{"id":1996,"date":"2000-06-01T00:00:00","date_gmt":"2000-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/alger-attend-toujours-la-vie1996\/"},"modified":"2000-06-01T00:00:00","modified_gmt":"2000-05-31T22:00:00","slug":"alger-attend-toujours-la-vie1996","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1996","title":{"rendered":"Alger attend toujours la vie"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Mi-juin, le pr\u00e9sident alg\u00e9rien Abdelaziz Bouteflika devrait \u00eatre en France pour une visite d&#8217;Etat. L&#8217;occasion d&#8217;un coup de projecteur sur un pays meurtri. L\u00e0-bas, on massacre moins mais le pays peine \u00e0 rena\u00eetre des cendres de cette guerre opaque. Voyage de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e, analyse des enjeux de la rencontre Chirac-Bouteflika. Rencontre avec un po\u00e8te &#8220;made in Djurdjura&#8221;. Et retour sur une histoire franco-alg\u00e9rienne, p\u00e9trie d&#8217;amour et de haine. <\/p>\n<p>C&#8217;est un bourdonnement aigu. Un sifflement m\u00e9tallique qui glisse de terrasses en terrasses, de balcons en balcons, qui rebondit sur les citernes d&#8217;eau et les fa\u00e7ades d\u00e9fra\u00eechies. Dans le silence maritime des soir\u00e9es d&#8217;Alger, les paraboles blanches se r\u00e9pondent. Elles fouinent la douce chaleur du printemps, en qu\u00eate du satellite qui remplira la lucarne d&#8217;autres mondes, fera entrer un air moins vici\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;Alg\u00e9rie est malade, manque de vent. Et sa grande capitale est le sympt\u00f4me le plus inqui\u00e9tant de cet \u00e9touffement. Un an apr\u00e8s l&#8217;arriv\u00e9e du pr\u00e9sident Abdelaziz Bouteflika, c&#8217;est un pays \u00e9clat\u00e9, d\u00e9chir\u00e9, nou\u00e9 aussi, qui se demande o\u00f9 il va. Et avec qui. Malgr\u00e9 la concorde civile, on tue toujours en Alg\u00e9rie. D\u00e9but mai, l&#8217;arriv\u00e9e d&#8217;Amnesty International a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9e par un massacre digne des pires heures de la derni\u00e8re d\u00e9cennie. Sur la route de M\u00e9d\u00e9a, des hommes en armes ont enflamm\u00e9 un bus. 23 morts. Cette guerre qui n&#8217;a \u00e9pargn\u00e9 personne n&#8217;est donc pas achev\u00e9e et les promenades aux alentours des grandes villes restent tr\u00e8s hasardeuses. Les massifs forestiers de Grande Kabylie sont quasiment interdits d&#8217;acc\u00e8s.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;odeur de la mort <\/strong><\/p>\n<p>Pourtant, si l&#8217;on s&#8217;en tient \u00e0 la froide r\u00e9alit\u00e9 des chiffres, la situation s\u00e9curitaire s&#8217;est sensiblement am\u00e9lior\u00e9e. Des 100 000 morts et 20 000 disparus recens\u00e9s depuis 1992, on est pass\u00e9 \u00e0 200 morts par mois, au cours de la derni\u00e8re ann\u00e9e. En 1995, la tension \u00e9tait palpable de mani\u00e8re quasi physique. Il ne se passait gu\u00e8re de jour sans fusillade, sans bombe, sans assassinat. C\u00f4t\u00e9 police, les bavures et ex\u00e9cutions sommaires ne se comptaient plus.