses r\u00e9ponses possibles. La conception classique du temps physique a notamment \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e par la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 restreinte \u00e9nonc\u00e9e par Einstein en 1905.<\/p>\n<p>Dans ce nouveau cadre, l&#8217;espace et le temps deviennent des entit\u00e9s impossibles \u00e0 d\u00e9m\u00ealer l&#8217;une de l&#8217;autre en toutes circonstances, avec comme cons\u00e9quence que ni les longueurs ni les dur\u00e9es ne sont plus des quantit\u00e9s absolues. Elles deviennent &#8220;relatives&#8221;, c&#8217;est-\u00e0-dire d\u00e9pendantes du r\u00e9f\u00e9rentiel dans lequel elles sont calcul\u00e9es.<\/p>\n<p>L&#8217;irr\u00e9ductibilit\u00e9 des temps physique et psychologique semble en tout cas insurmontable, du moins pour le moment. On se doute bien que leurs liens se situent \u00e0 la couture de la mati\u00e8re et de la vie, mais les tentatives pour d\u00e9river le temps du &#8220;monde&#8221; du temps de &#8220;l&#8217;\u00e2me&#8221; ou l&#8217;inverse n&#8217;ont pas vraiment abouti. On doit donc envisager une pluralit\u00e9 de temps : non une pluralit\u00e9 apparente derri\u00e8re laquelle on devrait d\u00e9couvrir un temps suppos\u00e9 le seul vrai, mais d&#8217;une pluralit\u00e9 r\u00e9elle et insoluble, et qu&#8217;il faut accepter en l&#8217;\u00e9tat. Le temps math\u00e9matis\u00e9 du physicien ne semble pas \u00e9puiser le sens du temps v\u00e9cu, pas plus que le temps v\u00e9cu ne donne l&#8217;intuition de toutes les facettes du temps physique. A force de sch\u00e9matisation, la physique aurait-elle laiss\u00e9 \u00e9chapper quelques-unes des propri\u00e9t\u00e9s fondamentales du temps ? Si le temps monotone des physiciens est constitu\u00e9 de tic-tac r\u00e9p\u00e9titifs et esseul\u00e9s, de quelle p\u00e2te est fait le temps de la vie ?<\/p>\n<p>* Physicien et docteur en philosophie des sciences, vient de publier l&#8217;Atome au pied du mur, Editions Le Pommier, 2000, 160p, 99 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voir aussi <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-2050","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2050","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2050"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2050\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2050"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2050"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2050"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}