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, le couvre-feu est lev\u00e9. Et cela fait presque un an que les &#8220;terros&#8221;, comme on les appelle ici, n&#8217;ont plus frapp\u00e9 dans Alger.Dans le m\u00eame temps, la situation sociale, elle, n&#8217;a cess\u00e9 de se d\u00e9grader. Le taux de ch\u00f4mage fr\u00f4le les 30 %. S&#8217;il continue sur la m\u00eame courbe, en 2010, un Alg\u00e9rien sur deux sera priv\u00e9 d&#8217;emploi. Des maladies end\u00e9miques r\u00e9apparaissent comme la tuberculose, la typho\u00efde&#8230;<\/p>\n<p>Cons\u00e9quence du ch\u00f4mage et cause de la situation sanitaire, la crise du logement bat son plein. Ce soir-l\u00e0, Karim, 30 ans, jeune commer\u00e7ant, veut montrer l&#8217;autre Alger. Sa 306 &#8220;bijou&#8221; (Peugeot) quitte Hussein Dey pour entrer dans les cit\u00e9s du quartier La Montagne. Sa m\u00e2choire se crispe. &#8220;Ici, tu va comprendre pourquoi le FIS, pourquoi le terrorisme&#8230;&#8221; Les cit\u00e9s ? Le tiers monde. D&#8217;authentiques bidonvilles qui nOEont rien \u00e0 envier \u00e0 ceux de Tananarive. Des barres d&#8217;immeubles vieilles et souill\u00e9es font face \u00e0 des &#8220;habitations&#8221; b\u00e2ties de ferraille et de t\u00f4le. Dedans, s&#8217;entassent des familles trop nombreuses. Ici, comme \u00e0 El Harrach, un quartier attenant, c&#8217;est Alger la boue, Alger la mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans un virage, Karim freine, d\u00e9signe un enfant qui fouille les poubelles. Il a la rage au bord des l\u00e8vres. &#8220;Pourquoi on en est l\u00e0 ? Qui a fait \u00e7a ? C&#8217;est \u00e7a l&#8217;Alg\u00e9rie, notre Alg\u00e9rie ?&#8221; Silence. La &#8220;bijou&#8221; s&#8217;engage sur l&#8217;autoroute, il glisse une cassette des Gnawas Diffusion dans l&#8217;auto radio. Un groupe lyonnais dont le chanteur est le fils du grand po\u00e8te Kateb Yacine. Karim \u00e9coute les Gnawas &#8220;parce qu&#8217;ils disent des choses sur l&#8217;Alg\u00e9rie qu&#8217;on n&#8217;entend nulle part ailleurs&#8221;. Il chantonne en fran\u00e7ais, s&#8217;interrompt brutalement : &#8220;Notre probl\u00e8me \u00e0 nous, les Alg\u00e9riens, c&#8217;est que nous ne savons pas qui nous sommes&#8230;&#8221;<\/p>\n<p><strong> Jeunesse d\u00e9senchant\u00e9e <\/strong><\/p>\n<p>Pas tr\u00e8s loin de La Montagne, le quartier de Hydra exhibe ses villas chics, avec bars am\u00e9ricanis\u00e9s, pizzerias \u00e0 la romaine. Hydra est l&#8217;un des rep\u00e8res de la Tchi-tchi, la jeunesse dor\u00e9e alg\u00e9roise, dont les plus \u00e9minents repr\u00e9sentants, fils de militaires, r\u00e9sidents du Club des Pins, circulent dans des v\u00e9hicules flambant neufs.Une Alg\u00e9rie peu \u00e0 peu priv\u00e9e de sa classe moyenne et qui, selon le sch\u00e9ma classique, serait divis\u00e9e entre une minorit\u00e9 tr\u00e8s riche et une majorit\u00e9 tr\u00e8s pauvre ? L\u00e0 r\u00e9side une partie seulement de la complexit\u00e9 alg\u00e9rienne, de sa crise d&#8217;identit\u00e9. Car l&#8217;\u00e9clatement de la soci\u00e9t\u00e9 n&#8217;est pas seulement \u00e9conomique. Une g\u00e9n\u00e9ration de trentenaires, n\u00e9e juste apr\u00e8s l&#8217;ind\u00e9pendance, semble au bord de l&#8217;implosion. Rochdi en est. Depuis un an, il dit &#8220;traverser une mauvaise passe&#8221;. Se contenter de &#8220;r\u00e9gler les probl\u00e8mes au jour le jour&#8221;. Il a cess\u00e9 de jouer du jazz, ne trouve plus l&#8217;inspiration pour \u00e9crire ses po\u00e8mes et nouvelles. Titulaire d&#8217;un bon dipl\u00f4me en sport (\u00e9quivalent de bac 5), il vit encore chez ses parents, et touche un salaire d&#8217;environ 7 000 dinars par mois (un peu moins de 700 FF) pour enseigner le sport \u00e0 de jeunes scolaires. Il souhaiterait int\u00e9grer un DESS en France. Mais le dossier est bloqu\u00e9 par une administration archa\u00efque, qui verse chaque jour un peu plus dans la corruption. Rochdi, lorsqu&#8217;il parle de sa vie de jeune alg\u00e9rien, \u00e9voque les silences \u00e9touffants du p\u00e8re, un ancien moudjahidin qui, jamais, n&#8217;a \u00e9voqu\u00e9 avec lui l&#8217;\u00e9tat du pays. Il parle de la &#8220;mis\u00e8re sexuelle&#8221;, de la diff\u00e9rence impossible, de l&#8217;intol\u00e9rance ambiante. Il parle de &#8220;l&#8217;attente de vie&#8221;. Rochdi en a assez du culte des anciens combattants dont le minist\u00e8re dispose &#8220;du quatri\u00e8me budget de l&#8217;Etat alors que celui de la sant\u00e9 n&#8217;arrive qu&#8217;\u00e0 la dixi\u00e8me place&#8221;. Parfois m\u00eame, il se surprend \u00e0 dire qu&#8217;il &#8220;hait les Alg\u00e9riens, ce peuple de l\u00e2ches&#8221;&#8230;<\/p>\n<p>Le\u00efla ne peut entendre ce f\u00e9roce d\u00e9senchantement sans tressaillir. Elle appartient \u00e0 une autre g\u00e9n\u00e9ration, qui a construit la lib\u00e9ration puis v\u00e9cu la R\u00e9volution alg\u00e9rienne. Son m\u00e9tier de journaliste lui a permis de partir \u00e0 la rencontre de son pays, de d\u00e9couvrir le monde, d&#8217;assouvir sa soif de culture. Le\u00efla, comme tous ses amis, a cru \u00e0 une autre Alg\u00e9rie, vraiment libre et d\u00e9mocratique. Surtout, le temps d&#8217;un \u00e9tat de gr\u00e2ce, elle en a m\u00eame aper\u00e7u l&#8217;\u00e9bauche. Les fondations semblaient si solides, l&#8217;\u00e9lan si fougueux. Il a fallu du temps pour admettre qu&#8217;une poign\u00e9e de militaires avait choisi d&#8217;\u00e9reinter ce bel avenir en confisquant les immenses richesses du pays. Mais, m\u00eame \u00e9vanoui, un r\u00eave fait toujours r\u00eaver. Le\u00efla invite Rochdi \u00e0 lire, \u00e0 continuer \u00e0 y croire. Il lui r\u00e9pond : &#8220;Pour quoi faire ?&#8221; Tous deux se retrouvent pourtant dans une forme de &#8220;crainte&#8221; diffuse de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, celle des moins de trente ans. Ils repr\u00e9sentent 75 % de la population actuelle. Et ils seraient sans scrupules, et, surtout &#8220;sans culture&#8221;.<\/p>\n<p>Mais quelle culture ? &#8220;L&#8217;Alg\u00e9rie est une catastrophe anthropologique et une trag\u00e9die linguistique&#8221;, tranche Le\u00efla. &#8220;L&#8217;arabisation forc\u00e9e a fait des d\u00e9g\u00e2ts. Le pouvoir en a abus\u00e9. Au pr\u00e9texte qu&#8217;il s&#8217;agissait de notre v\u00e9ritable langue, il a utilis\u00e9 l&#8217;arabe litt\u00e9raire, que personne ne comprend ici, dans ses discours. Et cela au service d&#8217;une langue de bois tr\u00e8s politique. Aujourd&#8217;hui, les jeunes parlent une forme de franco-arabe. C&#8217;est tragique. De toute fa\u00e7on, l&#8217;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 alg\u00e9rienne est un leurre. Chaque r\u00e9gion \u00e0 sa culture linguistique, sa fa\u00e7on de vivre, de se nourrir et de s&#8217;habiller.&#8221;De ces r\u00e9gions, la Kabylie reste certainement l&#8217;une des plus frondeuses \u00e0 l&#8217;\u00e9gard du pouvoir central. A Tizi-Ouzou, les panneaux de signalisation sont r\u00e9dig\u00e9s en arabe, kabyle, puis en fran\u00e7ais&#8230;<\/p>\n<p><strong> Islamisme politique <\/strong><\/p>\n<p>Eclatement, encore, dans le rapport \u00e0 la religion et \u00e0 la politique. Pour Leila, la culture islamique p\u00e8se de tout son poids sur la soci\u00e9t\u00e9 alg\u00e9rienne. &#8220;Nous n&#8217;avons pas \u00e9t\u00e9 unifi\u00e9s autour d&#8217;un drapeau mais autour d&#8217;une religion, estime-t-elle. Il ne faut pas oublier que le premier article de notre constitution \u00e9rige l&#8217;Islam en religion d&#8217;Etat. [&#8230;] Apr\u00e8s l&#8217;ind\u00e9pendance, souligne Le\u00efla, les enseignants arabes en Alg\u00e9rie \u00e9taient \u00e9gyptiens, syriens ou jordaniens. Durant une quinzaine d&#8217;ann\u00e9es, c&#8217;est un th\u00e9ologien \u00e9gyptien, qui a donn\u00e9 le sermon du vendredi \u00e0 la t\u00e9l\u00e9. Il \u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 politique ici, issu de la branche dure de l&#8217;islamisme. Cela a \u00e9t\u00e9 un v\u00e9ritable matraquage&#8230;&#8221; Pour elle, cependant, non-pratiquante qui se dit &#8220;arabo-berb\u00e8re&#8221;, l&#8217;islam reste une &#8220;tr\u00e8s belle religion&#8221;. Mais pour Rochdi qui se veut malgr\u00e9 tout &#8220;Alg\u00e9rien&#8221;, l&#8217;islam est surtout porteur de danger&#8230; Et, \u00e0 l&#8217;image de la jeunesse alg\u00e9rienne, il semble \u00e9coeur\u00e9 par les partis politiques. Karim, le commer\u00e7ant : &#8220;Je me souviens de la tuerie de Bentallah, en 1997 : 600 morts, \u00e9gorg\u00e9s au couteau dans une nuit \u00e0 moins de 10 km d&#8217;une caserne de l&#8217;arm\u00e9e. C&#8217;est dur de tuer quelqu&#8217;un \u00e0 l&#8217;arme blanche. Il se d\u00e9bat, se d\u00e9fend. Il faut du temps pour \u00e9gorger 600 personnes. Il n&#8217;y a pas eu un seul survivant&#8230; Le lendemain, \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e nationale, pas un mot d&#8217;explication n&#8217;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9. De la part d&#8217;aucun parti politique pr\u00e9sent. M\u00eame pas une minute de silence. Alors, quel parti m\u00e9rite notre estime ?&#8221; A cela, Le\u00efla ne peut r\u00e9pondre. Mais elle, au moins, a eu le temps de croire \u00e0 la politique.<\/p>\n<p>C&#8217;est cette Alg\u00e9rie-l\u00e0, bless\u00e9e, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, confuse, o\u00f9 les contradictions surgissent au coeur de chaque d\u00e9bat, chaque rencontre, qui aborde le troisi\u00e8me mill\u00e9naire.La guerre n&#8217;a pas \u00e9teint la soif de libert\u00e9 qu&#8217;avait exprim\u00e9e la jeunesse en 1988. Simplement, l&#8217;odeur de la mort r\u00f4dant, m\u00eame les plus rebelles se sont m\u00e9fi\u00e9s. Ou ont quitt\u00e9 ce pays o\u00f9 la terreur aveugle venait s&#8217;ajouter aux brides du pouvoir. Ceux qui avaient 20 ans cette ann\u00e9e l\u00e0, et qui s&#8217;\u00e9taient fait tirer dessus par l&#8217;arm\u00e9e alg\u00e9rienne (environ 500 morts au mois d&#8217;octobre), sont les trentenaires d&#8217;aujourd&#8217;hui. Et ils r\u00eavent toujours de la m\u00eame libert\u00e9.<\/p>\n<p>Le diagnostic politique est d&#8217;un journaliste du bimensuel Libre Alg\u00e9rie qui tient \u00e0 garder l&#8217;anonymat : &#8220;Puisque le pouvoir nous assure que l&#8217;islamisme politique est la cause de tous nos malheurs, qu&#8217;attend-on pour en faire le bilan au bout de dix ans ? Pourquoi les politiques ne s&#8217;attachent-ils pas \u00e0 \u00e7a ? La r\u00e9alit\u00e9 est que le pouvoir en place se refuse \u00e0 une v\u00e9ritable alternance. Ils ont laiss\u00e9 se fabriquer un terrible ennemi de toute pi\u00e8ce qui, ensuite, a l\u00e9gitim\u00e9 les coup de forces de l&#8217;Etat. Ils ont install\u00e9 un sentiment de terreur, en allant jusqu&#8217;\u00e0 assassiner, dans un lieu clos et prot\u00e9g\u00e9, un pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en exercice, Boudiaf, pour bien faire comprendre que personne n&#8217;\u00e9tait \u00e0 l&#8217;abri dans ce pays. A partir de l\u00e0, la psychose a pris racine. Ces dix ans de terreur, de pr\u00e9carit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, ont compl\u00e8tement atomis\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Le chaos qui d\u00e9rape <\/strong><\/p>\n<p>En Alg\u00e9rie, il est arriv\u00e9 que des fr\u00e8res s&#8217;entretuent. L&#8217;un \u00e9tait entr\u00e9 dans la police, l&#8217;autre avait rejoint le maquis&#8230; Lorsqu&#8217;il songe \u00e0 cette p\u00e9riode, Rochdi souligne am\u00e8rement que &#8220;en dix ans de guerre, il n&#8217;y a pas eu un seul minist\u00e8re qui a saut\u00e9, le Club des Pins n&#8217;a pas connu d&#8217;attentats. C&#8217;est bizarre, non ?&#8221; Kais, alg\u00e9rien vivant aux Etats-Unis jure, lui, que &#8220;100 000 Alg\u00e9riens sont morts pour rien&#8221;. La conscience d&#8217;un chaos d&#8217;abord planifi\u00e9, qui, ensuite, aurait d\u00e9rap\u00e9, semble g\u00e9n\u00e9rale. Qui a int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que la confusion demeure ? Le pouvoir en place semble y trouver son compte. Sinon, comment expliquer que la presse aux ordres (c&#8217;est-\u00e0-dire une tr\u00e8s grande partie de la presse), accable la mission, a priori objective, d&#8217;Amnesty International ?<\/p>\n<p>En dix ans, le pouvoir a favoris\u00e9 l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;un milieu associatif foisonnant mais compl\u00e8tement factice. Pour les droits de l&#8217;Homme, de la femme, pour les jeunes. Un enfilage de coquilles vides qui ne rassemble personne au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Par contre, les vrais associations, ind\u00e9pendantes et susceptibles de jouer un r\u00f4le de contre-pouvoir, n&#8217;ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&#8217;aucun soutien, d&#8217;aucune autorisation de r\u00e9union. &#8220;Dans le m\u00eame temps, souligne le journaliste, l&#8217;Etat a laiss\u00e9 se d\u00e9velopper une \u00e9conomie compl\u00e8tement ill\u00e9gale, \u00e9chappant au fisc. Vu les petits salaires, m\u00eame ceux qui avaient conscience de la perversion de ce syst\u00e8me, y ont un peu touch\u00e9, parce qu&#8217;il faut bien vivre&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>A Alger, on peut entendre l&#8217;histoire de cet Alg\u00e9rien imprudent qui a voulu importer du sucre : &#8220;Ils ont interdit au bateau d&#8217;accoster pendant quarante-cinq jours. Une fois au port, ils ont surtax\u00e9 sa cargaison. Le type a eu \u00e0 peine de quoi rembourser ses frais. Mais \u00e7a ne suffisait pas. Quelques jours plus tard, des flics ont d\u00e9barqu\u00e9 chez lui. Le message a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s clair. La prochaine fois, c&#8217;est deux balles dans la t\u00eate&#8230;&#8221; Sucre, caf\u00e9, on ne touche pas. Monopole d&#8217;Etat. D&#8217;Etat ? Non, de quelques clans de g\u00e9n\u00e9raux, toujours les m\u00eames depuis 1965. La presse ne sort pas ces dossiers-l\u00e0. L&#8217;autocensure est g\u00e9n\u00e9rale. Pour le journaliste de Libre Alg\u00e9rie, elle est m\u00eame, trop souvent, &#8220;consentie&#8221;.<\/p>\n<p>Alors, \u00e0 d\u00e9faut de certitudes, Alger bruisse de rumeurs. Et, en bonne m\u00e9diterran\u00e9enne, appr\u00e9cie les petits bonheurs du printemps revenu. La plage, le soleil. Pour le reste, on s&#8217;en sort \u00e0 l&#8217;humour, ou au r\u00eave. Et il en faut une bonne dose pour g\u00e9rer les m\u00e9andres d&#8217;une vie quotidienne devenue kafka\u00efenne. Il y a des proc\u00e8s partout \u00e0 Alger. On s&#8217;attaque entre voisins pour un mur trop haut ou une infiltration d&#8217;eau.<\/p>\n<p>Heureusement, il y a Mourad, condens\u00e9 \u00e9loquent d&#8217;une existence tragiquo-absurde. Mourad en son combat. Est-ce de l&#8217;inconscience ou de la po\u00e9sie ? Depuis quelques mois, Mourad est entr\u00e9 en guerre pour sauver un bananier. Un grand et beau bananier qui pousse devant la fen\u00eatre de sa chambre, entre un laurier et un acacia au coeur d&#8217;une trou\u00e9e de b\u00e9ton. Un bananier que veut lui arracher sa voisine parce que&#8230; Pourquoi, au fait ? Parce qu&#8217;il g\u00eane la vue, parce que Mourad, c\u00e9libataire, r\u00eaveur et curieusement \u00e9pris de cette Jama\u00efque qu&#8217;il n&#8217;a jamais vue, ne vit pas comme elle. Mais Mourad pr\u00e9f\u00e8re &#8220;mourir&#8221; que de se faire arracher son bananier. Ce soir, veille de d\u00e9part, il l&#8217;a promis : il s&#8217;assi\u00e9ra au pied de l&#8217;arbre, d\u00e9bouchera une bouteille de Coteaux de Tlemcen, mettra une cassette de Bob Marley, allumera une clope. S&#8217;il a trouv\u00e9 son Gardenal, il sera en forme. Alors il boira la bouteille \u00e0 la gloire des espoirs \u00e9vanouis, des amiti\u00e9s exil\u00e9es, \u00e0 l&#8217;esp\u00e9rance de jours moins compliqu\u00e9s. Il la boira goul\u00fbment, sans piti\u00e9. Parce que, depuis dix ans, on boit beaucoup \u00e0 Alger.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Mi-juin, le pr\u00e9sident alg\u00e9rien Abdelaziz Bouteflika devrait \u00eatre en France pour une visite d&#8217;Etat. L&#8217;occasion d&#8217;un coup de projecteur sur un pays meurtri. L\u00e0-bas, on massacre moins mais le pays peine \u00e0 rena\u00eetre des cendres de cette guerre opaque. Voyage de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e, analyse des enjeux de la rencontre Chirac-Bouteflika. Rencontre avec un po\u00e8te &#8220;made in Djurdjura&#8221;. 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